Chapitre 3
C’est toujours la même rengaine lorsque j’arrive le matin. À peine les portes du commissariat passées, une odeur exécrable de café m’assaille et me donne presque des nausées. Tout le monde au poste a un gobelet rempli de ce liquide infect entre les mains. Même quand j’étais humaine, je ne pouvais supporter cette boisson. Mon père en buvait tous les matins avant mon réveil et j’étais obligé de me boucher le nez pour lui dire bonjour. Le goût n’en parlons même pas. Les lèvres à peine trempées, l’amertume me prend et me dégoûte aussitôt. Qui boit vraiment ça pour le plaisir ?
Derek, il semblerait. Deux tasses vides s’empilent déjà sur le coin de son bureau tandis qu’il en a une troisième dans la main bien entamée.
Je m’installe à mon office juste à côté de celui de mon coéquipier, tentant d’occulter l’odeur de sa boisson qui empeste jusqu’à moi. Je regarde mon seul véritable ami dans ce bâtiment et secoue la tête en croisant les bras sur mon buste.
Des cernes de dix pieds de longs noircissent ses yeux verts habituellement joyeux. C’est dommage. Lorsqu’il a sa tête des bons jours, il est plutôt beau garçon dans son genre avec ses cheveux mi-long qu’il tire en une petite queue de cheval à l’arrière de son crâne.
J’adore le taquiner, lorsqu’il ne prend pas le temps de les attacher le matin, en le comparant à un surfeur. Sauf que monsieur n’a jamais vu une vague de sa vie. Il préfère la tranquillité de la mer, aux remous de l’océan.
— T’es sûr d’avoir dormi cette nuit ? Tu sembles encore plus mort que je le suis, je le raille.
— Très drôle Lya, me répond-il avec une grimace. Ce n’est pas toi qui a passé la nuit a être réveillé par un bébé qui fait ses dents.
“Un bébé qui fait ses dents”... Je secoue la tête avant d’être prise d’idées noires. Je fais voler la paperasse empilée sur ma table. Je suis censée avoir un ordinateur au milieu de tout ce bordel. Je balance les dossiers classés par terre, les cartes de la ville finissent sur le bureau de Derek, que j’entends râler, les bricoles que j’ai accumulées d’année en année finissent dans le bazar de mon tiroir.
Ah ! Enfin mon PC. Je l’allume et me pose contre le dossier de ma chaise qui s’allonge sous mon poids. Il ne me reste plus qu’à attendre dix minutes que ma machine daigne s’allumer correctement. Un jour, j’espère, l’informatique de la police ressemblera à celle qu’on voit dans les séries américaines.
— T’as l’air en rogne toi, qu’est-ce qui t’arrive ? Je t’ai vu arriver en boitant ce matin, c’est normal ça pour quelqu’un comme toi ? me demande Derek en portant sa boisson de malheur à ses lèvres.
— Mauvaise nuit, je me contente de lui répondre.
Les agents vont et viennent dans l’open space. Certains partent en salle de pause chercher leur énième café du matin, d’autres sont la tête à fond dans leurs dossiers en cours et ne lèvent pas les yeux de leur écran, et les derniers partent en patrouille à l’extérieur. Il n’y a jamais de répit ici.
— Encore un rêve ?
Derek est le seul ami que je compte vraiment dans ma vie. Il est le seul à qui j’ai osé confier mes problèmes nocturnes, même s’il n’est pas au courant de tous les aboutissants.
— Encore…
— Et tu ne veux toujours pas essayer d’en parler à ceux de ton clan ?
— Non.
Ma réponse est sèche et sans équivoque. Il est bien trop dangereux que j’en parle avec Kain. Il comprendrait ce qu’il en retourne vraiment. Je ne peux laisser ça arriver. Pour moi, mais surtout pour lui…
— Tu ne pourras pas leur cacher bien longtemps. Surtout si tu te mets à avoir des séquelles comme aujourd’hui.
— Pour l’instant, j’y arrive. Et il n’y a aucune raison que cela change.
Je repense au regard interrogateur de Kain ce matin. Je ne dois pas m’en faire. Il ne se doute de rien, je n’ai pas à m’en faire.
— Lya…
— Quoi ?
— Tu viens de passer ta langue sur tes canines. Cette situation est en train de te prendre la tête bien plus que tu ne veux bien l’avouer.
Je souffle du nez. Je déteste quand il a raison, quand il arrive à lire en moi aussi facilement. Il est le seul à y arriver aussi facilement et heureusement. Je ne donnerai pas cher de mes crocs, sinon.
Je balaie l’air de la main devant moi avant de faire semblant de chercher un truc dans mes tiroirs. Je hais lorsqu’il me regarde avec ce mélange de pitié et de profonde tristesse. Je vais bien. Tout va très bien. Mes rêves ne sont que des rêves. C’est tout ce qu’il faut retenir.
— Attrape.
J’ai tout juste le temps de lever les yeux qu’une tablette de chocolat atterrit sur le clavier de mon ordinateur. J’attrape le sachet, le retourne : chocolat noir 95 %, mon préféré. C’est fou d’avoir quelqu’un dans sa vie qui nous connaît si bien.
— Tu as ça depuis quand ?
Je ne me fais pas prier pour entamer cette merveille. Je récupère deux carrés et planque le reste dans un compartiment. Si je garde ça en vue, je l’aurai fini dans dix minutes.
— J’ai des réserves au cas où.
— Au cas où ? je hausse un sourcil, amusée.
— Au cas où tu serais d’humeur à mordre dans quelque chose, m’affuble-t-il d’un clin d'œil.
Je fais semblant de râler en bougonnant, mais mes lèvres s’étirent toutes seules alors que le cacao fond dans ma bouche. Avec une telle beauté, aucun risque que je ne plante mes crocs dans un collègue un peu trop bavard.
La session de mon ordinateur se déverrouille enfin : alléluia. Ma boîte mail est vide, rien de nouveau sur mon affaire de course. J’attends toujours le retour de l’équipe scientifique sur le bolide retrouvé qui aurait servi dans des rallyes illégaux en ville. Ce type d'affaires ne doit pas être leur priorité.
— Greyvor, Corbin dans mon bureau.
La capitaine semble de plus mauvais poil encore que moi. D’habitude, elle prend au moins le temps de nous saluer avant de nous ordonner de la rejoindre.
— Qu’est-ce que tu as encore fait ? me murmure Derek en se levant de sa chaise.
— Et toi alors ? Ce n’est pas toujours ma faute si on est convoqué par la cheffe, je rétorque.
Les images de moi buvant le sang de ce client du Hollow hier soir me reviennent soudain en tête. C’est peut-être ma faute finalement.
Le bureau de la capitaine se trouve juste à côté de l’open space des lieutenants. La petite pièce a tout juste de quoi contenir un bureau, trois chaises et une armoire. Les murs sont restés sobres, seul un petit cadre de son chien et de son mari est posé à côté de son ordinateur. Aurélie est plutôt du genre à faire une nette séparation entre la vie pro et la vie perso.
— Aurel, je peux tout t’expli…
Elle m’adresse un signe de la main pour me faire taire et nous invite à nous asseoir face à elle. Elle croise les jambes et tapote ses doigts sur le bois du meuble. Ses traits sont tirés. Les rides aux coins de ses yeux sont plus marquées que d’ordinaire. Décidément, personne n’a passé une bonne nuit.
— J’ai besoin de vous sur une nouvelle enquête.
Sa voix est grave, j’ai peur de ce qu’elle va nous annoncer.
— Un enfant a disparu cette nuit.
Je me fige aussitôt sur ma chaise. Je n’aime pas ce début de phrase. Je ne l’aime pas du tout.
— Quelles informations avons-nous ? demande Derek plus pragmatique que moi.
— C’est un petit garçon de dix ans, Alan. Ses parents l’ont couché hier soir dans son lit. Au réveil, ce matin, ils ne l’ont pas retrouvé.
Ma vision se trouble légèrement, des tâches rouges apparaissent dans ma vision périphérique.
— Lya, j’ai besoin que tu restes concentrée, me rappelle à l’ordre la capitaine.
Je cligne plusieurs fois des yeux et reprends le contrôle de ma respiration. J’inspire plusieurs fois du nez et expire par la bouche. Ce n’est pas le moment de perdre le contrôle. J’aurai dû emporter le reste du chocolat avec moi.
— Si je vous mets tous les deux sur cette affaire, c’est parce que j’ai confiance en vous. Vous avez de très bons résultats. Vous êtes rapides et efficaces. Je n’ai pas besoin de vous rappeler que dans ce genre de cas, les premières vingt-quatre heures sont toujours les plus importantes. Je vous transmets l’adresse de la famille. Je veux que vous vous y rendiez tout de suite.

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