Chapitre 46 Ludovic

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Ai-je commis une erreur ? Le père de Nino et son fils, suivis par celui d’Alexandrina, s’avancent en premier, munis de leurs fusils. Leur air déterminé en dit long sur leurs intentions. Ils viennent visiblement pour en découdre. Je suis plutôt satisfait d’être ici, je peux ainsi contrôler la situation. Cela n’aurait pas été pareil s'ils avaient appris la nouvelle par un canal différent. Arrivent en seconde position deux des voisins qui étaient présents pendant les recherches des filles, puis les mères. En dernier, Aleksander, avec l’air impassible qui convient à un soldat. Que peut-il penser ? J’ai senti une réticence dans sa voix lorsque je lui ai ordonné de prévenir ces gens que Chanoune s’est récemment convertie à l’islam, en lien avec la paternité du jeune Djalil.

Les montagnards ne sont pas plus stupides que d’autres. Ils ont rapidement conclu que Chanoune est forcément au courant de quelque chose. Il n’y a plus qu’à attendre les choses se fassent.

— Laisse-nous voir ta fille, Akaki, enjoint le père de Nino.

C’est le plus en colère de tous. Celui qui est le plus redoutable, donc. Je me poste à un mètre de lui, légèrement de côté, afin de pouvoir intervenir si nécessaire. Aleksander vient se placer en face de moi, à côté du fils, car il est peut-être encore plus dangereux que son père. Je ne néglige pas qu’il est jeune, donc impétueux et susceptible de déraper facilement.

Evie soutient mon regard avec de la fureur dans les yeux. Je ne l’avais jamais vue ainsi auparavant. Je comprends qu’elle n’approuve pas mon plan, mais je n’ai rien trouvé de mieux pour que la gamine parle. Chaque minute est précieuse. Les otages sont en grave danger. Ces terroristes n’ont aucun respect pour la vie, ni pour la leur ni pour celle des autres, puisqu’ils commettent des attentats-suicides et des meurtres. Leur mode opératoire est celui des djihadistes. Je connais leurs façons de procéder, je les ai combattus au Mali. J’y ai perdu des hommes de grande valeur. Vu des femmes n’être plus que l’ombre d’elles-mêmes, quand elles survivent aux viols collectifs. Alors tant pis. Je paume Evie, mais je gagne du temps pour essayer de sauver les gamines.

— Il n’en est pas question, rétorque vigoureusement Akaki, le père de Chanoune. Posé fermement sur ses deux jambes écartées, les bras croisés sur la poitrine, il est tout aussi dur à cuire que les autres.

— Tu dois nous laisser voir ta fille, rugit le père désespéré. Elle détient forcément des informations qui peuvent aider à retrouver nos filles.

— Tu crois que je n’y ai pas réfléchi ? réplique Akaki. Elle ne sait rien, tu m’entends ? Rien du tout !

— Impossible, le coupe le père d’Alexandrina. Elle s’est convertie à l’islam avec qui ? Tu y as pensé ? Ça se fait pas du jour au lendemain, un changement de religion !

— Elle fait la pute avec les musulmans, crache le frère de Nino d’un air mauvais. Elle les connaît !

— Parles pas comme ça, intervient Aleksander. C’est pas en traitant sa gamine de catin qu’il coopérera !

— Ferme ta gueule, jette son père, sans que je sois sûr de comprendre s’il s’adresse à Aleksander ou à son fils.

Akaki paraît être ébranlé par l’argument du père d’Alexandrina. Il sait qu’il ne sortira rien de bon de cette situation s’il poursuit son refus. Il me regarde, écœuré, mais je m’en balance. Je ne joue pas la vie de sa fille, contrairement à ce qu’il pense. Je ne laisserais pas les hommes d’Adishi dépasser les limites. Il hoche la tête.

— Je vais la chercher. Vous devez d’abord garantir de ne lui faire aucun mal.

Vu l’air mauvais qu’ont les villageois, je doute qu’ils soient capables de tenir leur promesse si Chanoune continue de se taire. Dans ce cas je la protégerais. Mais pourquoi ne dit-elle rien, bon sang ? Elle ne peut être que complice de ces monstres.

J’intercepte le regard narquois d’Evie alors qu’un bruit de moteur parvient au loin. Un véhicule grimpe la piste raide depuis la vallée. Je crois reconnaître le son du pick up de l’ONG. Il ne manquait plus qu’eux ! Evie ne pense tout de même pas que le toubib couille molle va résoudre les ennuis que Chanoune s’est créés, si ?

Akaki apparaît en tenant fermement Chanoune par le bras. Sa mère sort à son tour, et vient se poser de l’autre côté. Son expression effrayée me tord le bide, mais je n’ai pas le choix. Si Chanoune avait parlé tout à l’heure, il n’aurait pas été nécessaire d’imposer tout ce cirque.

Ce sont les mères qui interviennent cette fois. Elles font un pas en avant pour rejoindre leurs maris. Evie fronce les sourcils. Chanoune fait désormais face à cinq personnes très inquiètes et très en colère. Cela suffira-t-il à ce qu’elle révèle la vérité ?

— Je te connais depuis que tu es un bébé, l’apostrophe avec virulence la mère d’Alexandrina, avec une voix enrouée d’avoir trop pleuré. Tu as toujours été une jolie fille, comme Alexandrina. Si tu sais quelque chose, il faut le dire. Elle a disparu, enlevée par ceux qui ont tué Merhab Baktou.

— Comment t’es-tu convertie, avec qui, implore la mère de Nino, qui s’est avancée à son tour. Pourquoi Djalil a disparu aussi ? Est-ce qu’il est complice des terroristes ? Tu sais forcément quelque chose.

— Non, s’indigne Chanoune. Il n’a rien à voir avec les extrémistes. J’ignore qui c’est, ces hommes. Ils viennent pas d’ici.

Merde. Le pick up de l’ONG arrive, se gare, et gâche tout.

— Où est Djalil, s’il n’est pas coupable ? tonne le père de Nino en tripotant nerveusement la crosse de son fusil, tout en lorgnant le 4x4.

Je jette un œil à Aleksander, il est prêt à intervenir. Finalement, c’est Randy qui extrait sa grande carcasse du véhicule, en même temps que Charlotte et Elisso. Cela m’étonne quand même qu’Alan envoie sa femme prendre des risques à sa place.

— Bonjour, s’exclame Randy. Que se passe-t-il ici ?

Elisso traduit. Comme personne ne répond, Randy poursuit.

— Nous venons chercher le bébé. Il a une malformation cardiaque. Je dois lui faire des examens en urgence. Sa maman nous accompagne, bien sûr.

Si la mère de Chanoune paraissait déjà très mal, je crains tout à coup qu’elle ne s’évanouisse. Cela dit, le médecin est là, avec deux infirmières. Je suis rassuré sur ce point. Chanoune, sous le choc, fixe alternativement le docteur et sa mère, comme si l’un deux allaient lui dire que c’est une blague. À vrai dire, peut-être est-ce le cas. Je soupçonne Evie de monter une entourloupe pour mettre Chanoune à l’abri des villageois. Ceux-ci se regardent entre eux, furieux et interloqués.

Charlotte brandit une radiographie. Je suis presque sûr qu’aucune radio n’a été faite à ce gosse, mais je n’y connais rien et je ne peux pas prouver que c’est un tissu de mensonges. Merde, encore quelques minutes et Chanoune allait cracher le morceau !

Evie a bien monté son coup. Chanoune se met à pleurer et rentre dans la ferme chercher son nouveau-né. Elle prend quelques affaires et ressort.

Le père de Nino et son fils s’interposent.

— Tu ne t’en vas pas tant que t’as pas parlé !

Randy intervient, traduit par Elisso.

— Le bébé peut mourir s’il n’est pas opéré très vite. Elle part avec nous.

— Non ! campe sur ses positions l’homme avec son air buté.

— Je suis venu dans le but de soigner les habitants du Haut-Svanéti. Tous les habitants, même ce bébé. Si sa mère a fait quelque chose de mal, vous la jugerez ensuite.

C’est extrêmement malin de la part du toubib. Alan est un peu guindé et n’aurait pas réussi ce tour de force. Je ne peux m’empêcher d’admirer l’habileté de Randy qui sous-entend que tous ici ont besoin des médecins de l’ONG, et qu’il faut donc se soumettre à leurs prescriptions. Même si les paysans du hameau d’Adishi sont inquiets et en colère, ils reconnaîtront le pouvoir du docteur.

— Elle sait peut-être où sont nos filles, crie la mère d’Alexandrina. Elle doit d’abord nous dire ce qu’elle cache.

— Est-ce que tu es au courant de quelque chose à propos de tes amies ? interroge sévèrement Randy, traduit par Elisso.

— Non. Rien du tout, répond Chanoune d’un cri étranglé. Je sais pas non plus où se trouve Djalil et s’il lui est arrivé quelque chose.

Sa voix se coupe dans un sanglot, les larmes dévalent sur ses joues. Evie avance à ses côtés pour l’aider à grimper dans le pick up.

— C’est grave ? s’inquiète la mère de Chanoune en se tordant les mains.

— Nous allons arranger ça, tout va bien se passer, la rassure Randy. Vous pourrez venir voir le bébé au dispensaire dès demain matin.

Ils montent tous à bord du véhicule. Le 4x4 démarre. Je suis dans une colère noire contre Evie qui a manigancé cette extraction, de main de maître. C’est un désastre. Me voilà de nouveau au point mort. Je réfléchis rapidement et ordonne à Aleksander :

— Suis-les. Ne lâche pas Evie d’une semelle. Elle est capable de préparer n’importe quoi et de se faire tuer.

Aleksander acquiesce et rejoint sa motoneige. Je suis un peu plus tranquille, miss Riviera a son ange gardien. Je me retourne vers les villageois qui discutent.

— Je vais questionner les lycéens qui habitent la vallée. Pouvez-vous me donner la liste de ces gosses ?

Je veux être sûr de n’en oublier aucun. Puis je m’éloigne du groupe pour contacter Marko, au QG.

— Marko, c’est Ludovic. Evie a fait capoter l’interrogatoire de la gamine, Chanoune. Elle est partie avec elle au dispensaire. Aleksander la file. De ton côté, peux-tu voir si tu trouves quelque chose sur les comptes bancaires de Mehrab Baktou ? Et tant qu’on y est, sais-tu si Roman est à l’auberge ?

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