Chapitre 24 Evie

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Une demi-heure plus tard, Marko me dépose et je fais une entrée remarquée dans la cuisine. Alan, Charlotte et Randy ouvrent de grands yeux quand ils me voient arriver en compagnie de Marko, dans une tenue identique à celle de la veille, en plus froissée.

— Où étais-tu ? demande Charlotte, stupéfaite.

— Chez Ludovic, j’élude.

— On dirait que tu n’as pas très bien dormi, se marre Randy.

Ouf. L’intervention amusée de Randy détend l’atmosphère et je lui en sais gré. Même Alan esquisse un sourire et Marko a l’air neutre. Je ne parle pas de la reconnaissance en parapente à l’équipe, car ce que je fais de mon temps libre ne regarde que moi. Personne ne doit interférer dans les décisions de ma vie. C’est un principe avec lequel je suis très au clair avec moi-même.

Je réponds par une grimace à Randy, qui éclate de rire. Charlotte semble soulagée, elle pense que j’ai passé une nuit torride dans les bras de Ludovic, ce qui est presque la vérité. Je me sers un nouveau café puis file prendre une douche et me changer. Charlotte quitte la cuisine en même temps que moi et m’interroge.

— Alors, il est comment ?

Je la connais, elle ne me questionne pas par envie, ou jalousie. Son intérêt pour mon bien-être est sincère, et nous avons elle et moi cette intimité qui permet de tout se dire, ou presque.

— Il est merveilleux au lit, si c’est ta demande, je réponds avec un manque de tact évident, en raison du manque de sommeil.

— C’est tout ? m’enjoint-elle, en soupçonnant immédiatement que c’est un mufle dans la vie.

Elle n’est pas trop loin de la vérité, en ce qui concerne son comportement. Cependant, j’ose espérer qu’il ne sera plus jamais odieux avec moi. Je ne peux pas encore dire si je suis amoureuse de lui, mais ce que je ressens en sa présence et à son contact est plus intense que tout ce que j’ai connu jusqu’à présent.

— Parfois, j’ignore comment le prendre, je lui avoue.

C’est mon amie, et elle a le droit de savoir ce qui me rend heureuse ou malheureuse, maintenant que ma relation avec Ludovic peut enfin porter ce nom.

— Ce n’est peut-être pas simple pour lui non plus, fait remarquer Charlotte avec justesse. Mais cela ne lui donne pas le pouvoir de te maltraiter. Sois vigilante, Evie. Tu as l’art de te mettre dans des situations difficiles.

— Je ferais attention, je promets en ouvrant la porte de ma chambre pour aller me changer.

Charlotte glisse un baiser sur ma joue et se sauve de son côté pour chercher ses affaires.

Un quart d’heure plus tard, je retrouve l’équipe au complet, Elisso et Nina inclus, ainsi qu’Aleksander, qui doit les accompagner. En entrant dans la cuisine, je surprends un geste de complicité entre Randy et Elisso, qui se frôlent les mains du bout des doigts. Je comprends qu’eux aussi ont démarré une relation, et fais un clin d’œil discret à Randy, qui me rend mon oeillade avec des étoiles dans les yeux.

Je prends place autour de la table, tandis que mes idées s’éclaircissent avec l’effet du doliprane que j’ai pris il y a quelques minutes. Dès que je suis installée, Alan explique le déroulement de la journée.

Sans surprise, Alan et Charlotte vont retourner consulter la jeune mère qu’Alan a opérée la veille en urgence. Puis ils effectueront la tournée des fermes jusqu’à Adashi, ce qui les fera revenir en début d’après-midi. Randy, Nina et moi procéderons à la même tournée qu’hier, ce qui inclus de nous rendre chez les blessés de l’attentat. Aleksander nous explique à son tour que des renforts de l’armée géorgienne arrivent aujourd’hui, et que l’on nous présentera les hommes affectés à la garde de nuit dès ce soir. Ludovic ne m’en a pas parlé, mais je comprends à présent pourquoi il m’a prévenu que nous ne nous verrions pas avant samedi. Il s’oppose désormais formellement à ce que je fasse partie des groupes d’exploration du territoire en ski de randonnée, car cela impacterait trop sur mon travail pour l’ONG. J’espère de tout mon cœur que ces salopards seront rapidement localisés et neutralisés. Je m’aperçois que je pense avec les termes de l’armée. J’ai vite intégré le vocabulaire des Forces spéciales, cela me laisse un goût amer. Nous sommes en temps de guerre, dans ce si beau pays qu’est la Géorgie, et cela me rend triste.

Charlotte reparle de l’intervention qu’elle a menée avec Alan sur la jeune mère, c’était son premier accouchement par le siège.

— Elle a été opérée sous anesthésie locale, bien sûr. Nous ne pouvions pas faire mieux pour cette pauvre gamine, car nous n’avions pas les moyens de la réanimer à son domicile si les choses avaient mal tourné. Elle a été très courageuse. Son regard de maman s’est émerveillé, ses premiers mots ont été pour son fils : « Je vais être fière de toi, mon petit guerrier. Tu t’appelleras Chamil. »

Je souris. Chaque mère pense que son bébé deviendra le meilleur, presque un dieu sur terre, si je crois les propos de la mienne lorsqu’elle raconte la naissance de mon frère aîné, Michel. Ensuite, les femmes doivent faire le deuil de l’enfant parfait. Néanmoins, je trouve touchant et rassurant que cette adolescente d’à peine seize ans projette déjà sur son bambin de brillantes perspectives.

— Chamil, c’est un beau prénom, n’est-ce pas ? dis-je en écho à la déclaration de mon amie, qui a l’air attendrie et émue en évoquant cette naissance difficile.

— C’est original, renchérit Charlotte.

Elisso, lui, est beaucoup moins enthousiaste :

— C’est le prénom d’un imam du dix-neuvième siècle qui a mené une révolution en Tchétchénie contre l’envahisseur et colon russe. C’était un fondamentaliste religieux, énonce-t-il gravement.

— C’était aussi le nom d’un grand footballeur, non ? demande Nina.

— Oui, concède Elisso. Mais un joueur russe, et je doute que cette gamine vénère la Russie plus que toi ou moi.

— À moins qu’elle aime le foot, remarque Nina, légèrement moqueuse, ce qui révèle que la relation entre le frère et la sœur n’est pas toujours apaisée.

Elisso fait référence à un lourd passif entre le géant soviétique et la Géorgie. Depuis mon arrivée ici, j’ai en effet pu constater que la population ne porte pas dans son cœur la Russie, qui l'a annexé plusieurs fois. L’Empire des Tsars une première fois, puis l’Union soviétique de Staline, de 1921 à 1991. À la suite de l'effondrement de l'URSS, les premières élections libres ont nommé un président ultranationaliste, rapidement contesté, puis renversé par un coup d’État. Dans le chaos politique de l’époque, la Géorgie a connu des conflits interethniques, puis une guerre civile. Deux provinces se sont déclarées sécessionnistes, l’Abkhazie, au bord de la mer Noire, et l’Ossétie du Sud. La Fédération russe a soutenu à la fois les séparatistes, et le nouveau chef du gouvernement, créant ainsi une belle pagaille. Puis en 2008, la Russie est de nouveau intervenue en Ossétie contre la Géorgie. L’Europe et l’OTAN ont laissé faire, les enjeux pétroliers pour les Européens étaient trop importants. À l’issue de l’affrontement militaire, la Russie a reconnu l’indépendance des deux régions souverainistes, mais pas la communauté internationale. Cette guerre a fait des milliers de morts dans les deux camps, et surtout des dizaines de milliers d'exilés.

— Bien, conclut Alan pour clore cette conversation, on va devoir y aller. Tout le monde est prêt ?

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