Chapitre 7
— Tu devrais peut-être rester ici.
Nous venons de nous arrêter au pied de l’immeuble miteux où est censé habiter Ruben. Tous les bâtiments aux alentours sont dans un piteux état. Les façades sont pour la plupart délavées et effritées, certaines présentent des fissures inquiétantes. Les volets en bois ont été picorés par les mites. Rien ne donne envie de venir s’installer ici. Et par la même occasion, personne ne viendrait s’aventurer jusqu’ici de son plein gré. C’est la meilleure cachette pour un vampire sans clan suspecté d’enlèvement.
Si Kain a raison, et il a toujours raison, Ruben pourrait être en pleine crise de manque. Si c’est bien le cas, je ne suis pas sûre d’avoir le dessus sur lui pour le maîtriser. Un vampire assoiffé est plus dangereux que n’importe quel autre individu de notre espèce.
J’aurai besoin d’être en pleine possession de tous mes moyens pour l’affronter. Je ne peux m’assurer de la sécurité de Derek en même temps.
— Je te suis, me répond-il confiant. Je connais les risques. Vampire ou non, il y en a toujours et je suis prêt à les affronter.
Pour allier le geste à la parole, il change le chargeur de son arme de poing. En entrant dans la police, on nous a tous confié une arme de service avec deux chargeurs marqués d’un symbole différent. Le premier est orné d’une fleur de lys et contient des balles tout à fait ordinaires en plomb. Le deuxième, frappé d’une rose, comporte des munitions faites d’un alliage d’argent et de bois.
Ces nouvelles cartouches ont rapidement été développées à la révélation de notre existence. Il fallait des armes plus performantes pour faire face au danger que nous représentons.
— Alors allons-y.
Je suis étonnée de trouver le nom de Ruben Fraissier sur l’interphone. Après tout, même les vampires isolés peuvent recevoir du courrier. Au moins, nous avons bien la confirmation qu’il habite dans cet immeuble.
La porte d’entrée n’est plus magnétisée à sa fermeture ce qui nous permet de pénétrer dans le hall sans avoir besoin de nous annoncer. Avec un peu de chance, l’effet de surprise jouera en notre faveur.
— Sa boîte aux lettres est pleine, me fait remarquer Derek.
De la dizaine de casiers installés dans le couloir, le sien est le seul depuis lequel les prospectus s’accumulent. Certaines lettres et publicités sont maintenant étalées sur le sol. Depuis quand n’est-il pas venu ? Le doute s’installe en moi. Et si nous arrivons trop tard ? Je balaie cette idée noire de ma tête. Ce n’est pas le moment d’hésiter.
Nous continuons notre chemin jusqu’au premier. Une odeur de renfermé mélangée à celles de poussières, d’alcool et d’herbe m’agresse les narines. Mes pas s’accrochent au faux parquet qui grince sous mes pieds. Sa couleur change selon l’état d’avancement de la moisissure et selon de quelle substance il est imbibé.
Une porte quelque peu craquelée finit par se présenter à nous. Un ornement en ferraille indique le numéro douze. Nous sommes devant le bon appartement. Derek recule pour me laisser la place devant. Ma vitesse vampirique m’octroie de meilleurs réflexes, quoi qu’il se passe d'inattendu, je pourrais réagir plus vite et m’adapter.
Je frappe trois coups à la porte. Aucune réponse. Nous attendons un peu, puis je recommence en appelant son nom. Toujours rien. Même en tendant l’oreille, aucun son n’est perceptible de l’intérieur. Il n’y a personne.
Hors de question qu’on soit venu ici pour rien. J’abaisse la poignée. Fermée à clef. Mon poing se serre. Si j’y mets assez de vitesse, je devrais réussir à casser le mécanisme et à forcer l’entrée.
— Laisse-moi faire, m’interrompt Derek.
Il prend ma place devant la serrure et récupère deux épingles de son chignon. Mon coéquipier a vraiment de drôles de capacités. Je le laisse faire son petit tour et une minute plus tard la porte s’ouvre.
Nous entrons à l’intérieur avec précaution, mais à première vue il n’y a personne. Pas de Ruben, pas de vampire, pas d’enfant. Nous sommes seuls dans cet appartement mis sens dessus dessous. À côté de celui-ci, mon appartement est parfaitement rangé. Ce studio est un véritable foutoir. J’ai l’impression qu’un ouragan est passé par là. Il y a de tout partout. Des vêtements ont volé dans l’ensemble de la pièce. Des feuilles et papiers sont étalés sur le lit, la table basse ou encore le sol. Des restes de repas jonchent chaque recoin. Nous avons mis les pieds dans un dépotoir.
Les deux fenêtres ont été calfeutrées. Les volets extérieurs sont fermés et des cartons sont scotchés par-dessus les vitres. Nous sommes obligés d’allumer la lumière. Le soleil a beau éclairer la rue, aucun de ses rayons ne parvient à percer l’obscurité de ce lieu.
Si Ruben n’a plus accès au sang humain pour se nourrir, il a encore moins accès à du sang de loup pour se protéger du soleil. Il doit donc se terrer quelque part en attendant que le soleil se couche chaque jour. Si ce n’est pas ici, alors il a une autre cachette.
— On devrait fouiller les lieux. On apprendra peut-être quelque chose au milieu de tout ce bazar.
Derek s’approche du coin nuit tandis que je me dirige vers la kitchenette. À peine entrouvert, une odeur pestilentielle s’échappe du frigidaire. J’éternue plusieurs fois. Mon corps lui-même ne supporte pas cette senteur encore plus infecte que celle de l’appartement en lui-même. Les étagères sont remplies de nourriture défraîchie voire complètement pourrie. Des asticots s’agitent autour d’un morceau de viande rouge. Je vais vomir si je ne referme pas vite cette porte.
Je jette un coup d'œil aux documents étalés sur le petit îlot. Rien d'intéressant. On dirait qu’il cherchait plus à passer le temps qu’à prévoir l’enlèvement d’un enfant. Les journaux s’accumulent et sur chacun les pages de jeux sont remplis.
— Viens voir Lya, m’interpelle Derek.
Je le rejoins au niveau du bureau et découvre une carte annotée de plusieurs symboles. Représentée dessus : la ville, ses quartiers, ses rues. Je repère tout de suite l’école Louisa Paulin, celle où le massacre a eu lieu. Une croix la barre. Il y a tellement de symboles…
— Sept lieux sont notés, les compte Derek.
— Mais rien sur la maison des Brody, je pointe leur rue du doigt.
Est-ce un oubli ? L’enlèvement d’Alan n’était pas prévu ou n’a pas encore été marqué ? Difficile de tirer des conclusions. Vu l’état des lieux, Ruben n’a pas dû mettre les pieds ici depuis un sacré moment. Cette carte n’est sûrement même pas à jour.
— Il y a sûrement plus de cibles, plus de victimes.
— On doit comprendre à quoi correspondent les différents symboles. Ruben a enlevé Alan cette nuit. Si on ne les trouve pas tous les deux ici, cela signifie qu’il l’a emmené autre part. On doit trouver où. Cette carte est peut-être la clef.
— On l’embarque au poste pour travailler dessus, je conclus. Et on demande à une patrouille de surveiller l’immeuble en permanence au cas où il déciderait de repasser par chez lui.
En arrivant au commissariat, je fous tout le bordel éparpillé sur mon bureau par terre. Mon ordinateur fait un bruit monstre en s’écrasant sur le sol. Je lève les yeux et remarque que tous mes autres collègues me regardent. Je leur adresse un petit sourire mi-gêné, mi-désolé. Ils devraient avoir l’habitude maintenant de m’entendre faire du bruit avec toute ma paperasse. J’espère seulement que le PC n’est pas cassé. Je ne suis pas sûre qu’Aurel apprécie que je vandalise l’équipement que nous met à disposition la mairie.
La place libérée, j’étale la carte que je cale avec ce que j’ai sous la main : une agrafeuse, un pot à crayon et une tasse de Derek tandis que j’attrape un calepin et un stylo pour bloquer le dernier coin.
Je passe le reste de l’après-midi à essayer d’associer les symboles. Les carrés, les croix, les ronds, les flèches. Il y a de tout partout. Je tente plusieurs approches, plusieurs hypothèses. Rien n’est concluant. Je m’arrache les cheveux. J’ai ajouté, je ne sais combien de papiers chiffonnés sur le sol.
Derek a bien tenté de venir m’épauler à plusieurs reprises, or, j’avais déjà essayé chacune de ses idées.
— On ne trouvera pas aujourd’hui, m’arrête mon coéquipier en refermant mon carnet alors que j’arrache une nouvelle feuille. Il est temps de rentrer chez toi. On ne pourra rien faire de plus ce soir.
Je ne comprends pas, il fait encore… Ou pas.
Les bureaux sont entièrement vides. Nous sommes les derniers dans l’open space. Même la capitaine est partie. J’étais tellement absorbé par mon travail que je n’ai pas vu le temps passer.
La lumière que je pensais être celle de l’extérieur a en fait été remplacée par les néons. Dehors, j’entraperçois la lune pointant le bout de son nez à travers les fenêtres. Les réverbères sont allumés. Le ciel est noir.
Je regarde l’heure : vingt-et-une heures vingt.
— Tu devrais déjà être chez toi, je fais remarquer à Derek. Tu as une femme et un enfant qui t’attendent.
— Je l’ai déjà prévenue que je rentrerai un peu plus tard. Je ne pouvais pas te laisser là toute seule. Mais il est temps de faire une pause Lya. On aura les idées plus claires demain.
Je jette un regard à la carte devant moi. Il a raison. Je n’arrive à rien depuis que nous l’avons trouvé. J’ai besoin de m’aérer l’esprit, de penser à autre chose. J’ai besoin de chaleur…
— Rentre chez toi Derek. Je vais en faire de même.
— Après toi, m’indique-t-il avec ce sourire en coin qui fait ressortir sa fossette.
J’attrape ma veste en cuir que je passe sur mes épaules et prends la direction de la sortie. Tandis qu’il s’éloigne retrouver sa voiture, je l’interpelle une dernière fois :
— Merci d’être resté.
Il me répond d’un simple signe de la main.
Et maintenant ? Je n’ai aucune envie de rentrer chez moi. Je n’ai pas envie d’être seule enfermée par les murs du clan. Je n’ai pas la force de voir d’autres yeux rouges. J’ai l’impression d’avoir été trahi par ceux de mon espèce. Je sais que certains d’entre nous n’ont aucun scrupule, aucune honte, aucune humanité et qu’ils sont capables du pire. Sauf que là, on touche un point trop sensible. Je ne suis pas en état ce soir pour affronter quelqu’un comme moi. Si je rentre à l’hôtel, Isaak est capable de m’attendre dans le hall et c’est certainement la dernière personne que j’ai envie de croiser en ce moment.
Je préfère déambuler en ville. Ces soirées de début d’été sont bien animées. Les couples arpentent les rues main dans la main. Les groupes d’amis errent sans but précis, plus ou moins ivres. Leurs rires hantent mes oreilles.
Pourquoi tout semble si vivant autour de moi ? Pourquoi suis-je la seule à ressentir ce vide ? Je ne veux pas rester dans cet état. Je veux me sentir aimé, même si ce n’est que le temps d’une nuit.
Je rentre dans le premier bar que je croise. Une musique de fond ambiance l’endroit. Je ne saurais reconnaître l’air, mais ce n’est pas si mal. Les néons allument la pièce principale d’une couleur mauve. Cela change.
Je m’assois sur l’un des tabourets du bar. Pas confortable du tout avec son mini dossier qui m’arrive au milieu du dos, mais ça fera l’affaire.
— Qu’est-ce que je vous sers ?
Je lève les yeux vers le barman, il hausse un sourcil en me voyant, un sourire étire son visage.
Il est jeune. Enfin, ils sont tous jeunes pour moi. Il doit approcher la trentaine avec une barbe de quelques jours qui habille sa mâchoire. Je devine des muscles taillés sous son sweat à peine trop petits pour lui.
— Je ne suis pas sûr d’avoir ce que vous préférez, ajoute-t-il.
— Une vodka sera suffisante.
Il s’amuse de ma réponse avant de me verser ma boisson et de m’apporter mon verre.
— Je ne savais pas que les vampires buvaient de l’alcool.
— C’est insipide, je rétorque. La vodka est la seule boisson qui a au moins le privilège d’être d’un insipide buvable.
Il rit de bon cœur à ma phrase. Je le scrute un moment. Il soutient mon regard avec un air de défi. J’ai trouvé mon occupation pour cette nuit.
— Dans une heure, m’indique-t-il. Je peux lâcher mon service dans une heure, quand la relève arrive.
Je peux attendre une heure.
Je regarde les clients, ceux qui boivent à ne plus se souvenir de leur soirée et ceux qui ne prennent qu’un verre pour assurer leur retour ensuite. Le barman ne cesse de me jeter des œillades. Je n’ai pas bougé, ne t’inquiètes pas. Je suis patiente. J’attends ma chaleur.
L’heure fatidique arrive. Il passe de l’autre côté du comptoir et me fait signe de le suivre. Je le rejoins jusqu’au fond du bar où une porte marquée “Réservé aux personnels” est fermée. Il sort les clefs de sa poche et referme derrière nous. Un escalier mène jusqu’au premier étage.
— J’habite juste au-dessus, m’explique-t-il.
— Plutôt pratique pour faire monter les clientes.
— Je ne te le fais pas dire.
Très bien, nous sommes sur la même longueur d’onde. Une nuit pour s’amuser et ensuite, je disparais.
En haut des marches, nous passons une nouvelle porte donnant sur l’appartement. Je n’ai pas le temps d’admirer la décoration qu’il me plaque contre le mur. Sa bouche fond sur la mienne, sa langue force le passage de mes lèvres et vient à la rencontre de la mienne.
Ses mains arpentent les courbes de mon corps et viennent se poser sur mes fesses. J’attrape ses cheveux de mes doigts et approfondis notre baiser. Je colle mon bassin contre le sien. Je sens l’excitation monter chez lui, comme chez moi.
Je veux sentir sa chaleur. J’ai besoin de cette chaleur. Je lui retire son sweat et son tee-shirt par la même occasion. Mes ongles passent dans son dos, je me colle à lui et viens mordiller la base de son cou. Je pourrais le mordre, pour de vrai, et profiter de son sang autant que de sa chaleur. Je me retiens. J’ai plus besoin de chaleur que de sang ce soir.
Il me retourne dos à lui, contre le mur, et dégrafe mon jean dans la précipitation. Il le fait tomber à mes pieds alors que ses propres affaires tombent par terre.
Il n’y a aucune délicatesse alors qu’il s’aventure en moi, prend possession de mon corps. Je n’en ai que faire. Tout ce qui m’importe à ce moment, c'est de ne plus penser à rien. Je veux tout oublier et seulement profiter de sa chaleur. Ses mains sont frénétiques alors qu’il s'agrippe à mes hanches.
Il va vite, ne prend le temps de rien. Je profite sans perdre pied.
Nous finissons dans son lit. Il est repu. Moi… Moi, je suis bien. Ce n’est pas parfait, mais c’est mieux.
Passer une nuit avec quelqu’un me donne l’impression qu’une petite flamme s’allume en moi, au creux de mon ventre. Il n’y a que dans ces moments-là que j’ai l’impression d’être vivante.
Cette sensation disparaîtra au petit matin, je le sais. J’en profite quand même. Pendant ce cours laps de temps, j’ai l’impression d’être humaine.

Annotations
Versions