Chapitre 51 Ludovic

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Nous pénétrons à la suite de Vladimir qui s’est engouffré dans le logement. Une femme se met à crier en nous voyant entrer, c’est sûrement l’épouse de l’homme que nous cherchons. Nous sommes dans un minuscule hall ouvert sur un salon aux murs recouverts de tentures ocre. Quelques chaises sont disposées autour d’une table en bois, un canapé fatigué fait face à un téléviseur, occupé par la femme, âgée d’environ cinquante ans.

— Où est ton mari, l’apostrophe Roman, en braquant une arme qu’il sort de son holster.

Evie critique ma façon d’interroger les gens, mais si elle était là, elle comprendrait que je suis un type gentil : Vladimir se rue sur elle, lui attrape les cheveux et la gifle, tandis qu’il lui crie dessus en russe. La femme répond dans la même langue, avec une voix étranglée par la peur, et s’enfuit par la porte d’entrée. Au moins le chien de guerre ne lui a-t-il pas fait de mal !

Nous rejoignons le suspect en train d’essayer d’escalader la fenêtre de sa chambre, qui donne sur le toit. Maigrichon et âgé d’une cinquantaine d’années lui aussi, son kami noir le gêne pour franchir l’appui de la croisée. Il se retrouve aussitôt avec trois revolvers braqués dessus, ce qui l’incite à faire demi-tour. Vladimir, flingue au poing prêt à frapper, s’élance vers lui, mais cette fois je suis le plus rapide. Je pousse le Russe, et le fais dévier de sa course. C’est qu’il commence à sérieusement m’agacer, ce mercenaire. Il éructe un juron alors que j’arrive près de notre homme avant lui.

Roman m’adresse un clin d’œil, et s’approche à son tour du bonhomme, que j’entraine vers le salon.

— On a des questions à te poser, grand-père, s’excuse Roman.

— Es-tu imam, je demande, dès qu’on a retrouvé la pièce principale du petit appartement.

Le Russe fait mine d’inspecter autour de lui, son revolver toujours au poing.

— Je suis imam. Que me voulez-vous ?

— Je suis Ludovic Staveski, officier pour le compte de l’armée géorgienne. Avez-vous entendu parler de l’attaque terroriste qui a eu lieu à Ouchgouli ?

— Oui, aux informations télévisées comme tout le monde, répond le vieil homme d’un ton geignard. Où est ma femme ?

— Elle est sortie faire une course, rigole Roman.

La panique de l’ancien me met en colère contre mon oncle et l’autre brute. Mais il faut que j’avance dans mon enquête.

— Deux filles ont été kidnappées à Ouchgouli, et peut-être un garçon aussi. Djalil, Alexandrina et Nino, ces prénoms vous évoquent quelque chose ?

Je lis de la surprise sur le visage de l’imam. Est-ce feint ?

— Oui, répond-il.

Il marque une pause, peut-être pour réfléchir à ce qu’il va déclarer.

— Les avez-vous déjà rencontrés ? le presse Roman.

— Je connais ces jeunes gens, croasse le vieil homme d’une voix mal assurée. Ils sont souvent venus ici pour que je leur explique le Coran. Vous dites qu’ils ont disparu ?

L’imam a l’air sincèrement étonné de l’enlèvement des gosses. Il n’est probablement pas en lien avec les djihadistes. Merde ! Tout ça pour rien.

— Les filles ont été kidnappées chez le père de Djalil. Merhab Baktou, ce nom vous parle ?

Le vieux renifle, avant de répondre :

— Je ne connais pas cet homme personnellement, si c’est ce que voulez dire. Djalil m’a beaucoup discouru sur son père. Je crois qu’il est parti à la guerre et qu’il est revenu chez lui transformé en religieux d’une grande rigueur. Pieu, mais injuste. Djalil ne savait plus comment lui plaire, en conséquence il m’a demandé de lui enseigner la parole de Dieu.

Vladimir est agité, il semble s’impatienter. Il formule quelque chose à Roman qui lui répond. Cela ne calme pas le Russe, qui se met à faire les cent pas, son revolver bien en vue. On dirait un psychopathe.

— Cela fait de vous un imam, dans ce cas ? je spécule.

— J’étais déjà un prêcheur en Turquie.

— Pourquoi avez-vous quitté la Turquie ?

— J’ai fui la dictature.

— Alors, pourquoi venir dans ce bled et ne pas retourner dans la région autonome d’Abkhazie ? questionne Roman avec curiosité.

— J’ai rencontré ma femme à Maestia, lors d’un voyage il y a vingt-cinq ans. Mon épouse est native d’ici.

— Mais vous enseignez le salafisme, j’assène, comme si ce dogme était un crime en soi.

— Oui. C’est devenu notre religion, car les Frères musulmans l’imposent. Ne pas s’adonner à l’islam avec rigueur est interdit.

— Mais pourquoi rester salafiste ? s’étonne Roman. Chacun est libre de pratiquer la foi qu’il veut en Géorgie !

Vladimir fixe mon oncle avec un regard glacial qui me colle un frisson. Ce type ne supporte pas d’attendre. Il n’a pas du tout l’air d’un garde du corps. On dirait plutôt que c’est Roman qui est censé lui obéir.

— Nous nous sommes habitués, répond le vieil homme, qui semble avoir repris un peu d’assurance, tout en jetant un œil apeuré vers le mercenaire.

— Comment avez-vous croisé Djalil, je demande.

— Au marché. Il cherchait un cadeau pour son père. Il y a un revendeur d’épices et de bestiaux, qui arrive avec des ouvrages religieux de temps à autre. Nous nous sommes rencontrés devant son étal. Le commerçant est déjà venu à Ouchgouli. Il connaît aussi Merhab Baktou. Il a conseillé Djalil sur l’achat d’un livre, Profession de foi (al-Aqida al-Wâsitiyya) de Ibn Taymyya.

Je sursaute. C’est le lien qui nous manquait. Un autre homme, le marchand de Maestia.

L’imam se gratte la barbe, inspire fortement, et attrape de quoi noter.

— Son logement est dans un entrepôt à côté de la rivière. Voilà son adresse.

Le vieux griffonne quelques mots et nous tend le papier.

Nous nous apprêtons à quitter l’appartement. Roman l’explique au mercenaire, qui aboie quelque chose en russe, arme le chien de son flingue, et tire sur l’imam, en pleine tête.

— Pas de témoin, souffle Roman en haussant les épaules.

— Et sa femme, c’est quoi, espèce d’abruti, je rétorque en colère.

— Il vient de la rejoindre, me lance Roman, laconique. Magne-toi, on s’arrache de là.

— Putain, c’est pas vrai ! T’as fait buter les deux ?

Roman me jette un regard appuyé, comme si c’est moi qui étais un boulet. Merde !

Vladimir m’adresse un sourire de requin, et quitte les lieux. Roman lui succède, sans un œil en arrière. Je n’ai d’autre choix que de leur emboîter le pas. Si des voisins sortent, je n’ai pas envie de me retrouver mêlé à ce double meurtre. Et puis, je veux suivre la piste du marchand. Mes compagnons sont dingues, je ne souhaite pas rater une étape de l’enquête qui nous mènera aux djihadistes.

Un quart d’heure plus tard, nous laissons le véhicule à l’arrière de l’entrepôt où vit le revendeur. Mais il n’y a personne à son domicile.

Je passe une très mauvaise nuit, à me retourner sans fin dans le lit de l’hôtel à Maestia, aux frais de Roman, heureusement. Evie. M’a. Quitté.

Est-ce irréversible ? Ça ne peut pas être vrai, et pourtant si. Encore pire, elle a trompé la surveillance d’Aleksander. Elle s’est enfuie en parapente en fin de matinée, alors que je rentre en hélico avec Roman et seize de ses sbires. Ce salopard a refusé de m’en dire davantage sur la provenance des malabars, je crains le pis. Si ces types sont au service du gouvernement russe, il se peut que l’invasion de la Géorgie ne soit qu’une question de temps. Malheureusement, encore une fois, je suis coincé. Si je fais appréhender ces hommes à leur arrivée à Ouchgouli, je n’aurais aucune geôle assez grande pour les contenir.

Quand bien même je pourrais faire appel à des renforts de l’armée géorgienne, ou de l’OTAN, je crains que le résultat soit un désastre. Si le géant russe accuse la Géorgie de retenir ses ressortissants de façon arbitraire, la paix sera menacée. Mais si je laisse ces mercenaires participer à la capture des djihadistes, la Fédération russe aura un prétexte pour envahir le pays. Nous serions dans le même cas de figure que lorsque la Russie a attaqué la vallée du Pankissi pour y arrêter des terroristes en 2008.

Lorsque je demande à Roman où tous ces hommes vont se loger, en escomptant que nous mettions la main sur les extrémistes, il me répond qu’ils s’installeront à l’hôtel du Bon Accueil. Il a prévenu son propriétaire.

Je suis donc particulièrement à cran alors que nous nous posons derrière l’auberge, devant un troupeau de curieux attirés par le bruit. Je plante Roman sans plus attendre, contacte Marko et reprends le pick up pour filer à Ouchgouli faire le point avec mes bras droits.

Marko m’apprend que les relevés bancaires de Merhab Baktou viennent d’être envoyés par mail, il a commencé à les éplucher. Des sommes de fric assez importantes ont été virées sur son compte ces trois derniers mois, en provenance de sociétés basées dans des paradis fiscaux, c’est-à-dire intraçables, même pour l’armée. Il faudrait pouvoir faire appel à un hacker pour remonter l’origine de l’argent. Cela mettra trop de temps, mais je vais faire la demande à mes supérieurs quand même. Avec cet argent, Baktou a effectué des dépenses. Il s’est procuré trois motoneiges, des stocks de nourriture, des couvertures et des habits chauds, ainsi que des parapentes. Tiens, tiens. Cela m’évoque la mystérieuse fuite d’hommes sur la crête qui surplombe la chapelle lors de la cérémonie de recueillement après l’attentat. Sauf si Baktou voulait créer un commerce, ce qui n’est certainement pas le cas, il a acheté tout ça pour les terroristes. En effet, cette marchandise n’est pas entreposée chez lui.

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