2,2  Secondes  Cinquième chapitre

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Nous atterrissons tous deux au milieu de notre chère clairière. Il fait bon, la forêt gazouille, les arbres sont toujours aussi impressionnants et protecteurs. Nulle part ailleurs, je n’ai connu une atmosphère aussi rassurante. Bien vite, je formule la question qui me brûle depuis des décennies :

— Dis Colombine, qu’est-ce qu’il s’est passé ? Pourquoi tu t’es évaporée sans laisser de trace ? Tu sais, je t’ai cherchée partout, par tous les moyens, mais jamais je n’ai eu la moindre réponse. Même tes parents ne m’ont rien dit... Pourquoi ? Ils n’ont pas voulu ? Ils n’ont pas pu ?

Colombine me pousse vers le tronc couché d’un arbre mort :

— Asseyons-nous. Je vais tout te raconter.

— Raconte...

— Quand les vacances scolaires sont arrivées, avec Sophie, une copine de seconde, on a décidé de partir sur la côte, en stop.

— C’était pas prudent, deux filles sur le bord de la route...

— Un mini-bus WW rempli de hippies s’est arrêté, on est montée dedans, on a fait la route en chantant, c’était super ! On est arrivés vers Grasse, dans une sorte de communauté de gens vachement sympas. Ils faisaient de la musique avec leurs guitares et leurs tam-tams... Et puis, ils nous on fait goûter à leurs produits magiques qui permettaient de voir la vie autrement... Tu vois ce que je veux dire ?

— Euh, oui je vois. Et après ?

— Après un mauvais trip, avec Sophie, on a décidé de se barrer. Ça n’a pas plu à Michel, le responsable de la communauté. En fait, c’était leur gourou. Ils se sont fâchés et nous ont enfermées dans une caravane, mais on a réussi à s’échapper. Un des mecs qui nous poursuivaient avait une arme, il a tiré sur Sophie. Elle a été tuée sur le coup, d’une balle dans la nuque. Elle est tombée dans mes bras... C’était horrible ! Les salauds m’ont ordonné de m’arrêter en menaçant de m’abattre à mon tour. Je me suis rendue et je me suis retrouvée ligotée dans leur vieille caravane pourrie.

— Ma pauvre Colombine, si je m’étais douté... Ensuite ?

— Ensuite, Michel est arrivé avec des types en costards, ils avaient des super bagnoles, genre Mercedes, j’ai pas pu noter leurs plaques... Après ils m’ont emmenée dans une villa hyper classe, avec une piscine et tout... Là, un gros type qui ressemblait à un mafioso s’est jeté sur moi pour me violer, enfin j’imagine... Je me suis tellement débattue, que ce gros salaud n’a pas pu arriver à ses fins. Il est devenu fou furieux, il m’a tapé la tête contre un muret en pierre. Voilà, c’est comme ça que ça a fini pour moi.

— Et la police ? Je pense qu’il y a dû y avoir une enquête, on a signalé vos disparitions ? Vos parents n’ont rien dit aux enquêteurs, ni aux journalistes ?

— Ben, je n’étais plus là pour suivre l’affaire... Mais j’ai quand même réussi à interroger des hippies qui sont arrivés jusqu’ici, une fois qu’ils avaient rendu l’âme. Figure-toi que celui que je prenais pour un mafieux, n’était qu’un fournisseur de nanas pour des responsables politiques. Michel, le gourou, était son rabatteur local. J’ai fini par savoir aussi que nos familles avaient reçu des menaces de la part de gens haut placés. Elles devaient faire profil bas, sinon ils s’en seraient pris à elles et au reste de nos familles. Le mystère, c'est qu'ils nous avaient noyées dans du béton frais... Pas de cadavre ! Notre disparition n’a jamais été révélée au grand public... Voilà, enquête bâclée, affaire classée !

— Et l’énigme jamais élucidée. Si j’avais pu me douter...

— Tu as été une victime collatérale mon Pierrot.

— Toutes ces vies gâchées pour les besoins sexuels de ces fumiers de politiciens !

Voilà que je m’emporte à présent. Il y a de quoi l’avoir mauvaise... Ce que je peux affirmer à propos de Colombine, c’est que jamais je ne l’ai maudite, jamais je n’ai douté d’elle. Du jour où elle n’est pas revenue au lycée, en aucune façon je n’ai pensé qu’elle s’était enfuie en abandonnant tout son monde. Sans oser me l’avouer, je pressentais un drame. J’ai même envisagé la possibilité qu’elle fût enlevée par des extra-terrestres ! Conforté dans l’idée qu’en aucun cas, elle ne fut responsable de sa disparition, je me penche sur son joli petit minois pour lui donner un baiser qu’elle accepte avec gourmandise. Nos sens s’affolent comme par le passé, et ce qui se passe alors, ne regarde plus que nous. Ce que je peux dire, c’est que nous sommes tous deux redevenus des êtres de chair palpitante.

— Tu sais Pierrot, me dit Colombine, on est redevenu nous-même, mais si on veut, on devenir un animal, ou autre chose... Au choix, tu n’as pas envie d’être un oiseau ?

C’est alors que le rayon de soleil qui jadis, avait l’habitude de venir nous éclairer à travers les arbres, soudain pose sur nous sa lumière, chaude comme une caresse, douce comme la joue de Colombine.

Sur une branche près de nous, un couple de chouettes effraies va prendre son envol.

— Oui, je veux être un oiseau Colombine !

— Ok Pierrot. Serre-toi contre moi. Les chouettes sont à notre portée !

Nous nous élançons de concert vers les rapaces qui semblent nous attendre. Désormais, dans la pénombre des arbres complices, nous volons comme deux fuyards émerveillés. Depuis dans la campagne, quand vient le soir, vous pouvez surprendre le vol silencieux de deux amoureux planant sur l’humanité endormie.

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