2,2 Secondes Septième chapitre.
Se serrer à trois dans le corps d’une seule personne est une expérience unique. Il faut jouer des coudes, mentalement j’entends... Colombine et moi, nous sommes redevenus de purs esprits, nous nous renseignons sur celui de notre hébergeur : il se prénomme Marceau, c’est un gars qui a l’air d’avoir un problème, il monte à Paris pour régler une succession compliquée avec son notaire. Son rendez-vous le préoccupe si intensément qu’il ne fait absolument pas attention à nous. De ce côté-là, nous sommes tranquilles. Colombine commence à échafauder un plan qui me paraît un peu tiré par les cheveux :
— Dès qu’il en aura fini avec son notaire, on va l’orienter vers la rédaction d’un journal d’investigation. Un grand quotidien national, tant qu’à faire. T’en connais un Pierrot ?
— J’ai entendu parler du Phare, ils ont un service d’enquêtes plutôt performant.
— On trouvera bien une équipe de deux journalistes efficaces. On commencera par fureter dans la rédaction, de fil en aiguille, on tombera forcément sur nos deux perles rares. Après, on se laissera conduire jusqu’à ce qu’ils nous trouvent notre bonhomme.
— S’il est encore en vie... suggéré-je.
— Je sens qu’il est toujours vivant ! lâche Combine, les crevures de son espèce, ça a le cuir solide. Ça meurt vieux ! Ça fait du mal longtemps !
— Quand on l’aura trouvé, c’est moi qui m’occuperai de lui. Je veux pas que tu te salisses les mains, Colombine.
— Tu lui feras bien mal, hein ? Je veux qu’il profite de sa mort.
— T’en fais pas. Moi non plus, je veux pas son bonheur ! À cause de lui, je t’ai perdue, je t’ai cherchée partout, je t’ai espérée toute ma vie... Tes parents aussi ont été anéantis ! Ton père qui en est mort...
— On va lui faire payer aussi ce qu’il a fait à toutes les autres filles ! La traite des mineures à des fins sexuelles... Ça n’a pas de nom !
J’essaie de la calmer, mine de rien, on a du pain sur la planche, nous devons garder notre sang-froid.
Pendant qu’il discute âprement avec son notaire, nous patientons une bonne heure dans la tête de Marceau. Enfin, sa mine semble se détendre. Visiblement, son affaire, a pris une tournure qui lui est favorable. Nous sommes contents pour lui, nous lui soufflons de rechercher l’adresse du journal dans un bottin puis de s’y rendre. Sur place, nous l’influençons pour qu’en toute discrétion, il se joigne à une réunion de rédaction. Rapidement, nous identifions deux journalistes d’investigation qui, visiblement bénéficient d’une certaine notoriété au sein du comité de rédaction. Une femme et un homme.
— Je prends la jeune femme, décide Colombine.
— Tant mieux, je ne me sentirais pas à l’aise en fille !
— Pourtant, elle est canon ! Elle doit avoir du succès, tu veux pas l’essayer ?
— Merci, sans façon.
Je me glisse dans la peau de l’homme, ainsi tout est bien ordonné, chacun à sa place, dans son genre de naissance.
La journaliste qui héberge Colombine se prénomme Laura, c’est une belle jeune femme brune, aux longs cheveux ondulés. Son regard vif et en perpétuel mouvement exprime une grande capacité d’analyse. Elle est de ces personnes auxquelles aucun détail n’échappe. Son collègue, dont je partage provisoirement l’existence, s’appelle Simon. De taille moyenne, les cheveux châtains coupés très court, il affiche l’allure martiale d’un ancien militaire. Son regard perçant ne laisse aucun doute sur sa force de caractère. Ces deux-là, vont visiblement nous faciliter la tâche !
Laura se met devant son ordinateur, se connecte sur l’intranet du Phare, pour se rendre dans les archives du journal. Sous l’influence de Colombine, elle sait déjà ce qu’elle recherche : tous les articles parus dans la période 1974/1975 relatant des faits de disparition. Les dossiers « cold case » étant sa grande passion, Laura, sans réellement savoir encore pourquoi, se penche avec une attention quasi-obsessionnelle sur tous les papiers parus à l’époque.
Pendant que les filles épluchent les documents consignés dans les archives, Simon et moi-même nous fouillons le Web à la recherche des chroniques des journaux locaux de la Côte d’Azur, publiés après la malheureuse disparition de mon amie.
Rapidement, Laura relève un détail dans un papier du Phare paru au mois d’août 1974 : Un homme avait été entendu par les gendarmes à la suite du signalement d’une série de voies de faits rapportés par des jeunes vacancières dans les Alpes-Maritimes. L’individu avait été relâché sans qu’aucune charge ne soit retenue contre lui. L’événement n’avait pas donné lieu à plus de développement dans le Phare, cependant l’information avait été traitée dans la presse locale, notamment dans Cannes-matin, journal très diffusé sur la Côte.
— Vous avez trouvé quelque chose sur ce fait divers, les gars ?
Je réponds mentalement à Colombine :
— On fouille... Simon a peut-être une info. Un petit article a été écrit sur Cannes-matin, fin août 74. On en a trouvé la trace dans les archives du journal, mais il n’y a pas grand-chose. Je pense qu’on va être obligé d’aller voir les gendarmes sur place. On n’a pas l’identité du type, mais on pense qu’il s’agirait de l’adjoint d’un sénateur du nouveau conseil régional, créé en 72. Demain matin, on prend l’avion pour Grasse...
Laura, enthousiaste, réserve déjà notre vol direct. Simon, habitué aux départs imprévus, a déjà sa valise cabine prête dans le coffre de sa voiture.
A suivre...

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