Chapitre 42 Evie

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Qu’est-ce qui m’a pris de refuser qu’il me dépose au dispensaire ! Je suis épuisée, la journée a été longue et riche en émotion. La disparition de ces ados est super angoissante, tout comme le meurtre de ce villageois. Djalil et son père ont-ils voulu s’opposer à l’enlèvement des jeunes filles ?

Ludovic me débarrasse de mon blouson pour le suspendre à un clou. Lui aussi semble harassé. Ses sourcils forment une barre au-dessus de ses yeux, tandis que son regard s’est assombri, hanté. Ses traits sont tirés et ses mâchoires contractées lui donnent l’air de ce qu’il est, un tueur. Heureusement qu’il est dans le camp des gentils !

Je téléphone à Charlotte pour qu’elle ne s’inquiète pas, ce qui n’est pas le cas : Marko s’est rendu au dispensaire dès notre retour à Ouchgouli et a expliqué à l’équipe ce qu’il s’est passé aujourd’hui. Il a également mentionné que je suis en sécurité chez Ludovic. Je sens que la disparition des gamines et de l’adolescent a fichu un coup au moral de mes collègues. Au moins, je suis à l’abri, elle est reconnaissante de mon appel. Cela ne me ressemble pas de prévenir de mes actes, mais là je devine sans peine qu’elle a le droit de savoir si je vais bien, ne serait-ce que parce que nous sommes tous à cran avec ces disparitions. La découverte du foulard a mis fin aux recherches temporairement. Ludovic a joint Marko et Aleksander sur leurs portables pour communiquer l’info, et tous sont revenus pour constater l’ineffable. De leur côté les hommes de Ludovic n’ont rien appris de nouveau. Les jeunes qui se sont réunis la veille ne connaissaient rien des projets des gamines. Pas plus qu’on ne les a aperçues dans le hameau suivant. Et pour cause, elles étaient chez Mehrab Baktou, le père de Djalil.

Je contemple Ludovic sans rien dire et sans bouger tandis qu’il s’affaire sans se presser, répétant des gestes accomplis des milliers de fois. Il remplit le poêle de bois et allume le feu, puis sort une casserole de son frigo fait maison, un trou dans la terre qu’il ouvre par une petite trappe. Il met ensuite à chauffer la soupe de poireaux et coupe deux tranches de pain bien épaisses, puis du jambon cru, qu’il dépose sur la table. Puis Ludovic me regarde, l’air perdu dans ses pensées. Nous nous asseyons pour boire un grand verre d’eau, dans le silence. Il se lève et va chercher la soupe chaude, qu’il nous verse dans des bols.

— Comment vas-tu ? me questionne-t-il avec tant d’attention que cela me fait fondre.

— Je ne sais pas, je réponds, n’éprouvant plus que la fatigue de la journée. Je me sens déplacée, je n’aurais pas dû venir, je crois.

— Si tu es là, c'est qu'au fond de toi tu espères que je te mettrais des limites. Cependant cela attendra que tu me le demandes. Tu pourras dormir sur la mezzanine, je l’ai nettoyé et débarrassé de sa poussière.

— Merci.

Je souris tristement. Je ne sais pas si je le remercie pour le repas ou pour la punition qui revient sur le tapis. Mais encore une fois, bien malgré moi, un délicieux trouble s’empare de mes entrailles tandis qu’un frisson parcourt ma peau de bas en haut. Que m’a fait cet homme, nom d’une pipe à bois ?

J’avale ma soupe sans parler, savoure la chaleur qui s’insinue peu à peu dans mes membres. Je ne devrais pas réagir à ce qu’il m’annonce, mais mon corps le fait pour moi. Le bas de mon ventre s’est contracté, répandant une envie sourde qui traverse chacune de mes fibres nerveuses. N’ai-je donc aucune compassion envers ces filles et cet ado pour ne penser qu’à présenter mon postérieur à mon amant ? Le rouge me vient aux joues, car je suis gênée. Je décide de monter au créneau pour dissiper mon malaise.

— Je ne parviens pas à comprendre pourquoi tu tiens absolument à me faire mal et à m’humilier.

Ludovic inspire et suspend sa réplique, en cherchant ses mots.

— Je te l’ai déjà dit, me répond-il avec une certaine lassitude dans la voix. J’ai besoin de dominer et de posséder ma partenaire.

— Cela ne pourrait-il pas être fait sans souffrance ? De façon symbolique, comme quand tu as emprisonné mes cheveux dans ta main pour m’obliger à te regarder ?

— As-tu aimé cela ? m’interroge Ludovic.

— Oui.

J’ai même adoré cette sensation d’être coincée par lui, mais pas question de lui avouer à quel point cela m’a excité.

— Parfois, les femmes ont besoin que leur partenaire leur pose des limites. C’est comme avec un enfant, quand la parole ne fonctionne plus, il faut pouvoir insuffler une dose de peur dans la relation. En ce qui concerne un gamin, la menace d’une violence potentielle suffit la plupart du temps. Je suis contre les coups ou les gifles. Mais le respect chez l’être humain s’apprend aussi par la crainte, lorsque les autres solutions n’ont rien donné.

— Et chez la femme, comment justifies-tu cette prise de pouvoir ?

— Mon expérience personnelle. Ma mère était une vraie garce. Une bonne fessée de temps à autre aurait pu ramener cette harpie à de meilleurs sentiments envers son mari et moi.

— Ta mère sert de modèle à ta théorie tordue ? je m’exclame, incrédule.

Ludovic hausse les sourcils et inspire un grand coup avant de se lancer. À vrai dire, le fait que je puisse débattre avec lui me rassure. Je suis en train de négocier comme une véritable pro, je ne suis pas peu fière de moi. Je suis en mesure de l’influencer si je le souhaite, puisqu’échanger maintient la menace loin de mon derrière !

— Avant d’en venir à la certitude que seule la coercition peut ramener à la raison une épouse au comportement inacceptable, j’ai beaucoup observé la gent féminine autour de moi, à l’école, à l’armée. J’ai aussi beaucoup discuté avec mon grand-père, qui a été mon mentor à bien des égards. J’ai également délibéré de ma position avec le psy de mon unité de combat. De plus, de nombreuses femmes étayent ma théorie.

— Comment cela ? Elles réclament d’être battues ?

— Pas battues. Fessées. Elles aiment cela, même si elles sont incapables d’expliquer pourquoi.

— C’est l’éducation qui est responsable de cela ! On nous inculque dès la prime enfance que notre rôle sera d’être des mères et de bonnes épouses. C’est prescrit par la bible. C’est inscrit dans l’inconscient collectif : à la préhistoire, les hommes chassaient et leurs compagnes géraient la cueillette et les marmots.

La bienveillance dans le regard de Ludovic m’incite à dire tout ce que je pense, et il a l’air intéressé par ce sujet de conversation. Il est cultivé et intelligent, beau comme un dieu, et pas si brut que je l’avais cru. De la tendresse à son égard m’envahit.

— Ne confonds pas tout, Evie. Je suis d’accord avec l’éradication du système patriarcal, qui n’a plus aucune raison d’être aujourd’hui. Les femmes sont les égales des hommes dans plus d’un domaine, et supérieures à eux dans bien d’autres. Je ne remets pas cela en question. Cependant, leur libération a entraîné des dérives, notamment dans le couple. Il y a des abus de pouvoir de leur part : des mecs battus, plus nombreux que l’on pense, mais aussi du chantage à la maternité grâce au contrôle des naissances avec les contraceptifs.

— C’est évident que les femmes doivent également apprendre à se maitriser, au même titre que les hommes ! Accepterais-tu que je te flanque en travers de mes cuisses pour t’appliquer une correction ?

L’idée amuse d’emblée Ludovic qui sourit d’un air mutin.

— Pourquoi pas ? répond-il à ma surprise. Cela marche dans les deux sens, bien sûr. Néanmoins, je suis curieux de savoir comment tu t’y prendrais pour me jeter en travers de tes genoux !

Il rit, le salaud. C’est à mon tour d’inspirer longuement. Je ne vais pas laisser cette conversation se déliter, car j’ai de nouveaux arguments à opposer.

— Une telle punition est régressive, tu ne crois pas ? C’est une infantilisation de l’autre, donc une humiliation perverse.

— C’est certainement une infantilisation de celui qui la reçoit. Mais cela n’a-t-il pas un côté jouissif ?

— Je ne vois aucune satisfaction dans la douleur, je râle, car il balaie mes assertions une à une.

— C’est là que tu te trompes. Je parle bien de fessées, et non pas de coups de fouet, ou de bâton, ou encore d’instruments de torture qui blessent autant l’esprit que le corps. Les fesses sont proches des organes sexuels. C’est pourquoi son application peut procurer beaucoup de délice chez celui ou celle qui la subit.

— Donc si je saisis bien, tu veux me contraindre à accepter tes règles, et si je n’y consens pas, à me punir en me donnant du plaisir ?

— Tu as bien compris l’idée, en effet. On ne manipule pas une femme en la battant, mais en la submergeant d’une volupté si intense qu’elle ne peut que désirer devenir l’objet sexuel favori de l’homme, le temps d’un jeu de rôle, qui a un début, et une fin. La fessée lui permet d’éprouver la régression nécessaire au lâcher-prise que lui refuse souvent son inconscient. Elle oublie ses tensions intérieures, retrouve sa confiance en elle et en son partenaire. En remerciement, elle ressent l’envie de s’offrir corps et âme à celui qu’elle aime. C’est la nature, Evie. Vous êtes faites comme cela, pour la plupart d’entre vous !

— Tu espères donc que je devienne l’esclave de la jouissance que tu me donnes.

Nouveau sourire carnassier de Ludovic.

— Oui. Je veux que tu te mettes à genoux devant moi, et dans toutes les positions que je te demanderais.

— Et cela même si je n’en ai pas envie ?

— Non. Si tu n’as pas de plaisir, je n’en aurais pas non plus. Ça aussi, c’est inscrit dans la nature de l’homme, à moins qu’il ne soit un déviant, un dingue.

Je me sens rassurée. Je me redresse et prends machinalement nos deux bols et nos verres pour les amener à laver dans la bassine qui sert d’évier. C’est au tour de Ludovic de me regarder. Puis il se lève à mon approche, et débarrasse la table de ce que je ne sais pas où ranger. Il a l’air de partager les tâches ménagères, c’est un bon point pour lui. Ce genre de détail compte.

Nous allons nous asseoir auprès du feu, pour boire une dernière tasse de tisane avant d’aller nous coucher. Je découvre la mezzanine, à laquelle on accède par une échelle de bois. La pièce est nettoyée et rangée. Un lit de deux places est au centre. Nous nous déshabillons et nous insérons sous la couette. Ludovic m’embrasse sur la joue et m’enlace.

— Repose-toi bien, ma chérie.

Puis il se détourne de son côté. Merde ! Cependant je m’endors très vite, pour sombrer dans un sommeil agité et peuplé de rêves désagréables.

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