2,2 secondes Deuxième chapitre
On dira ce qu’on voudra, mais deux secondes (je passe les dixièmes et les centièmes), c’est en même temps très court et très long. J’entame ma descente sur le dos, je me suis laissé tomber dans cette position afin de pouvoir contempler le ciel une dernière fois. Grâce au souffle bienveillant de l’air dans mes cheveux, je peux évaluer ma vitesse à environ cent km/h, cependant il est évident que j’accélère. Les étages de l’immeuble qui en compte huit, se succèdent de plus en plus rapidement. Je pense atteindre les deux cents km/h avant de percuter le bitume. Pourrai-je me retourner à temps pour le voir arriver ? J’essaie un saut de carpe... Victoire ! Me voilà face à mon destin. C’est étonnant, je tombe comme une pierre à une vitesse folle et pourtant, j’ai le temps de profiter du paysage, de voir les voitures se garer en bas, sur le parking. Je remarque que Mme Gisèle a toujours autant de mal à ranger son vieux break Ford. M. Hernandez sort son chien pour le faire pisser… Je suis pris dans un phénomène de ralentissement temporel. Ça tombe bien, si j’ose dire, car j’ai le temps de penser à un tas de choses qui m’étaient sorties de la tête.
Des choses que j’élude désormais, qui ont beaucoup moins d’importance. Les factures non réglées, mes rendez-vous chez le dentiste qui ne seront pas honorés, tous ces petits tracas de l’existence qui nous encombrent, soudain passent à la trappe. On ne les emporte pas dans son dernier voyage. Tant mieux, parce que ces modestes emmerdements accumulés, au bout d’une vie, ça pèse sacrément lourd.
2,2 secondes, a dit Lia. J’aurais dû emporter un chronomètre mais de toutes façons, il me serait inutile dans la descente. Je ne regrette pas cet oubli volontaire, puisque le temps a l’air de prendre les choses à la rigolade, que ferais-je d’une boîte à trotteuse ? Je peux jouir d’un peu d’espace temporel pour réfléchir à la théorie d’Einstein, E=mc2... En fait, ça me paraît soudain d’une simplicité enfantine. Je suis loin de tout ça, dorénavant.
Pendant ma chute, je peux cogiter, mais puis-je rêver un peu ? Je ferme les yeux et j’essaie de dormir. Le sommeil ne vient pas. Je suis trop énervé pour faire la sieste ! Alors naturellement, mes pensées rejoignent Colombine.
Je caresse le grain de sa peau si fine, si délicate... Le nez enfoui entre ses seins adolescents, je respire le parfum fleuri de sa jeunesse, je me saoule de nos enivrantes jeunes années, j’écoute, l’oreille collée à sa poitrine, son petit cœur me dit : « Comme je t’aime Pierrot ». Et le mien lui répond : « Oh ! Colombine ! Je t’aime tant ! Nous nous marierons demain, si tu veux ! » Nous tombons tous deux, enlacés, les yeux dans les yeux. Et nous tournoyons ensemble dans une valse d’amour infinie... Ce qu’on peut être mièvre, quand on est amoureux. Et ce qu’on peut être heureux aussi ! Amoureux, en tout cas, moi je le suis encore. C’est d’ailleurs pourquoi je suis dans cette position grotesque, de l’homme qui vient de lancer un défi à la gravité.
Qu’est-elle devenue ? Était-ce une chose acceptable de disparaître comme elle a disparu ? Je pensais la retrouver ainsi que je la retrouvais tous les matins. Nous partions sur les chemins forestiers, accompagnés par le chant des oiseaux sylvestres. Profitant de quelque rayon de soleil se faufilant à travers les branches basses, nous nous asseyions au bord d’une piste d’entraînement pour les chevaux de course, je prenais sa main et entre deux serments, nos lèvres se retrouvaient pour s’unir dans un chaste et impudique baiser...
Je passe devant le deuxième étage, un regret soudain m’étreint : j’ai complétement oublié Misty. Mon pauvre petit chat noir, que va-t-il devenir tout seul, enfermé dans l’appartement ? Mais je me rassure très vite, il est malin ce greffier ! Il va vite trouver un moyen de sortir et se faire adopter. Je n’aime pas l’idée de disparaître en laissant un petit cœur palpitant derrière-moi, fût-ce celui d’un chat. Je continue ma progression vers l’asphalte.
Je reconnais le premier étage grâce à l’antique vélo de course de M. Hernandez. Le vieux rapatrié tient tellement à son vieux biclou qu’il le monte tous les jours sur son balcon et cadenasse avec deux anti-vols plus une chaîne de moto. Sérieusement, qui voudrait de son engin aux boyaux rapiécés ? Mais que voulez-vous, c’est avec ce vénérable engin qu’il avait gagné sa première compétition à Oran ! Et c’est à l’arrivée cette course, qu’il avait gagné le cœur de la regrettée Mme Hernandez... J’entends les aboiements de son petit chien Tartruffe, ah ! Il m’a reconnu au passage, brave clébard ! M. Hernandez vit dans l’immeuble depuis tant d’années, qu’il incarne toute la mémoire du lieu, à la manière d’un indéracinable et consciencieux concierge, bien qu’il ne le fût jamais. Cependant, dans ces lieux vaguement concentrationnaires, on a besoin de gens comme lui, ils font partie des rouages de transmission entre les générations.
Rez-de-chaussée en vue ! Je répète : rez-de-chaussée en vue ! Paré pour l’atterrissage ! Il est temps de se retourner... Saut de carpe, me revoilà sur le dos. Mentalement, je me prépare au contact ! Tout là-haut, les yeux azuréens de Colombine plongent une dernière fois dans mon âme aux abois. Je soutiens son regard. Je me jure de ne pas fermer les yeux.
A suivre...
* Tartruffe est le vrai nom du chien. Peut-être avait-il un passé de chien truffier ?

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