Chapitre 4

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Derek se gare à l’adresse des Brody. Cet as du volant connaît la ville comme sa poche et nous a fait passer par des petites routes pour éviter les grands axes avec sa dizaine de feux rouges. Nous sommes arrivés en un temps record sans traverser le réseau routier encombré du centre.

La maison se trouve dans un petit quartier pavillonnaire. D’un côté de la route, les maisons s’enchaînent les unes après les autres, offrant tout de même à chacune un petit jardin. De l’autre côté, des boutiques attirent l'œil avec leur devanture éclairée.

Même en heure de pointe, le passage des voitures est assez réduit. J’ai bien peur qu’on ait du mal à trouver un quelconque témoin hors les voisins directs de la famille.

Derek sonne au portillon. Je n’aime pas la disposition du logement. Depuis la rue, impossible de voir ce qu’il se passe de l’autre côté de la palissade. De grandes haies en plus de la murette méritant l'appellation de mur, à ce stade-là, empêchent toute vision sur l’intérieur. Je comprends la volonté de protéger son foyer, mais là, ça nous complique les choses.

Un homme que je déduis comme étant le père de l’enfant arrive à notre rencontre. Ses yeux sont bouffis et ses joues rouges. Sa main droite ne cesse de trembler. Un tic nerveux lui fait cligner de l'œil gauche deux fois plus vite que de l'œil droit.

— Bonjour monsieur. Lieutenant Corbin, et lieutenante Greyvor, nous présente Derek. Nous sommes en charge de l’enquête concernant la disparition de votre fils. Pourriez-vous nous laisser entrer ?

L’homme hoche de la tête sans réussir à sortir un seul mot. Il nous ouvre et prend la direction de la maison.

— Le portillon n’est pas fermé à clef, je fais remarquer à mon collègue.

Il opine. Lui aussi avait remarqué. Si les murs sont compliqués à escalader, une porte ouverte est bien plus simple à traverser.

Vue de l’extérieur, la maison ne paraît pas si grande compte tenu de la taille de l’espace vert autour. Les Brody ont préféré la surélever d’un étage plutôt que d’empiéter sur l’herbe. Une balançoire et ce que je devine être un trampoline avec son filet sont installés sur le côté gauche de la maison. Plusieurs jeux et jouets pour enfant sont étalés sur la terrasse dallée. Le petit bout avait de quoi s’occuper. À première vue, il ne manquait de rien.

J’ai l’impression d'atterrir dans mon appartement en passant le pas de la porte. De tout est éparpillé partout. Il est difficile de faire un pas sans manquer de marcher sur un vêtement ou un jouet.

Monsieur Brody nous conduit jusqu’au salon où sa femme est assise dans un fauteuil emmitouflée dans plusieurs épaisseurs de couvertures. Elle tient contre elle, une peluche éléphant.

Je sens une pointe de nervosité me serrer le ventre. Il est impératif que nous retrouvions cet enfant.

— Vous permettez que l’on vous pose quelques questions ? demande Derek en s’asseyant face au couple.

Je reste debout à côté de lui. Si je m’assois, je risque de me mettre à taper du pied sur le sol.

— À quelle heure vous êtes-vous rendus compte qu’Alan n’était plus dans son lit ?

— Il était huit heures. Nous le réveillons toujours à la même heure pour aller à l’école. Notre réveil sonne d’abord. Marie se lève pour aller chercher Alan pendant que je descends à la cuisine préparer le petit-déjeuner.

— Et à quelle heure s’est-il couché ? enchaîne-t-il. Et vous ?

— Vingt-et-une heures. Il est encore petit, il doit avoir ses heures de sommeil sinon il somnole toute la journée, répond Marie.

— Nous, nous nous sommes couchés un peu avant vingt-trois heures, je dirais.

On a donc une fourchette de neuf heures pendant lesquelles Alan a pu disparaître. C’est énorme. Un tas de choses a pu se produire pendant ce laps de temps.

Je m’attarde un peu plus longtemps sur les parents. Outre les yeux encore embués et les joues rouges, ils ont tous les deux les traits bien tirés. Madame Brody se met à bâiller à s’en décrocher la mâchoire. Je fronce les sourcils.

S’ils ont eu une nuit complète comme ils le disent, pourquoi semblent-ils tous les deux autant fatigués ? Je comprends que la disparition de leur fils les met à bout, pour autant, quelque chose d’autre me dérange. Je n’arrive pas à savoir ce qui titille mon malaise. J’ai cette sensation que quelque chose me dérange, me hérisse les poils chez eux, mais je n’arrive pas à saisir pourquoi.

Derek me lance un regard en biais. Je soulève les épaules et les rabaisse le plus discrètement possible. Pas besoin d’inquiéter qui que ce soit sur un simple pressentiment.

— Vous n’avez rien entendu pendant la nuit ?

— Rien d’inhabituel non. Nous ne nous sommes pas du tout réveillés de la nuit.

— Bon… Pourrait-on voir la chambre d’Alan ?

— Elle est à l’étage.

Nous grimpons les escaliers où le palier dessert trois portes. Celle de droite est ouverte et nous y découvrons la chambre du garçon. La couette est ouverte sur le matelas. Une peluche d’ours se cache au milieu des coussins de toute forme et de toute couleur. Un poster de la lune est accroché juste au-dessus de la tête de lit tandis que des étoiles phosphorescentes illuminent le plafond.

Je m’approche du bureau. Contrairement au reste du logement, il est parfaitement rangé et organisé. Il y a ses affaires pour l’école, des petits mots échangés avec ses camarades de classe. Rien d’anormal pour un écolier de dix ans.

— On nous a dit de ne rien toucher avant que vous ne soyez venu.

— C’est ce qu’il fallait faire.

— La fenêtre est ouverte ? je demande en m’approchant.

— Avec les températures en journée, il n’y a que la nuit que nous pouvons aérer un peu, m’indique le père.

— Alan dort avec la fenêtre ouverte sinon il a trop chaud, ajoute sa mère.

La chambre du garçon donne sur le jardin. Juste en dessous de sa fenêtre, un cabanon est collé à la maison. Il est trop bas pour qu’un enfant de son âge puisse sortir par là tout seul. S’il avait essayé de sauter, il se serait forcément fait mal et ça aurait alerté ses parents. Par contre, un adulte pourrait peut-être y arriver.

— Derek, j’invite mon coéquipier à s’approcher. Tu crois que quelqu'un a pu escalader par là pour accéder à la chambre ?

Il se penche dans le vide à ma place, un peu perplexe.

— Tu essaies ? je lui propose.

Il se retourne aussitôt vers moi les yeux grands ouverts, la bouche bée.

— Vas-y toi, conteste-t-il.

Je penche la tête sur le côté, désabusée.

— Dois-je te rappeler que je suis une vampire ? Je pourrais atterrir dans la chambre d’un simple saut.

J'exagère un peu, mais l’idée est là. Pour quelqu’un de mon espèce, monter dans cette chambre est un véritable jeu d’enfant.

— Et qui nous dit que ce n’est pas quelqu’un comme toi qui a enlevé Alan.

— Nous n’en savons rien, je rétorque sans manquer de jeter un coup d'œil aux parents.

Ils semblent complètement amorphes. Depuis que nous sommes montés, ils ne réagissent à aucune de nos phrases. Ils avaient déjà dû comprendre que j’étais un vampire avec mes yeux, mais d’habitude le dire ouvertement à voix haute déstabilisent toujours un peu les humains qui n’ont pas l’habitude d’en voir. La disparition de leur enfant les a complètement retournés. Ils sont à côté de leurs pompes.

Je n’ai jamais eu l’occasion de traiter d'affaires comme celle-ci, mais je m’attendais à plus d’émotions, plus de pleurs, plus de colère, plus de tout en fait. Il faudra que j’en parle avec Derek quand nous serons sortis.

— Pourrais-tu essayer d’escalader pour savoir si un humain aurait pu monter jusqu’ici ? je reformule ma proposition.

Les épaules de mon ami s'affaissent. Il lève les yeux au ciel tout en soufflant par le nez. Il sait que j’ai raison. Nous devons vérifier ma théorie.

— T’as de la chance que ça soit pertinent, commente-t-il avant de sortir de la pièce pour aller dehors.

Je retiens un sourire. Toutes mes idées sont pertinentes.

Derek arrive rapidement devant l’abri. Il monte sur la brouette posée à côté pour prendre de la hauteur. Mon coéquipier n’est pas le plus grand des hommes, pourtant, il parvient sans mal à se hisser sur le toit du cabanon. En trois appuis sur les panneaux de treillis cloués au mur, il parvient sans trop de mal à se hisser jusqu’à moi et jusqu’à la chambre d’Alan.

— Merde…

Les plantes grimpantes habillant le pignon sont pourvues d’épines. Derek s’est accroché à l’une d’elles. Sa main suinte désormais de son liquide carmin.

Ma vision se fixe sur une nouvelle goutte qui se forme et grossit peu à peu au creux de sa paume. Son sang est rouge vif, couleur de celui qui est encore neuf. Il n’a pas encore transporté tout son oxygène, tout son fer. Il est riche et très prometteur.

Je n’ai jamais bu mon coéquipier, mais je connais son groupe sanguin : AB+. Autrement dit, il est selon moi, le plus goûtu de tous. Je devrais peut-être me laisser tenter.

— Lya, reste avec moi, me rappelle-t-il à l’ordre en couvrant sa main d’un mouchoir.

Je secoue la tête, embêtée. J’ai beau avoir de l’âge. Je me fais encore prendre chaque fois que je vois une seule goutte de sang… Il faut vraiment que je travaille sur moi.

— Pardon. Tu as dit quelque chose ?

Il m’affiche son sourire contrit. Celui qu’il m’offre chaque fois que je dévie. Celui qui veut dire : “ce n’est pas grave, je sais que c’est compliqué pour toi”. J’apprécie beaucoup Derek et son ouverture d’esprit sur ma situation, même si j’ai toujours du mal avec sa pitié.

Je n’ai pas choisi ce que je suis. Je n’ai jamais souhaité être une vampire. À cette époque, personne n’était au courant de leur existence. On m’a imposé ce choix. Maintenant, je dois vivre avec et je m’y suis faite. Je n’ai pas besoin de son empathie.

— N’importe quel humain avec un tant soit peu de conditions physiques aurait pu escalader jusqu’ici, reprend-il. J’ai réussi à escalader sans trop d’effort. Ce qui rendrait ton hypothèse plausible, cependant, j’émets encore des doutes. J’ai fait pas mal de bruit pour arriver jusqu’ici. Peut-être pas assez pour être entendu depuis la chambre des parents, mais Alan aurait dû être alerté. Il aurait réagi. Il aurait soit pris la fuite, soit crié, mais aucun de ces deux scénarios ne s’est produit. Ensuite, j’ai certes réussi à grimper jusqu’ici, mais je me suis blessé. En pleine nuit, n’importe qui aurait eu le même problème que moi. On aurait retrouvé des traces de sang quelque part. Dis-moi si je me trompe, mais je n’en vois aucune. Enfin, d’accord, j’ai réussi à entrer, sauf qu’avec un enfant dans les bras, jamais je n’aurai pu redescendre par là. C’est juste mission impossible.

Derek marque des points.

— On part donc du principe que ce n’est pas humain ? je lui demande.

— Ou alors ils sont plusieurs.

Les deux explications me donnent chacune aussi froid dans le dos. Toute cette affaire me prend aux tripes. J’ose à peine imaginer les raisons d’enlever un enfant en pleine nuit. Je ne veux pas savoir ce que ses kidnappeurs ont prévu pour lui. On doit leur mettre la main dessus au plus vite.

— On ne trouvera rien d'autre ici, je conclus. Monsieur et madame Brody, auriez-vous une photo récente d’Alan que l’on pourrait utiliser ?

La mère d’Alan acquiesce et nous ramène une photo de l’enfant alors que nous nous dirigeons vers la porte.

— Si quoi que ce soit vous reviens appelez nous. Un agent va bientôt arriver et restera avec vous au cas où les ravisseurs tenteraient de vous joindre. On vous préviendra sur les avancées de l’affaire.

Nous prenons congé des parents. En partant d’ici nous n’avons aucune conviction, aucune piste, aucun élément pour avancer sur l’enquête. Nous sommes au point mort et cette situation est en train de me vriller le ventre.

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