2,2 secondes Quatrième chapitre
Je ne ressens plus l’effet de ma folle descente, ni le souffle de l’air sur mon visage. Bien entendu, puisque je n’ai plus de visage, plus de corps, plus aucun moyen de ressentir quoi que ce soit. Je suis dans le noir complet, perdu. Moi qui vivais dans le brouhaha de mes acouphènes, je mesure désormais l’intensité du véritable silence. Du silence comme celui-là, j’en ai rêvé toute ma vie. Du fait de l’absence d’atmosphère, on a rapporté que dans l’espace, les sons ne peuvent plus se propager, je dois tournoyer dans le grand vide cosmique... Mais du vide bien vide. Pas la moindre planète, pas la plus petite étoile naine... Pour résumer ma situation, je suis dans le « rien » enfin, dans le presque rien puisque je pense encore. Cogito ergo sum a dit Descartes, donc quelque part, j’existe encore ! Si je pense, pourrais-je avoir quelques hallucinations ? SVP, ça m’occuperait un peu...
Victoire ! Ma requête a été perçue, voilà qu’un petit point bleu apparaît au loin. N’ayant plus aucune référence visuelle, j’imagine qu’il s’agit de l’horizon, de mon unique horizon... Le point bleu à l’air de se rapprocher, sa taille augmente progressivement... Est-ce une planète ? Une planète bleue, je n’en connais qu’une : la Terre ! Elle continue de se rapprocher, mais tandis que je cherche à localiser son satellite naturel, le phénomène céleste se sépare en deux parties bien distinctes, elles se précipitent vers moi. Je peux maintenant identifier précisément la nature de ces deux objets puisqu’ils me fixent droit dans les yeux. C’est le féerique et étourdissant regard de Colombine ! Elle est venue à ma rencontre !
Alors, son corps entier surgit du néant et s’avance vers moi. Elle porte une large robe gitane bariolée, un bandeau tressé ceint ses longs cheveux blonds défaits, ses pieds paraissent souffrir dans de vieilles tongs de corde. Elle semble tout droit échappée d’un camp de Bohémiens du temps passé. Moi qui voulais des hallucinations, je suis servi ! Colombine, infiniment délicate et gracieuse comme à l’époque de nos quinze ans, pose sur moi ce regard bleu azur qui m’enchantait jadis, alors je m’interroge sur l’image que je lui envoie... Sûrement celle d’un vieil homme fatigué et éberlué, mais cela n’affecte pas son merveilleux sourire. Elle me tend la main, je la saisis et nous partons.
— Tu n’as pas changé Pierrot, dit-elle en me tirant derrière elle.
— Tu es toujours la même Colombine, c’est sidérant ! On dirait que tu as encore quinze ans...
— J’ai éternellement quinze ans, comme toi mon amour.
— Tu me vois encore adolescent ?
— Oui Pierrot. Je vois surtout ton cœur qui bat comme au temps qu’on était jeunes !
— Où allons-nous, maintenant ? Il fait noir comme dans un four à pain, tu y vois clair toi ?
— Ici, me répond-elle, il n’y a rien à voir. Je t’emmène autre-part.
Que veut-elle dire par autre-part ? Il y aurait donc un autre-part ? C’est une très bonne nouvelle, parce qu’ici, je commençais à me morfondre ! Emmène-moi où tu veux ma Colombine, pensé-je, je te suis comme ton ombre.
— Tu te souviens de notre clairière ? reprend-elle.
— Bien sûr que je m’en souviens ! C’était notre endroit préféré pour nous isoler.
— C’est là que je te conduis.
— On peut y aller comme ça ? C’est loin ?
— On s’en fout, ici les distances ne sont pas définies, tout comme le temps !
En riant de bon cœur, elle me pousse dans le halo scintillant qui vient de surgir devant nous.

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