Chapitre 2
Je le vois. Il est là, au milieu de la forêt. Les arbres montent haut et concurrencent les gratte-ciel de la ville. Leurs feuillages offrent des cachettes aux étoiles. La lune est absente. Elle ne veut être le témoin d’aucune rencontre. Je peine à discerner quoi que ce soit autour de moi. Pourtant lui, je ne peux le rater. Son pelage scintille comme si l’astre manquant s’éveillait en lui. Je ne peux détourner mon regard.
Sa truffe frétille en l’air avant de se tourner d’un coup vers moi. Ses babines se retroussent. Ses crocs, aiguisés comme des rasoirs, me donnent la chair de poule. Son grognement me file un frisson me donnant froid dans le dos. Je n’ose plus bouger. Tout mon corps se raidit.
Ses deux iris dorés se posent sur moi. Ils me toisent, me jaugent de haut en bas. Ses yeux finissent par prendre une mine plus douce et son feulement cesse. Ses pattes avancent lentement dans ma direction. Maintenant qu’il se trouve juste devant moi, je m'aperçois qu’il est immense. Son museau est à hauteur de mon visage. Je n’aurai qu’à tendre la main pour glisser mes doigts dans la fourrure de son cou.
Il est si proche de moi que déjà, je peux ressentir toute la chaleur qui émane de lui. Elle irradie, m’englobe et vient réchauffer ma peau froide. Un bien-être que je n’avais jamais ressenti s’installe dans mon ventre et se répand dans tout mon être. Comment une seule présence peut me rendre si sereine ? De l’avoir si proche, me donne envie de me lover contre lui et de passer le reste de mon temps contre la douceur de son poil.
Un craquement sur le côté attire notre attention. Je scanne les arbres, mais ne distingue rien d’anormal à travers le bois. Le loup se tend à côté de moi. Sa truffe s’agite et hume l’air comme il l’a fait à mon arrivée. Ses oreilles se lèvent sur le haut de son crâne tandis que sa queue s’abaisse. Ses poils se hérissent. Il a flairé quelque chose.
Je force mes yeux pour essayer de comprendre ce qui le met dans cet état. J’ai beau faire attention à n’importe quel détail, je ne vois absolument rien.
Sans crier gare, le loup s’élance en avant. Il arrache l’herbe sous ses pattes alors qu’il accélère me laissant pantoise. Je me ressaisis et me lance à la poursuite de l’animal. Je veux comprendre ce qu’il se passe.
Ma vitesse vampirique me permet de rattraper mon compagnon avant qu’il n’atteigne les premiers arbres. Son grognement perce mes tympans et fait s’envoler les oiseaux autour de nous.
Je tente de suivre sa cadence, mais la disposition de la forêt freine mon avancée. Je ne suis pas aussi habile que lui. J’accélère un peu pour ne pas me laisser distancer. Je dois le suivre. J’ai cette conviction que quelque chose d’important est en train de se produire.
Mes pieds nus foulent le sol mousseux, le vent s’engouffre dans mes cheveux de paille et les fait s’envoler derrière moi. Les branches fouettent mes bras et les scarifient. J’occulte la douleur. Je n’ai pas besoin d’elle.
Je m’accroche à ma vitesse. Les arbres forment un véritable dédale pour moi. Je me concentre pour ne pas perdre de vue le loup qui s’éloigne peu à peu de mon champ de vision. Je tente de le rattraper. Je coupe entre deux troncs rapprochés. Ma cheville s’emmêle contre une racine. Je perds l’équilibre et heurte le sol dans un fracas qui fait s’envoler les dernières chouettes.
J’ouvre les yeux, haletante. J'agrippe le plafond blanc au-dessus de moi venu remplacer le ciel étoilé. Je suis allongée dans mon lit, dans ma chambre, dans mon appartement. Je suis chez moi.
Je m’assois rudement. Ma cheville me lance. Je découvre mes draps mouillés alors que la couette et mon coussin sont passés par-dessus bord et traînent fièrement au milieu du parquet.
J’ai tout juste le temps de poser mes yeux sur mes bras pour voir les dernières marques de mon cauchemar disparaître. Mes pieds sont remplis de terre. Je suis en train de dégueulasser mon matelas. Ma cheville continue de me faire souffrir. Je vais devoir attendre quelques heures avant que la douleur ne disparaisse, il semblerait.
— Encore un foutu rêve, je râle.
Je ronchonne en sortant du lit. J’attrape tout ce qui en est tombé pour les rebalancer dessus. Je boitille jusqu’à la fenêtre poussant au passage mes vêtements de la veille que j’ai abandonné sur le sol et tire les rideaux.
— Putain ! je m’écris en les refermant aussitôt.
Le soleil est déjà levé et ses rayons viennent de me brûler les bras. Décidément, rien ne se passe comme prévu ce matin. La journée n’a même pas encore commencé que je sens que ça va être une journée de merde.
Je me tire, en me ponctionnant les bras pour faire disparaître les marques de brûlure jusqu’à la salle de bain et ouvre l’armoire à pharmacie.
— De mieux en mieux…
Vide. Tous mes flacons sont vides. J’en ai marre. Il ne me reste plus qu’à aller voir Kain pour refaire mon stock. Il est tôt, c’est lundi, j’ai aucunement envie de voir sa tête de déterré. Le clocher de la ville sonne sept heures. Je soupire. Je dois arrêter de me plaindre et accélérer. À ce rythme, je vais finir en retard au travail.
Je me jette sous la douche. Je profite de l’eau bouillante pour faire disparaître les dernières traces de mon périple onirique. Je ne peux pas continuer à rêver de lui comme ça.
Propre, j’enfile un jean slim, un bustier, mes bottines et ma veste en cuir habituelle. Je manque de peu de trébucher sur un carton de livraison abandonné à quelques pas de la porte et me rattrape in extremis à la console d’entrée. Je croise mon reflet dans le miroir accroché juste au-dessus et…
— Merde, mes yeux !
Je me rue dans la salle de bain et attrape mes lentilles colorées. Ce rêve m’a vraiment chamboulée, je suis à côté de la plaque depuis mon réveil. Je ne préfère même pas imaginer la tête de Kain s’il m’avait vu avec mes iris dorés. J’insère mes faux yeux rouges et cligne plusieurs fois des yeux pour les mettre en place. Une larme de sang coule au coin de l'œil. Décidément, je ne m’habituerais jamais à ces trucs. J’essuie la traînée rouge de mon visage et me regarde une dernière fois dans le miroir. Cette fois, c’est bon. Je ressemble à tout vampire sans aucune particularité.
Kain réside au dernier étage de l’immeuble. Étant celui qui a investi dans notre résidence commune, il s’est gardé l’immense rooftop. Aujourd’hui, nous sommes plus d’une trentaine de vampires à habiter ici. Quelques appartements sont encore vides, mais Kain n’accepte aucun humain comme locataire. En interdisant leur accès, il nous assure un lieu, à l’abri, où aucune tentation ne peut exister.
J’appelle l’ascenseur et souffle du nez lorsque les portes s’ouvrent et que je me retrouve nez à nez avec Isaak. L’univers s’est ligué contre moi aujourd’hui ? Sur tous les vampires du clan, il fallait, bien sûr, que je tombe sur mon ex.
— Lya ! Je ne t’ai pas vu rentrer hier soir.
— Parce que tu me pistais ?
Je penche la tête, exaspérée. Franchement, qu’est-ce que j’avais pu lui trouver ? Entre ses cheveux en pétard, ses oreilles en chou-fleur et son nez de travers, il n’est clairement pas le mec le plus attirant du monde.
— Tu sais très bien que je gère les allées et venues de l’immeuble.
— Faux. C’est Jérémiah qui gère l’accueil. Ne te donne pas une responsabilité que tu n’as pas.
— Mais je suis en charge de la sécurité des vampires de notre clan.
Même sa voix m'insupporte. Il parle du nez et ses canines ne l’empêchent pas de postillonner tous les deux mots. J’essuie les restes de ses paroles de mon visage.
— On n’est pas assigné à résidence, il me semble, je rétorque. J’ai encore le droit de faire ce que je veux de mes nuits. Maintenant, excuse-moi, je dois voir Kain.
J’appuie sur le bouton du dernier étage, en même temps que je pousse Isaak dehors. Hors de question que je me retrouve enfermée avec lui dans un espace si exigu. Il pourrait essayer d’en profiter. Je suis déjà assez de mauvaise humeur ce matin. S’il me cherche, il va me trouver. Le seul souci est que Kain n’apprécierait pas que j’amoche son plus fidèle larbin.
— On se revoit plus tard ! m’adresse-t-il un clin d'œil juste avant que les portes ne se referment.
Mais oui bien sûr Isaak, continue d’y croire.
Les numéros des étages défilent. Un petit tintement annonce mon arrivée au neuvième étage. Les portes s’ouvrent sur un couloir. Il n’est pas profond et donne sur une double porte lustrée. En bois d’ébène, elle est sombre et présente des dorures taillées et sculptées.
Je n’ai pas le temps de lever le poing pour frapper que celle-ci s’ouvre. Kain se tient juste là. En peignoir noué à la taille, je devine qu’il est torse nu en dessous. Pour un homme de cinq cents ans et des poussières, il est plutôt bien conservé.
— J’ai entendu l’ascenseur, me confie-t-il. Entre, je t’en prie.
Il me laisse passer devant lui. Je suis toujours étonnée par la beauté de son appartement. Ses murs sont tous ornés de peintures en tout genre, de tableaux plus immenses les uns que les autres. Ses meubles sont pour la majorité en marbre et sont habillés de vases et de sculptures assez sobres. Les poutres apparentes au plafond et la cheminée donnent un cachet supplémentaire.
— Que me vaut ta visite ? Tu n’es pas de ceux du clan qui viennent seulement profiter de la vue.
Il se poste devant la baie vitrée et profite du soleil.
— Justement. Je n’ai plus aucun flacon de sang de loup. J’espérais que tu pourrais me réapprovisionner.
— Bien sûr. Tu sais que mon stock est ouvert à tous mes vampires. Viens avec moi.
Je le suis jusque dans son bureau personnel. Il garde tous ses documents officiels et toutes ses possessions les plus importantes ici.
Son regard accroche mes jambes alors que je boite toujours. Il lève un sourcil dans ma direction auquel je réponds d’un simple haussement d’épaules. Il n’a pas besoin de savoir comment je me suis fait ça.
Je le remercie de ne pas insister tandis qu’il actionne le levier sous son bureau. Le cadre dans son dos s’élève en suivant les rails intégrés au mur. Un immense coffre fort occupe maintenant presque l’entièreté du mur. Kain tape un code sur le pavé numérique avant qu’un clac retentisse et que la porte se déverrouille. À l’intérieur, il y a facilement plusieurs centaines de petits flacons.
— Comment tu parviens à en avoir autant ? je lui demande toujours aussi étonnée de sa réserve.
Le sang de loup-garou est la seule chose qui nous permet de nous tenir au soleil. Sans lui, les rayons nous brûlent. Grâce à ça, nous n’avons plus à nous cacher en pleine journée. Nous pouvons vivre nos vies sans être dérangés par notre principal ennemi.
— Ne t’inquiète pas, j’aurai toujours de quoi vous sustenter.
— Ce n’est pas ma question, Kain. D’où te vient toute cette quantité de sang de lycanthrope ?
Les deux espèces ont toujours été en conflit. Nous sommes dépendants les uns des autres, pourtant, nous n’arrivons jamais à garder des contacts sains. Cela finit toujours mal, voire en bain de sang, lorsqu’un clan de vampire se rapproche d’une meute de loups-garous.
Pendant mes deux cent quatre ans de vie, j’ai vu quatre coalitions s’opérer. Chacune a terminé en guerre civile. Les vampires demandaient toujours plus de sang pour pouvoir vivre au soleil, tandis que les loups voulaient que les vampires vivent définitivement auprès de leur meute pour garder le contrôle sur leur côté sauvage.
Les exigences des deux ne convenaient pas. Les loups étaient réduits à des donneurs de sang sur patte tandis que les vampires aimaient leur liberté. Avec leur âge éternel, ils ont besoin de bouger.
— J’ai des fournisseurs.
— Des loups-garous qui sont volontaires pour donner leur sang ? je m’étonne.
— C’est quoi toutes ces questions, Lya ? Tu es bien contente de pouvoir sortir au soleil alors prends tes fioles et cesse de tergiverser.
Mes interrogations dérangent. Encore une fois, il ne veut pas tout me dire. Je ne sais pas où et comment il parvient à se fournir, mais cette histoire me laisse perplexe.
Je tourne la tête vers l’horloge lorsque celle-ci commence à sonner. Huit heures. Pas le temps de l’interroger plus longtemps sinon je vais finir en retard. J’attrape la petite sacoche que Kain tend avec dix flacons à l’intérieur et le laisse seul.
J’en avale une d’une traite dans l’ascenseur. Mon corps se détend aussitôt. La sensation d’avaler du sang de loup est toujours différente de celle du sang humain. Je ne saurai l’expliquer. Le sang de loup fait me sentir plus vivante, plus rayonnante.
Avec cette première prise, je suis tranquille pour une semaine. Je pose le reste chez moi à la va-vite. Et prend la direction du boulot.

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