Chapitre 1

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Une main glisse dans mon dos. Je frissonne sous la chaleur qu’elle émet alors qu’elle disparaît aussitôt. Ce contact est subtil, rapide, presque timide. Il ne ressemble pas à un geste fait par mégarde. Il est fait exprès. Les doigts ont effleuré ma peau laissée à découvert par mon dos nu pour aussitôt se retirer.

Je souris bêtement. La froideur de mon corps a tendance à surprendre ceux qui ne s’y attendent pas. Je ne m’attarde pas trop longtemps sur cette caresse et profite de la musique. Elle résonne dans mes oreilles, me fait oublier mes propres pensées. Je danse guidée par le rythme de ce remix mi-électro mi-hispanique.

Je me déhanche au milieu de tout ce monde. Le Hollow est bondé ce soir. Le début des vacances d’été a attiré les fêtards. On s’agglutine sur la piste de danse. Un seul pas de côté et on se retrouve collé à un inconnu. Ce n’est pas pour me déplaire. Les corps chauds sont bien plus attirants. Il se dégage d’eux quelque chose de palpable, d’électrisant, de vivant. Je peux la sentir, la toucher, même la voir. Elle m’attire et me donne envie.

Les doigts reviennent à la charge. La surprise est passée, la timidité s’est envolée. Il ne reste plus que le désir. Un désir exacerbé par un corps, mon corps, laissé à nu. Ce soir, j’ai opté pour un petit haut argenté qui me colle au ventre à l'avant avec un col long tandis que de simples liens de tissus le maintiennent au bas de mon dos et au niveau de ma nuque.

Le frôlement de cette main se transforme en une pression sur ma hanche. Sans que je ne réagisse, un torse se rapproche de mon dos tandis que son bassin se colle contre moi. Cette proximité diffuse une onde de chaleur dans mon ventre. Elle n’est pas intense, mais elle a le mérite d’exister.

Je profite de cette nouvelle fièvre sans me retourner. Je n’ai pas envie de voir son visage, de savoir qui il est. Il est trop tôt. Je garde le suspens pour m'enivrer de cette douce frénésie encore un peu. Une folie que je ne suis pas seule à ressentir. L’hésitation n’est plus à son honneur. Ses mains partent à l’aventure et explorent mon corps. L’une d’elles s’échappe sous mon haut et effleure mon ventre, tandis que l’autre se pose sur ma cuisse pour remonter lentement jusqu'à mon bassin.

Je le laisse agir sans vraiment m’intéresser à lui. Je continue de me mouvoir en rythme sans jamais poser mes mains sur lui, sans jamais accentuer le contact qu’il a noué. Son corps collé au mien, je le sens se raidir peu à peu derrière moi. Cette distance que j’instaure malgré la promiscuité de nos corps le titille. Il a envie de plus, de bien plus, sauf que je ne lui donne rien. Je le frustre et je me délecte de cette sensation. Ses doigts fourmillent, ses mains s’agacent et moi, je profite.

Il est si proche. Son souffle chatouille mon oreille. Je n’aurai qu’à tourner la tête pour pouvoir le goûter. Est-ce qu’il me laisserait le mordre ?

À peine cette idée a-t-elle traversé mon esprit que ma vision se teinte de rouge. Tout s’obscurcit autour de moi. Les corps et la chaleur qu’ils émettent deviennent mon seul repère. Un nombre fou de personnes ondulent et tanguent autour de moi. Mes yeux ne sont plus attirés que par leur cou. Leur jugulaire pulse à la surface de leur peau. Elles battent vite. Elles me donnent envie. Je voudrais… J’ai besoin…

Je n’en peux plus. Je me retourne d’un coup vers mon inconnu de collé serré. Il n’est pas plus grand que moi. Ses cheveux blonds se collent contre son front mouillé par la sueur. Ses fossettes brillent sous la lumière des spots. Ce n’est qu’un enfant. Il doit tout juste avoir dix-huit ans. Je voudrais me concentrer sur autre chose, mais mon regard attrape son cou et ne veut plus le lâcher. Ses yeux bleus rencontrent les miens. Il fait un pas en arrière. Maladroit, il manque presque de tomber sur une autre fille. Sa grimace m’interpelle. Un problème gamin ? On ne s’attendait pas à voir des yeux rouges ? Les miens doivent briller d’une belle lueur maintenant que j’ai envie de sang.

Il me présente son cou sur un plateau d’argent en tournant la tête vers la droite. Il ne me faudrait qu’un dixième de seconde pour planter mes crocs dans sa peau si lisse de jeunes adultes. Deux secondes de plus me suffiraient pour prendre ma dose et calmer l’appel du sang. Elle monte en moi. Ma gorge s’assèche. Elle réclame à boire.

Une perle de sueur coule le long de sa tempe. Elle brille sous les néons du sous-sol. J’ai l’impression que les projecteurs sont pointés sur lui. Il n’y a plus que lui qui compte. Tout m’invite à prendre mon dû. S’il me laissait faire, cela serait rapide. Il n’aurait même pas le temps de sentir mes canines se planter que je serai déjà partie. Le sang dans ses veines m’appelle, me rend folle. Ma vision périphérique se trouble. Je ne vois plus que lui. Il est là. Il m’attend. Il est prêt.

D’un coup, un bras passe autour de ses épaules. Il m’arrête dans ma lancée. Un autre garçon, pas plus âgé que le premier, s’accroche à lui en riant. Il est complètement ivre. Même moi, j’arrive à sentir l’odeur de l’alcool au milieu de toute la transpiration de la boîte. Il tangue, divague, et entraîne le blondinet avec lui un peu plus loin. Cette arrivée soudaine m’a complètement figée. Je me retrouve toute seule au milieu de la piste avec une très forte envie de me nourrir. Les corps bougent, la chaleur m’appelle. J’ai envie de me laisser aller. Je... Je dois m’éloigner, et vite.

Je joue des coudes pour traverser la foule. Chaque rencontre devient un supplice. Plus j’avance, plus il devient difficile de garder le contrôle. Un homme m’effleure sur la gauche, une femme me bouscule sur la droite. Je ne suis pas loin de lâcher prise. Je m’accroche. Interdiction de faire un carnage. Je ne peux pas me laisser aller si facilement. Je fixe mon regard droit devant. Je tente d’écarter les corps qui m’entourent et ne cessent de m’appeler. Je me focalise sur mon avancée. J’oublie le sang qui afflue dans leurs veines, la chaleur qui m’envahirait si je touchais à une seule goutte. Je ne peux pas.

J’atteins le bar avec si peu d’auto-contrôle. Je peux encore me perdre à tout instant. Je pose mes mains sur le zinc froid et penche ma tête en avant. Je dois absolument me calmer. Je ferme les yeux et me concentre sur ma respiration. Je peux y arriver. Je peux refouler ma soif. Je prends tout le temps qu’il me faut. Tant pis si on me regarde de travers.

— Dure soirée ?

Je prends une grande inspiration avant de lever les yeux. Bon signe, tout est un peu moins rouge. Harold me regarde avec sa tête de chauve-souris. Je lui accorde mon plus faux sourire essayant de cacher mes canines. Je change de position et m’étale sur son bar. Je croise les bras sur le comptoir et pose mon menton par-dessus. Voir un visage connu me rassérène. Mon pouls se calme. Je ne devrais sauter sur personne dans l’immédiat.

Mes oreilles ne sont pas matraquées par la musique dans ce coin de la boîte. Je n’ai plus l’impression que la sono soit directement implantée dans mes tympans. Je peux penser et me concentrer sur moi et les battements de mon cœur. Il y a également moins de clients. Le bar d’Harold n’est pas le principal de l’étage et vu l’heure presque plus personne ne vient commander de verre. Je vais pouvoir souffler un instant.

— Je gère, je lui réponds.

Il penche la tête sur le côté sans détourner son regard de moi. Harold doit avoir près de quarante ans et vingt ans de service en tant que barman. Je suis à peu près sûre qu’il n’a connu que le Hollow. Les vidéos de surveillance doivent même retracer la perte de ses cheveux avec les années.

— C’est pour ça que tes yeux ressemblent à des rayons laser ?

Je préfère les fermer plutôt que d’avouer qu’il a raison. Je sais que j’ai failli perdre le contrôle ce soir. Je ne l’ai pas entièrement récupéré non plus. Je n’ai plus l’express envie de planter mes crocs, mais je sens qu’il en faudrait peu pour que je bascule.

— Lya…

Je sais qu’il a voulu être doux en prononçant mon prénom. Pourtant, avec la musique en fond sonore, il a été obligé de forcer sur sa voix pour que je l’entende. Résultat : ce simple mot sonne plus comme un reproche que comme une forme d’empathie.

— C’est bon Harold, ne t’embête pas. Je vais partir. Quelqu’un comme moi n’a rien à faire dans un endroit comme celui-ci de toute façon.

Je me relève blasée et peut-être un peu blessée. Malgré les années, il m’arrive encore d’avoir du mal à accepter ma condition.

— Arrête. Tu sais très bien que ce n’est pas vrai. Tes yeux rouges seront toujours les bienvenus ici.

Il me sourit avec toutes ses dents, comme à chaque fois. Et comme à chaque fois, je m’amuse de voir que ses canines sont presque aussi aiguisées que les miennes.

Heureusement qu’il existe des hommes comme lui. Harold fait partie de ceux qui ont l’esprit le plus ouvert, de ceux qui nous acceptent sans préjugés. Sûrement, est-ce parce qu’il a grandi à une époque où on connaissait déjà notre existence.

Au mois d’octobre, cela fera exactement cinquante-deux ans que l’humanité sait pour nous. Cela fera cinquante-deux ans que les humains savent qu’ils cohabitent avec des vampires et d’autres espèces surnaturelles. Cela fera cinquante-deux ans que je ne me cache plus, que je ne déménage plus tous les cinq ans pour éviter que quelqu’un trouve ça étrange que je ne prenne pas une ride. Avec l’annonce de notre secret, j’ai arrêté de vagabonder, j’ai enfin pu me poser. Le clan Héfary, installé en ville, était la meilleure opportunité pour moi pour enfin avoir mon chez-moi.

L’accueil d’Harold et ses bonnes paroles ont au moins permis que je pense à autre chose qu’à l’appel du sang. J’attrape un tabouret et m’assois, enfin, normalement dessus. Mes yeux errent parmi la foule, tandis que mon barman préféré retourne à son travail.

Un jeune couple assis de l’autre côté du bar attire mon attention. Ils sont installés l’un à côté de l’autre, assez proches, pour laisser entendre qu’ils sont là ensemble, mais assez éloignés pour supposer que cela ne fait pas longtemps qu’ils se connaissent. La fille avec sa queue-de-cheval bien tirée en arrière est absorbée par son téléphone. Elle ne décroche pas ses yeux de l’écran. L’homme face à lui tente bien de lui parler, mais ses paroles s’envolent sans qu’elle n’y porte attention.

Il tapote le comptoir de la main, alors que sa mâchoire se serre. Il n’apprécie pas trop le comportement de son invitée, il semblerait. Je crois rêver alors que ma vision redevient rouge lorsque je le surprends à sortir de sa poche un petit sachet dont il verse le contenu dans le verre de la fille.

Il n’aurait jamais dû faire ça devant moi. Je me lève de ma chaise et en un dixième de seconde me retrouve à leurs côtés. Le type sursaute. Il en tombe presque de son assise. Je le rattrape in extremis par le col de sa chemise pour le garder à ma hauteur. Il tremble, que c’est amusant. J’attrape le verre qu’il a drogué et lui verse le contenu dessus.

La fille se met à crier alors que son téléphone chute vers le sol. Elle l’aura finalement lâché. Elle cligne des yeux, son pouls s’accélère. J’ai l'impression qu’elle va gonfler comme un ballon à haleter aussi vite.

Le mec est totalement perdu. Il cherche une échappatoire autour de lui. Il n’en trouvera pas. Maintenant, cette affaire se règle entre lui et moi.

— Pas à l’intérieur, j’entends Harold m’interdire.

Harold me connaît. Il sait ce que je vais faire. Je lis dans son expression tirée que lui aussi à assister à la scène. Il sait pourquoi j’ai réagi. Il sait ce que je réserve au type dans son genre. Je sais qu’il ne va pas m’arrêter.

— On va dehors ! j’ordonne.

Je l’attrape par le bras, enfonçant mes ongles dans sa peau. Il devient aussitôt rouge. Ce n’est qu’un petit avant-goût de ce que je lui réserve. Il n’essaie même pas de se défendre. Mes yeux lumineux le dissuadent. Il sait que j’aurai le dessus dans tous les cas. Ou alors, l’alcool qu’il a déjà dans le sang l’empêche d’avoir un minimum d’instinct de survie.

Je l’entraîne à ma suite et nous sortons par la porte de secours. On arrive dans une petite ruelle à l’arrière de la boîte. Il n’y a pas un chat ici. Les conteneurs s’enchaînent sur toute l’allée. Cette rue n’est employée que pour le dépôt des poubelles. C’est très bien. Je n’ai pas besoin de spectateur. Même la lune n’ose pas pointer le bout de son nez cette nuit. Même elle ne sera pas témoin de mon acte.

— Qu’est-ce que tu comptais faire ? je lui demande en le bousculant devant moi.

— Rien, rien, je vous jure.

Il vient enfin de reprendre ses esprits et de retrouver la parole. Il empeste l’alcool, pourtant, c’est la peur maintenant que je sens émaner de lui.

— Alors tu n’as rien mis dans le verre de cette fille ?

Il ne me répond pas. Sa bouche s’ouvre et se referme sans émettre un seul son. C’est de trop. J’enrage. Je vois rouge. Littéralement. La soif de sang est revenue. Mes canines me démangent. Sa jugulaire bat fort. Elle m’appelle. Je ne combats pas mon envie. Je la laisse m’envahir. Il ne mérite pas ma retenue.

Je fonds sur lui et plante mes crocs dans son cou. Son sang abonde. Je m’en délecte. Je le sens fondre sur ma langue et réchauffer ma gorge sèche. Il a un goût métallique auquel se mélangent les effluves d’orge. Plus je m’en délecte et plus j’en veux encore.

Il essaye de me repousser. Ses mains frappent faiblement contre mes épaules. Ses jambes tremblent. Lorsqu’elles se dérobent sous lui, je le laisse tomber au sol.

J’ai encore son goût sur mes lèvres. Je le regarde s’allonger par terre tout tremblant. J’ai pris assez de sang pour le laisser groggy un moment, mais il s’en remettra. Dans quelques heures, il pourra se relever et partir. Son corps a seulement besoin de temps pour relancer toute la machine.

Je m’agenouille à sa hauteur. Ses yeux sont exorbités. Une goutte de sang coule le long de sa nuque, je la récupère du bout des doigts et l’essuie sur son tee-shirt.

— Tu pourras venir porter plainte si tu le souhaites, je lui dis, mais si tu fais ça, on verra qui de nous deux finit derrière les barreaux. On a plus de mal à enfermer les vampires plutôt que les violeurs. Va savoir pourquoi.

Je l’abandonne là au bon vouloir de la rue. J’attrape mon téléphone dans la poche de mon short : trois heures quarante-sept. Il n’est pas si tard. Je vais quand même rentrer chez moi. Inutile que je retourne à l’intérieur. Harold a dû s’occuper et rassurer la jeune fille.

Je me mets en marche. Mon appartement n’est pas loin. En moins d’une demie-heure, je serai au fond de mon lit. La nuit est chaude. J’ai presque l’impression de ressentir la douce chaleur d’un léger vent me passer sur la peau.

Ma soirée ne s’est pas terminée comme je l’espérais, mais au moins, j’ai pu goûter au sang chaud. Ma soif devrait me laisser tranquille un petit moment.

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