Chapitre 5
Je tape des doigts sur mon jean alors que nous passons le portillon. Les premières heures d’une enquête sont toujours les plus importantes. D’ordinaire, le lieu de la disparition nous en dit déjà long sur ce à quoi on doit s’attendre. Là, nous n’avons rien. Aucune hypothèse solide, aucun suspect, aucun indice. Nous repartons les mains vides de notre lieu le plus précieux.
Je donne un coup de pied dans le pare-chocs arrière de notre voiture de service et la tôle se plie sous l’impact.
— Je te laisse expliquer ça à la capitaine, me fait remarquer Derek. T’es vraiment à cran depuis qu’Aurel nous a confié l’enquête, tu es sûre que tout va bien ?
— Tu sais très bien…
Nous nous appuyons l’un à côté de l’autre contre les portières de la voiture. On devrait rentrer pour réfléchir à la suite de cette nouvelle affaire, mais j’ai besoin d’un petit moment d’abord. Je dois me calmer avant que l’appel du sang ne refasse surface. Avoir goûté au sang de cet homme hier m’aide, mais si mes émotions prennent le dessus, je pourrais perdre le contrôle quand même.
— Je ne rêvais que de ça à l'époque, je me pince l'arête du nez et ferme les yeux un instant. Je voulais fonder ma propre famille. Je rêvais d'une enfant à mon image. D'un petit bout que j'aurai dorloté. Et puis je suis devenue ce que je suis aujourd'hui et ce rêve s'est envolé.
— Tu sais qu'aujourd'hui il y a d'autres façons d'avoir un enfant. Tu pourrais adopter.
— Qui confierait un enfant à une vampire ? Tout le monde n'est pas prêt à nous faire confiance.
— Ça viendra. Ne perds pas espoir. Il y a encore du chemin à parcourir, je suis d'accord, mais le monde avance, tout comme les mentalités.
Je hausse les épaules. Cela fait deux cents ans que j'entends cette phrase. Elle ne sonne plus du tout de la même façon aujourd'hui.
— Rentrons au poste, je mets fin à la discussion.
Je fais le tour pour monter côté passager. J'ouvre ma portière puis je m'arrête. Derek n'a pas bougé. Je suis son regard. Il fixe l'une des boutiques de l'autre côté de la rue.
— Une bijouterie ?
— Dans un établissement comme celui-ci, on est presque sûr qu’il y a une caméra. Avec un peu de chance, on pourra voir ce qu’il se passe de ce côté de la rue.
— Allons voir.
L’idée de Derek n’est pas tirée par les cheveux. On pourrait enfin avoir un début de piste.
La boutique n’est pas celle d’une grande marque de luxe, mais a quand même son petit effet. La devanture reste assez sobre avec des couleurs beige et ocre qui ne tapent pas aux yeux. Les bijoux présentés sont bien plus colorés. Les bracelets et colliers sont très fantaisistes avec leurs formes en fleurs et leurs couleurs affriolantes. Ils ne passent pas inaperçus.
Je porte la main à mon propre pendentif. Le rubis incrusté dans son armature en argent noir n’est pas de ce qui laisse indifférent également.
Père serait perdu dans ce nouveau monde. Je ne pense pas qu’il aurait réussi à s’habituer aux nouvelles manières, aux nouvelles technologiques qui apparaissent en masse et de plus en plus rapidement. Lui qui adorait écrire à la plume toutes ses pensées, toutes ses idées, toutes ses paroles. Il n’aurait jamais accepté de passer à l’ère du numérique avec les SMS en direct des téléphones portables.
La clochette accrochée au-dessus de la porte retentit lorsque nous en passons le seuil. La vendeuse, installée au comptoir, lève les yeux de son livre. À ma vue, son sourire disparaît. Sa bouche s’ouvre et se referme. Son bonjour reste bloqué dans sa gorge.
— Je ne veux pas de gens comme vous ici ! referme-t-elle son livre en le claquant.
— De vampires, vous voulez dire ? je la reprends.
— De monstres buveurs de sang, précise-t-elle.
Quel accueil. Ses yeux s’allument d’une flamme de rage que je n’ai vu que très peu de fois chez un être humain. Entre ses sourcils froncés et ses ongles prêts à déchiqueter la couverture de son bouquin, je ne peux qu’imaginer la haine qu’elle voue à ceux de mon espèce.
— Madame, je vous prie de vous calmer, s’interpose Derek. Nous sommes agents de police. Nous enquêtons sur la disparition d’un enfant habitant juste en face.
— Vous êtes sûr que ce n’est pas elle ? m’affuble-t-elle. Ces monstres n’hésitent pas à faire disparaître leurs victimes une fois qu’ils n’ont plus besoin d’elles.
— S’il vous plaît, continue Derek. Nous voudrions savoir si vous avez une caméra de surveillance qui pourrait avoir filmé l’extérieur cette nuit.
— Pour qu’elle puisse faire disparaître les preuves ?
Je ne sais pas le passif qu’elle a avec les vampires, mais là, elle commence à me taper sur le système. On n’avance pas et je commence à perdre patience. Derek est gentil, il essaie la méthode douce sauf qu’elle ne porte pas ses fruits. À mon tour maintenant.
Mes talons claquent sur le sol tandis que je m’approche d’elle. Elle se lève de son petit tabouret et me toise. Sa colère prend le pas sur toute autre émotion. Sa jugulaire bat fort et la veine sur son front est apparue.
L’hypnose n’est toujours pas mon point fort. Je n’ai pas l’âge et l’expérience de Kain. Les deux me font défaut. J’ai beau m’entraîner ce n’est jamais trop concluant. Allez, cette fois-ci, je peux le faire. Je fixe les yeux de la vendeuse. D’après les explications de mon chef de clan, tout passe par le regard. Le contrôle ne fonctionne que si un lien visuel fort se crée.
— Tu vas te calmer, je lui ordonne d’une voix posée. Tu vas répondre à nos questions et nous aider. Tu ne te soucies plus que je sois une vampire. Pendant les prochaines minutes, ton aversion pour ceux de mon espèce disparaît.
Je me recule de quelques pas. La femme reste plantée là, clignant des yeux à plusieurs reprises.
— Ça a marché ? demande Derek perplexe.
Il n’est pas à l’aise avec cette capacité que nous avons. Je le comprends. C’est bien assez dérangeant de savoir que certains vampires arrivent sans difficulté à influencer l’esprit humain.
— Elle a arrêté de crier donc je présume. Avez-vous des caméras de surveillance ? je lui demande pour m’en assurer.
— Nous en avons deux. La première filme l'intérieur de la boutique tandis que l’autre est tournée vers le parking.
— On a une chance, murmure Derek dans mon dos.
— Il faudrait qu’on ait accès à celle de l’extérieur.
La vendeuse part à l’arrière-boutique et revient rapidement avec un ordinateur portable. Elle le pose sur le comptoir et le tourne dans notre sens.
— On aperçoit la maison des Brody dessus, je remarque. On pourra peut-être voir quelque chose.
Nous revenons en arrière pour observer les images de cette nuit. Comme nous nous y attendions, la rue est très calme. Un chien errant passe, deux chats de gouttière, une voiture apparaît furtivement aux alentours de quatre heures.
— Là stop !
Une heure trente-trois indique l’enregistrement. Un van est garé juste devant le portillon. Nous remontons encore dix minutes plus tôt et on le voit arriver et s’arrêter.
Ainsi positionné entre la caméra et le jardin, impossible pour nous de voir ce qu’il se passe de l’autre côté. On ne peut déterminer le déroulé des événements entre l’arrivée et le départ de ce fourgon.
— On ramène cette vidéo au poste. On devrait pouvoir augmenter la résolution. J’ai l’impression que le conducteur est visible, si on arrive à améliorer l’image, on pourra le passer à la reconnaissance faciale, remarque Derek.
— Et on a une partie de la plaque d’immatriculation, je souligne.
Nous avons enfin des éléments. Les premiers indices arrivent. Ils ne sont pas parfaits, mais nous ne sommes plus au point mort.
On embarque sur une clef USB l’enregistrement et nous retournons à la voiture. Je laisse Derek prendre le volant. Je garde serré dans ma main les images.
— Je pensais que tu ordonnerais à cette fille d’arrêter de haïr les vampires, me fait remarquer mon coéquipier. Cela serait une pierre à l’édifice pour mieux vous intégrer.
— Non, je secoue la tête. Elle doit avoir une bonne raison de nous détester. Il a dû lui arriver quelque chose à elle ou à un de ses proches. Une colère comme la sienne provient d’un événement bien précis. Je ne peux pas lui enlever sa haine, ça serait lui enlever une partie d’elle, une partie de son histoire.
Je marque une pause avant de reprendre.
— Nous ne sommes pas tous blancs comme neige. J’ai même envie de dire qu’aucun de nous ne l’est. Quand notre existence était encore un secret, nous pouvions nous livrer aux pires des carnages sans que personne ne se doute de quoi que ce soit. Maintenant que notre existence a été révélée au grand jour, de nombreux cas, de nombreuses agressions et autres faits nous ont été attribués, à juste titre. Les rancœurs envers les vampires sont bien enracinées. On ne peut pas les effacer en hypnotisant ceux qui nous abhorrent. On doit réussir à leur prouver que nous ne sommes pas des monstres. C’est un chemin long et sinueux, mais il faut en passer par là. On ne peut pas prendre de raccourcis.
— C’est très sage ce que tu dis là.
— Et ça t’étonne ?
— On ne peut pas dire que tu es la personne la plus philosophe que je connaisse, me chambre-t-il.
— Hé ! Ce n’est pas gentil ça !
— Mais véridique, enfonce-t-il le clou.
Je croise les bras et m’enfonce un peu plus dans mon siège. Je fais semblant de bouder pendant tout le reste du trajet tandis que Derek s’amuse de la situation et rit à gorge déployée.
C’est dans des moments comme celui-là que je prends réellement conscience de la chance que j’ai. Derek est mon binôme depuis que je me suis installée en ville, il y a cinq ans. Si ma présence au poste est aujourd’hui acceptée, il n’y a qu’avec lui que je peux totalement être moi-même. Il ne me fait pas sentir différente. Je suis à ma place lorsqu’il est à mes côtés.
Nous arrivons au commissariat qui est bien plus animé que ce matin. Les extérieurs pointent le bout de leur nez et font des pieds et des mains à l’accueil pour se faire entendre par un agent. Certains viennent faire des réclamations au sujet de leurs contraventions, de manière plus ou moins civilisée. D’autres viennent porter plainte ou déposer une main courante. Une vieille dame se plaint au policier de garde que ses voisins allument leur musique trop fort le matin.
Je secoue la tête amusée en passant à côté d’eux. Je suis bien heureuse de ne plus avoir à m’occuper de ces affaires. J’aurai été capable de mordre le premier qui me taperait un peu trop sur les nerfs.
Depuis le couloir, des ronflements me parviennent de l’étage du dessous. Ceux qui ont été déposés en cellule de dégrisement cette nuit profitent bien de leurs heures derrière les barreaux au moins.
Nous rejoignons nos bureaux, j’allume l’ordi, que je n’ai pas à chercher cette fois, et branche la clef USB.
J’insère la vidéo dans notre logiciel et le laisse tourner. Je déteste cette attente. Il faut déjà que la résolution s’améliore et ensuite que la reconnaissance faciale se lance. La base de données de la ville est fournie. Je peux en avoir pour des heures avant d’avoir un résultat.
— Garidech ! apostrophe un des agents Derek. Tu pourrais lancer une recherche sur une plaque d’immatriculation partielle ?
Je recule mon siège pour mieux voir mon coéquipier. Il m’adresse un clin d'œil et donne un post-it à Garidech. Je secoue la tête.
— Tu ne pouvais pas le faire seul ? je lui demande alors que nous sommes de nouveau seuls autour de nos bureaux.
— Il n’avait rien à faire, se défend-il.
— Et toi ? je réponds.
— Tu sais que je n’aime pas utiliser mon ordinateur. Il sera bien plus rapide que moi et on aura donc des résultats plus vite. Ce n’est pas le plus important ?
Je marmonne dans mon coin et m’arrête lorsque le bip de mon PC m’appelle. Déjà ? Je suis étonnée. Derek roule jusqu’à moi sans se lever de sa chaise et regarde le résultat négatif affiché. Il n’y a aucune correspondance avec notre base de données.
Je ne suis pas si étonnée de savoir que l’homme de la vidéo est un parfait inconnu des services de police. Nous ne sommes pas beaucoup à être connu des services.
— C’est un vampire ? en vient à la même conclusion Derek.
— Il semblerait bien, je confirme.
L’application a amélioré l’image originale. On distingue nettement les yeux d’un rouge éclatant du conducteur du fourgon. On a la preuve en image. Un vampire est derrière l’enlèvement d’Alan.
Avoir une photographie du suspect devrait me satisfaire, pourtant une froideur me passe dans le dos et me glace le sang. Un vampire qui enlève un enfant, je n’ose pas imaginer ce à quoi ça peut mener. Certains d’entre nous sont de véritables monstres. Si Alan se trouve avec l’un d’eux en ce moment…
J’attrape le pot à crayon de mon bureau et le serre entre mes doigts. Celui-ci explose dans ma main dans un fracas. Tous les regards se tournent vers moi dans l’open space. Mes yeux ne peuvent se détacher du visage du suspect.
Je dois le retrouver. Je vais le retrouver.
— Tu l’as déjà vu ? me demande Derek.
— Non. Je ne connais pas tous les vampires, comme tu ne connais pas tous les humains, je réponds sèchement.
Je m’en veux aussitôt de lui avoir parlé sur ce ton. Cette affaire prend une tournure dont je me serais bien passé. Je ferme les yeux un instant, avant de les ouvrir d’un coup.
— Mais je sais qui les connaît tous !

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