2,2 secondes Sixième chapitre
Après un long vol de nuit, nous posons nos serres sur la dernière solive d’une vieille grange abandonnée. L’endroit paraissant sec et confortable, je propose à Colombine de nous y établir. L’accès nous est facilité grâce à une large porte-charretière dépourvue de vantail, ainsi, les ailes encore déployées, nous pouvons nous engouffrer dans notre abri sans abîmer nos plumes.
À peine avons-nous investi le lieu que mon œil acéré remarque la présence de nombreux petits rongeurs. Une profusion de souris et de mulots nous permettrait de nous sustenter à volonté. Je fais part de ma satisfaction à Colombine :
— Voilà ! Nous avons ici, le gîte et le couvert ! Qu’espérer de mieux ? Comment trouve-tu notre petit nid d’amour ?
— C’est parfait mon Pierrot, répond-elle en roucoulant comme une tourterelle enchantée.
— Tu t’exprimes dans la langue des pigeons maintenant Colombine ?
— Excuse-moi, Pierrot. J’ai passé six mois dans un columbarium où tout le monde parlait en même temps. J’ai gardé un peu l’accent... Comme toutes les effraies, je sais crier, caqueter, roucouler, susurrer... Quand je roucoule, c’est bon signe. C’est que je cherche à me montrer dans les meilleures dispositions !
— Bravo pour tes facilités linguistiques ! rétorqué-je, déjà excité. Je ne peux pas en dire autant.
— Tu vas voir, ça vient vite. J’ai faim, je me taperais bien un peu de souris...
— Bonne idée, je vais nous chercher ça. J’en ai vu derrière une botte de foin. Quelques souriceaux bien frais et avec ça ?
— Avec du ketchup, s’il te plaît Pierrot.
— Ben là... Ça va être un peu compliqué. On n’est pas chez Mac Donald !
Une fois bien rassasiés, nous nous roulons dans nos duvets, non sans nous être volé quelque peu dans les plumes, histoire d’expérimenter l’amour chouette.
À la tombée de la nuit, un rayon nacré se faufile jusqu’à nous. notre amie la lune, par une tuile manquante, nous dispense sa douce lumière. soyeuse comme un ruban de satin. Il est temps de se secouer les plumes ! J’admire encore un peu Colombine. Elle étire ses ailes, se prépare à l’envol. Moi, je suis déjà prêt. Tels deux fantômes silencieux, nous glissons furtivement sur la torpeur de la ramure. Hormis le hululement d’un hibou esseulé, plus rien ne trouble le calme de la forêt.
— Tiens ! remarqué-je, voilà notre clairière !
— On se pose un moment ? propose Colombine.
— Ok, d’ailleurs, il faut qu’on parle avant qu’il fasse jour.
— Tu préfères parler dans le noir ?
— C’est pas ça... Je repensais à ceux qui t’ont enlevée... Ils n’ont jamais été inquiétés ?
— Ben non, puisqu’il n’y a pas eu vraiment d’enquête, répond Colombine.
— Tu crois qu’on pourrait les retrouver quelque part ?
— Ils sont presque tous morts de vieillesse... déplore mon volatile adoré
— Et si leurs esprits continuaient leurs crimes à l’abri d’un autre corps ? Comment les démasquer ? Tu voudrais te venger Colombine ?
— Je voudrais surtout retrouver celui qui m’a tuée, me répond-elle.
— Pour tuer à ton tour ?
— Pire !
— On ne le retrouvera jamais !
— Et si on redevenait des humains ? Si on investissait des corps d’enquêteurs surdoués ? Peut-être des journalistes ? Il y en a de remarquables, précise ma chouette préférée.
Je ne sais pas à quoi elle songe... Pour occuper un corps d’humain vivant, on doit certainement mourir encore une fois ? Je nous vois mal nous jeter du haut d’un immeuble ! Il y aurait bien une solution... Voler à contre-sens sur l’autoroute. Le premier camion rencontré réglerait notre problème ! Je fais part de mes réflexions à Colombine qui, peu enthousiaste, hausse les ailes :
— Sérieux ? tu veux sacrifier ces deux magnifiques chouettes ? On peut sortir de leur corps sans pour autant les assassiner ! Quand on trouvera quelqu’un qui n’a pas l’air trop bête, on lui foncera dessus pour prendre possession, temporairement, je précise, de sa carcasse. On se servira de lui pour commencer notre enquête. Cette manœuvre, je l’ai effectuée plein de fois ! Après, on s’en va et la personne, ou l’animal, retrouve son autonomie sans se douter de rien. Et puis nous, on pourra recommencer autant de fois que nécessaire.
— Je me fie à ton expérience Colombine... Tu as plus d’heures de vol que moi, dans ce domaine.
— En effet...
— Tu ne crois pas qu’on va être serrés, à deux dans un bonhomme ? Enfin trois, en le comptant avec nous... m’inquiété-je.
— C’est une expérience à tenter, on verra... On trouvera bien un type avec une bagnole au lever du jour ! Il faut qu’on monte sur Paris pour trouver des enquêteurs !
— Ils n’ont que des tracteurs par ici ! rétorqué-je.
— Regarde ! hulule ma chouette adorée, une voiture est garée au bord de la route. Le conducteur est descendu pour pisser... Comment tu le trouves ?
— Il est balèze, on sera à l’aise !
— Allez, on fonce ! intime Colombine.
A suivre...

Annotations
Versions