2,2 Secondes Troisième chapitre
Je dépasse enfin le rez-de-chaussée, je m’attends à heurter le sol, mais je ralentis encore, je tombe à une vitesse folle si j’en crois toutes mes sensations pourtant, je ne suis pas encore arrivé, je vis un paradoxe incroyable, je file à toute allure en restant presque sur place. Je cherche le regard de Colombine... De là-haut, elle observe ma situation qui empire. Bien sûr, ce n’est qu’une hallucination, malgré tout, elle me semble si réelle ! le plus bel hologramme qui m’ait été permis de voir...
Je ne dois pas fermer les yeux ! Je veux la regarder jusqu’au bout. Jusqu’à l’instant ultime où j’en aurais fini avec mon vieux chagrin. Je vois ses yeux briller, comme si elle allait se mettre à pleurer. C’est émouvant un hologramme qui pleure ! Suis-je bête, ce sont mes yeux qui pleurent, pourquoi ? Je n’ai pas envie de pleurer, de rire non plus d’ailleurs. La circonstance ne s’y prête pas du tout. C’est sûrement l’effet du vent qui titille mes globes oculaires. Je ne veux pas fermer les yeux !
Colombine vient de plaquer ses mains sur son visage, elle ne veut pas voir les effets de l’atterrissage sur ma carcasse, je m’attends au pire... Voilà ! Contact avec l’asphalte ! Ça y est ! C’est mon pied gauche qui arrive le premier, alors que le droit est encore en l’air, je sens que sous le choc, les os de mon talon se dispersent. Le calcanéum est éjecté dans un buisson, suivi de près par son voisin, l’astragale. Mon pied détruit ne me permettra plus de marcher ! Ça fait atrocement mal, je serre les dents pendant que c’est encore possible...
La jambe gauche percute le sol à son tour, bien vite rattrapée par sa sœur de droite. Dans un bel ensemble, mes deux tibias se déboîtent puis se fracassent à leur tour dans un bastringue d’éclats et d’esquilles d’os brisés. Puis vient le tour des fémurs... Même punition, ça se démanche, ça se démantibule, ça pousse mes vertèbres sacrées qui percutent à leur tour les lombaires qui se disloquent et se mélangent comme un jeu d’osselets jetés n’importe comment. J’ai une petite pensée pour mon rhumatologue.
La douleur généralement, on vous demande de l’estimer sur une échelle de « un à dix ». Sans vouloir surestimer la mienne, je lui attribue volontiers un quatorze, voire quatorze et demi, pour le moment...
Une douleur de dix, qu’est-ce que c’est ? Une névralgie dentaire ? Allez, dix sur dix. Une colique néphrétique ? Dix et demi sur dix ! Jusque-là, je n’avais pas connu pire, voilà qui est réparé. Je souffre pour de bon, qui dit mieux ? Les douleurs d’amour à côté, c’est du pipi de chat, de la petite bière.
Je sens un drôle de remue-ménage dans mes poumons. Je comprends, mes côtes jouent au mikado dans ma cage thoracique. Il y en même une qui est venue se ficher dans ma pomme d’Adam ! Maintenant, c’est au tour de ma boite crânienne de rencontrer le trottoir. En vérité, elle explose sur le goudron ! Dire que je vois trente-six chandelles serait un euphémisme... Il m’en apparaît autant que d’étoiles dans la galaxie et voilà qu’elles s’éteignent l’une après l’autre... Au moment où je vous parle, j’entre dans une obscurité tout à fait sidérale. Peu à peu le silence se fait, un calme bienvenu après le grand chambardement de la mort.
Douleur : 0/10

Annotations
Versions