Chapitre 6

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— Rappelle-moi, vous êtes combien de vampires à vivre ici ? me demande Derek alors qu’on se gare devant l’immeuble du clan Héfary.

— Un peu moins d’une quarantaine.

— Et tu es sûre qu’aucun n’est adepte de sang frais ?

Sa voix tremble légèrement. Je peux le comprendre. Il est très rare, pour ne pas dire que ça n’est jamais arrivé, qu’un humain pénètre entre les murs d’un clan.

— Tout va bien se passer, je lui assure. Reste avec moi et rien ne t’arrivera.

Après Kain, je suis l’une des vampires les plus âgés du repère. Il y a bien Isaak, mais lui, il ne compte pas. Malgré son âge, je reste plus puissante que lui. Sûrement, car contrairement à lui, je continue de m’entraîner. Et je n’oublie pas mon lien également qui me donne un avantage en plus bien que je ne l’exploite pas.

Nous entrons dans le hall où Jeremiah, notre homme d’accueil, me jette un regard en coin. En temps normal, il filtre les entrées dans l’hôtel. C’est grâce à lui que nous sommes au calme. Il écarte les humains trop curieux qui osent s’aventurer à l’intérieur et repousse les vampires inconnus qui tenteraient de forcer l’entrée.

De voir Derek entrer le contrarie. Laisser un humain pénétrer dans le clan est déjà une faute grave pour lui. Il nous laisse passer, mais j’entends son doigt tapoter machinalement sur le clavier devant lui.

— Nous allons voir Kain, je lui indique.

S’il pouvait le prévenir que nous montons, cela m’arrangerait. Il ne sera pas trop étonné et pas trop énervé après moi que j’ai invité un humain jusqu’au pas de sa porte.

Il acquiesce et attrape le téléphone fixe sur son bureau. J’appelle l’ascenseur et regarde les étages s’afficher au-dessus des portes. Deux autres vampires arrivent derrière nous et entrent à notre suite dans l’espace exigü de la cabine. Je le sens mal.

Derek s’est blessé en escaladant la maison des Brody. Il ne s’agit que d’une minuscule entaille à la main, mais elle est récente. Le sang n’a pas encore eu le temps de totalement sécher. Il s’agglomère encore à la périphérie de sa peau.

J’arrive à ne plus y penser pour ne pas lui sauter dessus. Je ne suis pas sûre que les nouveaux arrivants parviennent à autant de maîtrise.

Les portes à peine refermées, les deux hommes avec nous se crispent. Ils font craquer leurs doigts, et étirent leur cou.

J’attrape Derek par l’épaule et le tire derrière moi. Je n’ai pas mesuré ma force et dans la précipitation du geste, Derek heurte le mur et manque de peu de tomber au sol, assommé. Je n’ai pas le temps de m’occuper de lui.

Les vampires se sont retournés vers nous. Leurs yeux luisent d’un rouge vif comme si un feu brûlait à l’intérieur. Ils voient complètement rouge. Il va falloir que je les retienne jusqu’à ce que les portes se rouvrent.

— Pousse-toi ! feule l’un d’eux.

Je ne bouge pas d’un pouce. Je les regarde un par un. S’ils font un seul mouvement dans ma direction, je suis prête à réagir. Ce sont deux nouveaux du quatrième. J’ai plus de force qu’eux. Je devrais réussir à les retenir même en étant seule.

Le premier s’élance vers moi. Je l’attrape par le bras, m’accroupis pour passer sous son assaut et lui bloque la main entre ses omoplates. L’autre tente d’en profiter pour se jeter sur Derek. Je l’arrête d’un coup de pied avant de lui balancer son comparse dessus.

Ils se relèvent aussi vite. Je les ai mis en colère. Je tire un peu plus Derek dans l’angle derrière moi. Avant de me reconcentrer sur nos agresseurs qui cette fois-ci me prennent directement pour cible. Je frappe le premier au niveau de la carotide ce qui le fait reculer, mais l’autre parvient à m’attraper l’épaule, il me tire en avant et je reçois un coup de genoux en plein dans le ventre.

Je crache l’air que j’avais dans les poumons, prends un dixième de secondes pour me remettre, puis tourne sur moi-même alors qu’il me tient toujours. Avec ma puissance, je le fais valser au-dessus de la cabine et il retombe sur le second vampire qui venait de reprendre ses esprits.

L’ascenseur annonce le neuvième étage, se stabilise et ouvre enfin ses portes.

— Que se passe-t-il ici ?

La voix de Kain résonne. Il se tient juste là. Ses yeux froids malgré leur couleur carmin toisent les deux vampires qui sont encore au sol. Il lève ses yeux vers Derek, pour finalement les poser sur moi. Je soutiens son regard sans sourciller. Il sait que ce n’est pas moi qui aie initié la bagarre.

— Venez, se contente-t-il de nous dire, en appuyant sur le bouton du quatrième.

Il les renvoie chez eux sans un mot.

J’entraîne Derek à ma suite, après avoir ramassé notre dossier par terre. La trace de ma chaussure est maintenant marquée dessus.

— Tout va bien ? je lui chuchote.

— “Tout va bien se passer” ? reprend-il mes mots.

— Il ne t’est rien arrivé, je confirme.

Je fais semblant d’ignorer son regard accusateur. Sur le papier, j’ai raison. Personne n’a eu le temps de le toucher.

Kain nous ouvre la porte de son appartement et nous indique les canapés en cuir du salon. Nous nous asseyons alors qu’il revient avec un verre d’eau qu’il pose sur la table devant Derek.

— À quoi pensais-tu en amenant un humain ici ? me demande mon chef.

Il a troqué sa bienveillance de ce matin contre son charisme et son aura habituelle. Il impose le respect rien que par sa présence. Sa peau pâle contraste avec le noir de ses cheveux dont quelques mèches retombent sur le côté de son visage. Il a abandonné le peignoir pour enfiler un ensemble de smoking noir et rouge, sa cravate est accroché à son costume avec une broche en forme de rose. Tout est épinglé au millimètre près.

— C’est mon coéquipier, nous enquêtons sur une affaire, je commence.

Il lève imperceptiblement un sourcil avant de s’asseoir sur le fauteuil face à nous. Il pose ses mains sur les accoudoirs. Il est tout ouïe.

— Nous avons besoin de ton aide. Notre principal suspect est un vampire. Or, tu connais tous ceux de notre espèce dans cette ville. J’espérais que tu pourrais nous aiguiller.

— Montre-moi, répond-il en me tendant sa main ouverte.

Je lui passe le dossier que nous avons ramené. Il feuillette rapidement les premières pages qui font état de l’affaire, prend tout juste le temps de regarder la photo d’Alan glissé à l’intérieur et récupère finalement celle de notre suspect.

Il tapote plusieurs fois la moulure en bois de son fauteuil.

— Son nom est Ruben Fraissier. C’est un vampire sans clan qui vit dans le sud de la ville. Je dois avoir son adresse exacte quelque part dans mes carnets.

— Je croyais que tous les vampires appartenaient à un clan, ose demander Derek.

Il a un peu repris du poil de la bête depuis que nous sommes assis. La pâleur de son visage n’est plus à comparer à celle de Kain et ses mains ont cessé de trembler après qu’il ait bu un peu d’eau.

Je ne pensais pas que notre venue ici allait se passer ainsi. Elle aurait dû être beaucoup plus calme et sans aucune agression. J’espère que ça ne lui laissera pas trop de marques.

— Tous les vampires appartiennent à un clan, en effet. Sauf que certains peuvent en être bannis.

— Qu’a-t-il fait ? je demande.

Pendant un instant, je vois la folie passer dans les yeux de Kain. Ce fut bref, très bref mais perceptible. Il n’est pas aussi impassible et maître de lui qu’il le laisse penser.

— Vous devez avoir entendu parler du Carnage de Paulin.

— Celui de l’école élémentaire ? Celui où une trentaine d’élèves ont été agressés sauvagement pendant la fête de fin d’année organisée par les professeurs ?

Je frissonne rien que de repenser à cette histoire.

— Celui-là même. Ruben en était le seul responsable.

— La police n’a jamais eu de suspect. Elle n’a arrêté personne pour ce carnage. Il n’y avait aucune preuve pour désigner le responsable.

— Les informations tournent vite chez les chefs de clan de vampires. Les humains n’ont pas pu juger le coupable, mais son clan s’en est occupé.

— Le sortir de sa maison ne me semble pas être une sanction très lourde, remarque Derek.

— Le bannissement ne se résume pas à son expulsion. À l’origine, le bannissement d’un vampire de son clan était la conséquence pour avoir mis en danger le secret de notre existence. Aujourd’hui, que nous essayons de nous mêler à la société humaine, elle est le résultat d’une boucherie mettant en péril notre acceptation. Notre espèce tient énormément à sa survie. Nous ne prenons pas à la légère ceux qui la remettent en cause.

Kain marque un silence avant de reprendre :

— En commettant ce carnage, Ruben a été jugé. Il a été marqué au fer-blanc par son chef, laissé au soleil pour expier ses fautes et lui faire ressentir la douleur de ses victimes. Aujourd’hui, les marques de sa trahison sont visibles sur son corps et il ne sera plus jamais accepté sous l’aile de n’importe quel clan. Il est voué à lui-même.

— Sans être rattaché à un clan, je complète à l’attention de Derek, il n’a aucun moyen légal de se procurer du sang. Chaque clan officiel dispose d’un contrat avec une société ou une banque de sang pour nous fournir du stock et éviter tout débordement lié au manque.

— Je vois… Mais sans son apport de sang par un clan, un vampire isolé ne risque pas de faire d’autres victimes ?

— C’est possible, mais dans ce cas-là, nous comptons sur la police pour s’en occuper. Nous ne faisons que respecter les engagements pris par notre espèce et les lois mises en place par la vôtre pour nous encadrer.

— C’est ce que nous sommes en train de faire pour Ruben, je conclus. Nous devons le retrouver pour le faire passer devant la justice pénale.

— Je vais aller vous chercher son adresse exacte.

Kain nous rend le dossier pendant qu’il part chercher dans son bureau l’information. Je me tourne vers Derek. Celui-ci est perdu dans ses pensées. Il a ce regard fixe et déterminé, qu’il n’a que lorsqu’il doit traiter de nouvelles informations qui remettent en cause tout son jugement du monde.

Depuis qu’on se connaît et que nous travaillons ensemble, cela lui arrive assez souvent. C’est aussi pour ça que je l’apprécie. Il n’arrête jamais de remettre en question ce qu’il sait et la façon dont il voit les choses.

Kain revient avec l’adresse notée sur un papier qu’il me tend.

— Faites attention si vous y allez, surtout toi, ajoute-t-il en fixant Derek. Vous ne pouvez pas savoir dans quel état il sera quand vous le trouverez. Il sera peut-être en manque et donc incontrôlable. Ruben est plus jeune que toi, mais ne sous-estime pas sa force, me fait-il noter.

— On saura gérer, je lui affirme.

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