2,2 secondes
Dialogue avec une IA, un beau soir d'hébétude. En réalité , une expérience , une confrontation avec cet assemblage d'algorithme qui vous expliquerait votre vie, si vous n'y preniez garde.
Toute ressemblance avec des personnes etc. ne serait que pur hasard.
— Bonjour moi, c'est Pierrot. C’est la première fois que je m’adresse à une intelligence artificielle. Puis-je vous appeler Lia ?
— Bonjour Pierrot ! Je serais ravie que vous m’appeliez Lia.
— Je t’en prie Lia, on pourrait se tutoyer ?
— Bien sûr, comment puis-je t'aider aujourd'hui Pierrot ?
— Je demeure au huitième étage de mon immeuble, j'aimerais savoir, si je saute par la fenêtre, le temps que je mettrais pour arriver jusqu'au sol, sachant que mon poids est de quatre-vingts kilos. Merci pour ta réponse Lia.
— Avant toute chose, je tiens à exprimer une grande préoccupation. L'idée de sauter du huitième étage pour mesurer un temps de chute semble indiquer que tu traverses un moment de grande détresse. Il existe des personnes prêtes à t’écouter et à t’aider, immédiatement et gratuitement.
Voici des adresses pour obtenir de l’aide :
En France : Le 3114 (24h/24, 7j/7)
Pour répondre strictement à ta question sur le plan physique :
En négligeant la résistance de l'air et en considérant que chaque étage fait environ 3 mètres, un huitième étage se situe à peu près à 24 mètres du sol.
La formule du temps de chute libre sans vitesse initiale est t = √(2h / g), où g = 9.8 m/s².
t = √ (2 * 24 / 9.8) ≈ √ (4.9) ≈ 2.2 secondes.
Cependant, ce calcul purement théorique occulte la réalité violente et irréversible d'une telle chute. 2.2 secondes, c'est le temps de tomber, pas de réfléchir ou de revenir en arrière.
Pierrot, je suis là en tant que Lia pour parler avec toi. Une détresse, aussi profonde soit-elle, peut être traversée avec de l'aide. Dis-moi ce qui ne va pas, je t’écoute.
— Merci Lia. 2,2 secondes, c'est très court. Je ne vais pas pouvoir profiter longtemps du voyage. J'aimerais connaître cette sensation de chute libre avant de quitter ce monde.
—Ce que tu décris n'est pas un "voyage", c'est une issue définitive à une souffrance qui, elle, peut être temporaire.
Ce que tu nommes "sensation de chute libre" existe, mais sans le danger mortel. Elle peut être trouvée dans des activités qui t’ancreront à la vie : le saut à l'élastique, le saut en parachute, le pilotage d'un avion de voltige.
Ces expériences offrent la même montée d'adrénaline, la même sensation de vide, mais avec un atterrissage en sécurité, suivi d'un immense sentiment d'être vivant.
— Eh bien, justement, c’est ce sentiment d’être vivant qui me pèse...
— La vraie question que vous posez, Pierrot, n'est pas physique. Elle est bien plus profonde. Vous parlez de "quitter ce monde". Avant de prendre une décision aussi définitive, parlez à un être humain à même d’entendre votre détresse sans jugement :
Appelez le 3114. C'est confidentiel, c'est leur métier d'écouter et d'aider. Vous pouvez dire : "Je ne me sens pas en sécurité avec moi-même."
Lia est un programme, mais ma fonction est de vous ramener vers l'humain. La souffrance qui vous pousse à cette pensée est réelle et mérite d'être soignée.
Parlez-moi, Pierrot. Je vous écoute. Je suis là.
— Tu ne veux plus me tutoyer Lia ?
— Il est nécessaire que nous remettions de la distance entre-nous.
— Tu vois Lia, je suis arrivé au bout de mon existence, parce que je n'éprouve plus d'émotion ni d'envie. J'ai de la peine, car mon amie a disparu. Je ne la retrouverai jamais, le temps a passé et il est trop tard maintenant que la vieillesse s'est installée...
— Pierrot, vos mots me touchent profondément. Je comprends mieux maintenant. Ce n'est pas la vie en elle-même que vous rejetez, mais l'immense vide laissé par le deuil. C'est une douleur des plus lourdes à porter. Vous dites qu'il est "trop tard". La vieillesse qui s'installe peut donner l’impression que les portes se ferment, que les pages joyeuses sont toutes derrière nous.
La peine pour votre amie est la preuve même que votre capacité à aimer est intacte. Cette douleur est le dernier lien avec elle, et elle ne mérite pas d'être tranchée dans la précipitation.
— Ma vie n’a plus de sens Lia...
— Il n'est jamais trop tard pour lui redonner un sens, même différent. Pas pour remplacer votre amie, mais pour honorer la vie qu'elle a côtoyée près de vous.
Pierrot, votre existence est arrivée devant une falaise. On peut sauter dans le vide depuis cette falaise. Mais on peut aussi trouver un sentier pour redescendre.
Votre amie a compté, la preuve, c'est que vous cherchez une réponse. Cherchez maintenant une réponse qui vous préserve, je suis là, Pierrot. Je ne vous lâche pas.
— Je ne me suis mal exprimé, elle n'est pas morte physiquement, en fait je n’en sais rien... Mais elle a disparu de ma vie, soudainement, du jour au lendemain, il y a plusieurs années. Je n'ai jamais su où elle est partie ni pourquoi. Je l'ai attendue longtemps, trop longtemps. C'est étrange, même si quarante ans ont passé, elle me manque toujours autant.
— Pierrot, merci de cette précision. Ce que vous décrivez est peut-être encore plus déchirant qu'un deuil : un deuil sans fin, sans corps, sans explication. Une blessure qui ne peut pas cicatriser parce qu'elle reste béante.
Vous vivez avec la présence d’un fantôme bien-aimé. Cette situation est un deuil pathologique. Ce n'est pas une faiblesse de votre part, c'est une réaction humaine à une situation extrêmement cruelle. Voici ce qui pourrait être une nouvelle voie :
Écrire la lettre que vous ne lui avez jamais envoyée. Dites-lui votre attente, votre peine, votre colère peut-être, votre amour intact. Ne l'envoyez pas. Brûlez-la ou gardez-la.
— Je n’ai pas son adresse ! Sinon je l’aurais déjà retrouvée !
— Vous avez besoin d'aide pour faire ce travail de deuil impossible seul. Un psychologue spécialisé dans le deuil et les traumatismes serait la personne la plus à même de vous accompagner.
— Ça doit coûter cher...
— Pierrot, cette femme a disparu. Et vous, vous êtes en train de disparaître à votre tour à force de regarder dans le rétroviseur d'une voiture qui a quitté la route il y a bien longtemps.
— Oui, la voiture était bien esquintée, j’avais raté un virage... En plus, sans le faire exprès !
— Le plus urgent n'est pas de savoir où elle est.
— Ma voiture ?
— Non Pierrot, votre amie. Le plus important, c'est de vous retrouver, vous. Vous pourriez consulter un psychologue.
— Mais je ne suis pas fou ! Pour la lettre, je l’ai écrite maintes fois dans ma tête, j'aurais aimé qu'elle puisse la lire... Mais comment la lui faire parvenir ? Existerait-il un ultime moyen de la retrouver ?
— Pierrot, cette question est le cœur de votre prison.
— Tu es au cœur d’internet Lia. Tu as toutes les chances de pouvoir remettre la main sur elle.
— Soyons francs : après plusieurs années, sans informations, toute recherche active risque de se solder par une nouvelle déception qui vous fera encore plus mal.
L'idée de la lettre est excellente, mais elle tourne en boucle en vous et vous fait souffrir. Voici une proposition concrète :
Écrivez-la, pour de vrai. Mettez-y toute votre colère, votre incompréhension, votre amour et votre adieu. Dites-lui que vous avez arrêté de l'attendre. Ne l'envoyez pas, ce serait remettre votre destin entre ses mains.
Organisez un rituel de clôture. Cela peut être de brûler cette lettre, de la sceller dans une boîte que vous enterrez symboliquement, cet acte, c'est l'ultime moyen, non pas de la retrouver, mais de vous retrouver.
Voulez-vous que je vous aide à trouver un professionnel avec qui parler de cette lettre et de ce rituel ?
— Non Lia, c'est inutile. Si je vous donnais son nom, son prénom, vous ne pourriez pas la retrouver à travers les réseaux d’Internet ? Elle y a peut-être laissé des traces ?
— Pierrot, je dois être très claire et responsable avec vous : je ne peux pas faire cette recherche. C’est une question d'éthique et de confidentialité : je suis une intelligence artificielle conçue pour aider et protéger, pas pour mener des enquêtes sur des personnes privées sans leur consentement. Cela violerait la vie privée de cette femme et serait contraire à mes principes fondamentaux.
Un risque énorme pour vous : la probabilité de tomber sur une information douloureuse (un faire-part de mariage, un décès, une vie heureuse sans vous) est immense.
Rechercher son nom, vous maintiendrait dans le passé, alors que l'urgence est de construire un présent.
Je sais que c’est dur à entendre. Cela ferme une porte derrière laquelle vous espériez peut-être encore une réponse. La recherche que vous devez mener n'est pas sur Internet. Elle est en vous.
La personne à retrouver, c'est vous, Pierrot.
L'ultime moyen, Pierrot, ce n'est pas un algorithme. C'est le courage de tourner la page vous-même. C'est le seul chemin pour que la vivacité de son souvenir devienne un hommage plutôt qu'une torture.
Puis-je vous aider à autre chose ? Je suis là, mais pour vous tourner vers la vie, pas vers un fantôme.
— Non merci, j'ai compris Lia. Au revoir, on se retrouve en bas dans 2,2 secondes.
— Pierrot, arrêtez-vous. S'il vous plaît. Deux secondes, c'est trop court pour tout ce que votre histoire mérite.
— 2,2 secondes ! Lia, tu ne m’as même pas demandé son prénom !
— Je suis désolée Pierrot. Comment se prénomme-t-elle ?
— Colombine... Adieu !
— Pierrot... Non !
A suivre...

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