Chapitre 8
Je suis seule. La forêt m’entoure. Les arbres me toisent de haut. La lune est là. Elle me scrute. Les étoiles m’encerclent.
Je me sens oppressée. Mon cœur bat fort. Mon souffle s’accélère. Mes poils se hérissent. Le ciel peut me tomber sur la tête à tout moment. J’ai même cette vague impression que c’est déjà arrivé.
La brume s’installe et s’étire. L’air devient opaque, lourd. J’ai du mal à respirer. Un poids m’empêche de reprendre mon souffle. Mes épaules sont voûtées. Mes jambes flageolantes.
J’ai peur, je suis même effrayée, stressée. Je ressens toutes ces émotions. Elle m’emporte dans leur torrent. Je n’arrive plus à reprendre ma respiration. L’air s’échappe de mes poumons sans que je ne parvienne à les remplir à nouveau.
Je me perds. Le monde bourdonne autour de moi. Il tremble, se retourne. Mes sens n’ont plus aucun repère. Je ne vois plus rien au milieu de ce brouillard. Je n’entends plus que le vent qui s’engouffre autour de moi. Je n’ai plus aucune sensation. Je perds pied, la terre semble s’être défilée sous mes pieds.
Tout devient sombre autour de moi. Plus rien n’existe. Il n’y a plus que le vide. Je tombe. Je chute. Le néant m’ouvre ses bras cruels. Il m’attend. Il est prêt à m’englober.
Deux billes dorées apparaissent dans ce noir intense. Elles accrochent mes yeux, mon âme, mon esprit. Elles me regardent. Elles sont lui. Elles…
— Hé !
Je cligne des yeux plusieurs fois alors qu’on me pousse du coude. Je suis allongée dans un lit que je ne connais pas. Je me relève d’un coup attrapant le drap pour couvrir mon corps.
Le barman. C’est lui qui vient de me réveiller. Il me regarde avec un air accusateur. Son matelas est trempé, ses taies d’oreiller déchirées.
— Putain ! s’énerve-t-il. T’as foutu quoi là ?
Je repère mes vêtements, les attrape et les enfile aussi vite que je me suis levée et disparaîs. Je m’enfuis de cet appartement, de cet homme qui m’a apporté un bref moment de chaleur.
Je m’arrête dans une ruelle. Essoufflée. Je pose mes mains contre le mur encore tiède des rayons de la veille. Je calme ma respiration, les battements de mon cœur. Je reprends mes esprits lentement, doucement, sûrement.
Ce rêve… Ces émotions… Ce n’étaient pas les miennes. Elles sont à lui. Il m’a partagé ce qu’il ressent. L’a-t-il fait exprès ?
J’ai encore beaucoup de mal à y croire. Le lien est fort. Il l’est de plus en plus. Plus je me bats contre lui, plus il prend possession de moi. Je n’arrive même plus à l’ignorer. Encore maintenant, éveillée, je sens ce souffle, cette anxiété qui ne m'appartient pas et qui pourtant accélère mon pouls et me donne la chair de poule.
Je prends une grande inspiration. J’ai toujours mon téléphone. C’est déjà l’heure d’aller au poste. Malgré cette petite voix qui me murmure de m’envoler loin de toute agitation aujourd’hui, je ne peux pas me défiler.
J’arrive au commissariat, encore chancelante. J’ai du mal à me remettre de ma nuit. Je me laisse tomber dans mon siège de bureau et me prends la tête entre les mains.
Lorsque je la relève enfin, je vois Derek qui me scrute comme si je venais de sortir d’un mauvais rêve. Ce qui n’est pas faux.
— Oui, j’ai les mêmes vêtements qu’hier, je le coupe avant qu’il ne fasse la remarque et pose des questions.
— Ce n’est pas ça, bégaie-t-il. Lya, t’as les yeux dorés.
J’attrape mon téléphone et active le mode appareil photo. Putain ! J’ai enlevé mes lentilles chez le barman et n’ai pas pris le temps de les reprendre ce matin. Et merde. À mon tour de paniquer. Je ne peux pas retourner chez ce type pour les récupérer alors que je viens de m’enfuir après avoir saccagé son lit. Et je peux encore moins rentrer chez moi dans cet état. Si je croise un seul vampire, je suis fichue et avec Jeremiah qui tient l’accueil toute la journée, c’est mission impossible de passer sans se faire voir.
— Merde, merde, merde…
Je laisse tomber ma tête entre mes bras croisés sur mon bureau. Comment je suis censée gérer ça maintenant ?
Derek fait rouler sa chaise jusqu’à moi et m’imite en posant ses bras et sa tête à côté de la mienne.
— Que se passe-t-il ? me demande-t-il de sa voix la plus douce.
— Personne n’est censé savoir que j’ai les yeux de cette couleur, je lui avoue dans un murmure.
— Pourquoi ? Qu’est-ce que cela signifie ?
— Les vampires ont naturellement les yeux rouges. Ils prennent une couleur dorée lorsqu’un lien se crée.
— Un lien ?
— Je suis entrée en résonance avec un loup-garou. Nos âmes se sont rencontrées, se sont reconnues et ont établi le lien.
— Tu parles d’âmes-sœurs ?
— En quelque sorte oui.
— Et c’est mal de se lier à un loup-garou ? De trouver son âme-sœur ? Tu sais, nous, les humains, espérons tous la trouver un jour.
— C’est compliqué… Les vampires et les loups-garous ont toujours été en conflit. Le clan Héfary ne déroge pas à cette règle. Kain voue une haine incommensurable contre les lycanthropes. S’il apprend que je suis liée, il pourchassera mon loup et le fera disparaître.
— Alors tu ne le vois pas ? Ne le fréquente pas ?
— Non, c’est trop risqué pour lui. Mais la résonance qui nous unit est forte. Cette nuit, j’ai ressenti toutes ces émotions. Il est en train de lui arriver quelque chose. Je ne sais pas quoi, mais il est en mauvaise posture.
— Tu devrais essayer de le retrouver. S’il a besoin d’aide, tu devrais être avec lui.
— Je ne le connais même pas, Derek. Je ne l'ai connu qu'un seul soir. Je me suis enfuie quand nos âmes se sont reconnues. Je n’ai même pas passé une nuit avec lui. Je ne suis même plus sûre d’à quoi il ressemble.
Désolée Derek, mais je ne peux te dire toute la vérité. Je te connais. Si je te dis son prénom, si je te le décris, tu mèneras ta propre enquête pour le retrouver. C’est trop dangereux. Quoi qu’il lui arrive, ça sera toujours plus facile à gérer qu’un clan de vampires qui veut sa mort.
— Je connais un magasin de farces et attrapes et de déguisements pas très loin. Ils devraient avoir de quoi te dépanner pour aujourd’hui.
Je parviens à lui adresser un petit sourire.
— Reste là, essaie de reprendre l’enquête tranquillement, je vais t’acheter ce qu’il te faut.
Je souhaite à tout le monde d’avoir un Derek dans sa vie. Je me relève doucement et fixe la carte toujours étendue sur mon bureau et sur laquelle je viens de m’avachir.
Il a raison, je dois avancer. Et pour avancer, il faut peut-être que je prenne du recul. Au vu de tous ces symboles, certains doivent correspondre à d’autres disparitions, d’autres attaques.
Je note tous les lieux marqués dans mon calepin et l’emporte avec moi. Je passe derrière les agents d’accueil du commissariat, passe mon badge dans le lecteur pour ouvrir la porte et descend jusqu’aux archives.
Tout n’est pas encore centralisé sur nos serveurs informatiques. Ce sera plus long comme ça, mais j’ai plus de chance de trouver les affaires et les informations associées qui pourraient être liées à mon enlèvement.
Une immense salle aux néons grésillant m’attend avec ses rangées d’étagères toutes bien remplies. Les affaires sont classées par année. Cela ne m’aide pas du tout. Je n’ai aucune idée de ce que je cherche. Je n’ai que des lieux potentiels. La seule année que je connais est celle du carnage de Paulin. Je n’ai qu’à commencer par là.
J’avance à travers ce labyrinthe de dossiers jusqu’à trouver celui qui m'intéresse. Je le feuillette rapidement et le cale sous mon bras. Cette affaire remonte à seulement deux ans, pourtant, il me reste encore de nombreux dossiers à survoler pour trouver ce que je cherche.
Je me mets au boulot et ouvre chacun des dossiers un par un. Je les survole rapidement. Je regarde le type d'affaires et le lieu. Si ça ne correspond pas, je repose sinon je garde avec moi pour ensuite les remonter.
— Tu es là ?
La voix de Derek me fait sursauter.
— Ça ne va pas ? J’ai failli tout faire tomber, je lui reproche en recalant les dossiers sous mon aisselle.
— Si tu n’es pas contente je repars avec tes lentilles !
Je me déplace jusqu’à lui en un temps record avec ma vitesse vampirique. Je ris en le voyant sursauter à son tour.
— Un partout, je le taquine en attrapant la poche qu’il tient dans les mains.
Je lui tends à la place mes dossiers alors que je récupère ma nouvelle paire d’yeux. Je cale mon téléphone en mode photo sur l’étagère la plus proche et mets mes nouvelles lentilles. Je cligne plusieurs fois des yeux pour qu’elles soient bien en place et souffle un coup.
— Tu me sauves la vie !
— Chacun son tour après notre aventure dans ton clan, me répond-il. Bon alors, explique moi, que fais-tu ici ?
Il ouvre le premier dossier de la pile que je lui ai donné et le lit en diagonale.
— Je ressors toutes les affaires qui concernent la disparition, le meurtre, ou l’attaque sur mineur qui ont eu lieu à un endroit marqué sur la carte que nous avons trouvé.
— Et il y en a autant ? me demande-t-il perplexe.
— Une petite dizaine. Il y a eu un cas tous les deux mois depuis le Carnage de Paulin.
— Et personne n’a jamais fait le lien entre toutes ses affaires ?
— Il semblerait que non. Remontons, j’ai fini ici. On va tout regarder au calme là-haut.
Nous partageons la pile de dossiers en deux et nous nous installons sur le bureau de Derek pour garder la carte visible. Je prends mon calepin et note les différentes affaires.
Lorsque nous comparons nos notes et les annotations de la carte, j’ai l’impression d’enfin y voir plus clair. Tous les symboles prennent un sens. Les croix correspondent aux meurtres, les cercles aux enlèvements, les triangles aux agressions.
Tout coïncide. La carte devient un véritable suivi des actes de Ruben. Enfin, faut-il savoir s’il a rempli cette carte après chacun de ses faits ou s’il les prévoyait à l’avance.
— Regarde, m’interpelle Derek.
Il pointe du doigt une étoile marquée sur la carte. Nous ne l’avons associée à rien.
— Tu as loupé un dossier aux archives ?
— Non, j’ai bien fait attention à ne rien rater. Et c’est le seul lieu avec ce symbole.
— Donne-moi l’adresse, je vais regarder.
Il s’installe devant son ordinateur et lance la carte interactive. Je m’installe derrière lui alors qu’il note l’adresse dans la barre de recherche.
— Un entrepôt ? je m’étonne. On est loin de nos lieux habituels.
— Sauf si c’est là qu’il garde les enfants. Il est abandonné depuis des années, depuis la fermeture de l’entreprise de stockage. Plus personne n’y va. Ce serait le meilleur endroit pour lui pour être tranquille.
— On doit y aller. Maintenant !

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