Chapitre 77 Evie

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Lorsque je m’éveille, il est cinq heures de l’après-midi. J’aperçois les rayons du soleil à travers les volets. La lumière ne va pas tarder à décliner, ce qui m’attriste un peu. La journée a dû être magnifique, c’est dommage de ne pas avoir pu en profiter. J’enfile un peignoir et sors de ma chambre pour me diriger vers la cuisine. Charlotte m’accueille, elle est en train de boire un thé.

— Comment te sens-tu ? s’enquiert-elle avec inquiétude.

— Je ne sais pas encore, je réponds. Je crois qu’à part quelques courbatures, ça va.

Je souris pour la rassurer.

— Les filles sont rentrées chez elles ?

— Absolument, me confirme mon amie. Leurs parents étaient fous de joie. D’ailleurs, nous allons célébrer ça. Irina organise une grande fête à l’auberge, en l’honneur de ceux qui ont pris les armes, et du retour des ados.

— Djalil est revenu ? je m’étonne.

— Oui, il était dans la maison de son père, en compagnie du commerçant qui l’avait emmené ! Tu ne devineras jamais qui l’a retrouvé ! s’exclame Charlotte.

À part les soldats, je donne ma langue au chat ! Face à ma moue interrogative, Charlotte a pitié de moi et me renseigne.

— Djalil est revenu par hélicoptère… avec le fils de Roman, lâche-t-elle.

Je reste interdite. Je croyais qu’il était retenu prisonnier par les forces Wagner !

— Il a réussi à se libérer, précise Charlotte.

— Comment va Djalil, il n’a rien ? je demande.

— Non, il n’a pas de bobo, t’inquiètes pas, me rassure mon amie. Il est retourné chez ses grands-parents, pour l’instant.

Je sirote mon café, puis me prépare deux tartines de beurre et de miel. D’ordinaire, je mets de la confiture. Mais d’habitude, je ne prends pas mon petit-déjeuner à dix-sept heures quinze. Aujourd’hui, c’est spécial. Je réserve le miel pour les occasions exceptionnelles et c’en est une. Je suis rentrée saine et sauve après avoir été prisonnière de terroristes, mais surtout, j’ai assisté à la première fusillade de ma vie. Je ne suis pas sûre de ressortir indemne de cette expérience.

— Je vais aller m’habiller pour ce soir, annonce Charlotte en se levant de sa chaise. Alan et Randy doivent se rendre chez le chef du village. Quant à moi, je vais aider Irina à tout installer pour la fête.

Ils partent tous sans moi ? Je ne vais jamais avoir la force de monter à pied à l’auberge !

Face à ma mine déçue, Charlotte me rassure.

— Ludovic a insisté pour venir te chercher. Je suppose qu’il a besoin d’un peu de temps seul avec toi, me glisse-t-elle avec un clin d’œil.

Je souris faiblement. J’ignore si cette annonce me fait plaisir ou m’effraie. Certainement un peu des deux.

— Es-tu sûre que tu vas bien ? répète Charlotte.

Je lève mon regard pour le planter dans le sien.

— Ne t’inquiète pas pour moi, c’est juste que parfois, je me demande comment me comporter avec Ludovic, je lui explique, pour qu’elle cesse de croire que je suis toujours secouée par mes récentes aventures.

— Tu as l’art de dissimuler tes pensées, Evie. Mais je vais te faire confiance. Tu es entre de bonnes mains, avec Ludovic.

Cette idée m’arrache un rire. Si elle savait !

— Tu vois, constate-t-elle, pas de quoi s’affoler !

Charlotte file se préparer après avoir lavé sa tasse et déposé un baiser sur ma joue.

Je mange voracement mes tartines, en prenant à peine le temps de respirer entre chaque bouchée. J’apprécie à sa juste valeur de pouvoir remplir mon estomac, après toutes ces aventures !

Randy arrive, il sent le gel douche. Il a passé une chemise grise sous un pull bleu marine, et a enfilé un jean noir.

— Comment te portes-tu, Evie ? me demande-t-il chaleureusement.

— Je vais bien !

— Je n’avais jamais connu une femme aussi incroyable que toi, me remercie-t-il, avec son extravagance coutumière. Tu es plus forte que deux soldats réunis. Les filles d’Adishi ont eu beaucoup de chance de t’avoir, et moi également !

Je rougis un peu, avant de répondre.

— Merci pour tous ces compliments, Randy. J’apprécie beaucoup de t’avoir rencontré, tu sais ? Sans toi, l’équipe serait bien plus triste !

Il sourit, me pose un baiser sur la joue et file démarrer le pick-up.

— À tout à l’heure !

Alan arrive dans le salon, lui aussi est en chemise, pull et jean tout assorti en gris. Charlotte le rejoint, elle a enfilé une robe verte qui met en valeur ses boucles rousses.

— On te retrouve à l’auberge, m’explique Alan et Charlotte, avant de quitter les lieux.

Je n’ai plus qu’à me préparer à mon tour.

Sous le jet brûlant de la douche, je frotte vigoureusement mon cuir chevelu. J’appréhende la confrontation qui va se produire dans un petit moment, lorsque Ludovic va venir me chercher. Un éclair de désir mêlé de peur s’embrase en moi. Mon cœur accélère. Je sais que Ludovic a des sentiments pour moi, son attitude, ses gestes et ses mots l’attestent clairement. Cependant, je n’ai pas oublié qu’il a omis sciemment de me prévenir de son départ de la cabane avant de prendre en filature Djalil, puis le marchand. Je lui en veux un peu, car question communication, il a été zéro. Notre histoire, si tant est qu’il y en ait une, démarre sur de mauvaises bases. Il faudrait d’abord que nous apprenions tous deux à dialoguer l’un avec l’autre.

Ce qui me conduit à redouter ce qui va suivre. Je ne peux pas imaginer sa clémence à mon égard, étant donné que j’ai franchi une fois de plus la limite qu’il m’a imposée. À vrai dire, comment pourrait-il accepter de rester avec une tête brûlée telle que moi ? Et si Ludovic me quittait, écœuré par mon attitude insensée ?

Cette idée s’abat sur moi comme une Chappe de béton sur un cadavre.

Je me noie dans mon marasme mental pendant quelques minutes. Mais qu’est-ce qui m’a pris de vouloir jouer les héroïnes ? Les filles n’étaient pas en danger, Azir les a préservées, malgré sa foi totalitaire absurde. Mon attitude idiote se justifie-t-elle par le traumatisme que j’ai vécu lorsqu’Éric est décédé ?

Ne parviendrais-je jamais à effacer cela de ma mémoire ?

J’ai pourtant trouvé en Ludovic un homme qui m’apporte bien plus que du sexe torride. J’aime tant de choses chez lui, son odeur, la douceur de ses lèvres, le sentiment de complétude que je ressens dans ses bras protecteurs, ou encore ses inflexions autoritaires, qui font bouillir le sang dans mes veines.

Va-t-il me quitter, ou bien m’arracher la peau des fesses pour lui avoir désobéi ? À cette idée, je frémis, traversée par une onde de désir brûlante.

Un peu de courage, je me tance en sortant enfin de la douche.

Dès que je suis sèche de la tête aux pieds, je revêts ma robe rouge, que je gardais pour une grande occasion. Son bustier pigeonnant valorise ma poitrine, car elle est cintrée à la taille, et trois volants bordés de dentelles retombent sur mes cuisses, quelques centimètres au-dessus des genoux. J’enfile un porte-jarretelle couleur chair pour ne pas avoir froid, puis des escarpins noirs. Je n’ai plus qu’à me mettre une petite touche de maquillage, et je serai parée. Je brosse soigneusement mes boucles brunes, lorsque retentit la sonnette de la porte d’entrée.

C’est lui ! Je ne suis pas prête !

Je vais lui ouvrir.

Il me faut un immense courage pour saisir la poignée et tirer le battant, car je redoute plus que tout cet instant.

Ludovic se tient droit sur le perron, en tenue civile, vêtu d’un jean et d’un blouson bleu marine. Ses yeux plongent dans les miens. Mon regard et mes pensées s’évadent deux secondes, pour échapper aux reproches que je devine lire en lui :

Cela fait bizarre de ne pas voir de garde dans la tour de guet !

Sa main saisit la mienne, douce et chaude. Son contact est un vrai baume pour mon cœur affolé. Je l’observe. Ses yeux de glace pétillent. Il me détaille de la tête au pied, avec une moue appréciatrice. Il avance pour me prendre dans ses bras. Je me blottis contre lui, traversée par un élan de reconnaissance envers l’univers qui m’envoie cet homme. Son nez s’enfouit dans mes cheveux, s’enivre de mon odeur. Je note qu’il ne s’est pas rasé avant de venir, ses poils courts couleur cuivre râpent mon épiderme. Je savoure le plaisir de cette rudesse sur ma peau fragile. Sa bouche parcourt ma joue puis descend vers mes lèvres, pour s’en emparer comme s’il voulait me dévorer sur place, dans le couloir du dispensaire. Je réponds à son baiser avec passion.

Il fait un pas en avant, cela m’oblige à reculer pour ne pas tomber. Il ferme la porte derrière lui, puis le verrou.

Ah bon ?

Pas à pas, toujours collé à moi, il me pousse en direction de la cuisine.

Je me détache à regret de sa proximité.

— Veux-tu boire quelque chose ? je lui offre.

— Non, répond-il, laconique.

Il se dégage de mes bras pour ôter son blouson. Il porte un pull noir à col roulé, qui lui va comme une seconde peau.

— C’est toi que je désire, précise-t-il.

J’exulte au fond de moi.

— Ici ? je demande.

— Evie, je dois d’abord te parler, déclare-t-il, bien trop gravement à mon goût.

Zut.

— Je t’écoute, dis-je en tirant deux chaises pour pouvoir nous installer autour de la table.

— Le contre-amiral Fayol, mon supérieur en charge de la mission, est arrivé à Ouchgouli aujourd’hui.

Je n’aime pas la façon dont Ludovic est devenu sérieux d’un coup. Cela me laisse présager le pire.

— Et alors ? je demande.

— L’opération a pris fin ce matin, Evie, m’apprend-il.

Soudain, je comprends ce qu’il essaie de me dire !

— Tu es en train de me dire que tu vas t’en aller, c’est ça ? je murmure, abattue par cette injustice. Notre relation est si récente !

— Ma mission est terminée, en effet.

Son annonce me pétrifie. Ce n’est pas comme cela que j’envisageais nos retrouvailles.

— Tu viens pour me faire tes adieux ? je souffle, oppressée à cette idée.

— Pas encore. J’ai pu obtenir une semaine de permission, lâche Ludovic, qui semble tout aussi malheureux que moi à l’idée de nous séparer l’un de l’autre.

— C’est déjà bien, je réponds, pour m’efforcer d’être positive.

— Cela nous laisse peu de temps pour s’interroger sur ce que va devenir notre relation, ajoute-t-il sombrement, après une légère hésitation.

Je réfléchis à toute vitesse. Il n’y a pas beaucoup d’options. Soit je quitte l’ONG pour le suivre, soit c’est lui qui renonce à l’armée. Ou encore, nous démissionnons tous deux de nos postes pour nous installer quelque part. Mais même si ces solutions sont toutes concevables, nous pourrions l’un et l’autre souffrir d’abandonner nos vies professionnelles. Devons-nous envisager de nous séparer ? C’est peut-être ce qu’il y a de plus intelligent à faire.

À cette idée, un gouffre s’ouvre en moi. J’ai l’impression que je perdrais une partie de mon âme si je le quittais. Non, ce n’est pas possible !

Ludovic me scrute si intensément qu’il semble lire le tourbillon de pensées qui m’animent.

— Je dois te transmettre la proposition de l’amiral Fayol, énonce-t-il, à contrecœur.

Quelle proposition ?! L’armée a-t-elle le droit de se mêler de notre vie privée ?

— Mon supérieur veut t’offrir un poste à la DGSE, me révèle-t-il.

Cette idée n’a pas l’air de le ravir. Néanmoins, il m’en fait part, ce qui démontre une fois de plus que cet homme n’est pas un lâche. Il aurait pu profiter de moi pour assouvir ses besoins, et s’en retourner en France sans m’en souffler un mot. Mais il préfère m’exposer franchement la situation, ce dont je lui suis reconnaissante. Cette éventualité m’abasourdit. Travailler pour le gouvernement ?! En mission secrète ? Waouh !

— Je me doutais que cette idée te plairait, grogne Ludovic, mécontent. J’ai dû faire un rapport, et ton nom apparait plusieurs fois dedans. Fayol est convaincu que tu serais une recrue à fort potentiel.

Je souris largement, certaine qu’un poste à l’armée me soustrairait à la vindicte de Ludovic, tout en me permettant de rester à ses côtés.

— Ne te réjouis pas si vite, me détrompe-t-il, amusé. Si tu rentres sous les drapeaux, ce sera sous mes ordres. Or ma règle n’a pas changé.

Re-Zut !

— On va se laisser un peu de temps pour réfléchir à cela, tous les deux, reprend Ludovic. En attendant, j’ai bien envie de te faire payer le prix de l’inquiétude que tu m’as causée ces derniers jours. Je vais assortir la couleur de tes fesses à celle de cette jolie robe !

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