Chapitre 9

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Mon cœur s’accélère au moment où l'entrepôt entre dans mon champ de vision. Si nous avons vu juste nous allons pouvoir ramener Alan à ses parents. Nous allons pouvoir arrêter Ruben et mettre fin à ses agissements.

— Cela semble vraiment vide, remarque Derek en se garant devant le portail fermé.

— Cela ne veut pas dire qu’il y a personne, je conteste en sortant de la voiture.

— Lya, tu dois garder en tête qu’on ne trouvera peut-être personne ici. La carte n’était pas à jour, donc cela fait peut être longtemps que cet entrepôt n’est plus occupé par Ruben, s’il l’a occupé un jour.

— Je sais. Allons-y.

Je force le cadenas sur le portail et l’ouvre juste assez pour que nous puissions passer à pied. Le parking est complètement désert. Des tonneaux et coffrets traînent encore devant le bâtiment et les entrées de marchandises.

Nous montons les trois marches de la porte de service. J’imite Derek et sors mon arme de service. Si nous tombons sur Ruben, le blesser avec une de nos balles spéciales ne pourra qu’être bénéfique pour faciliter son arrestation.

Mon coéquipier ouvre la porte et je rentre la première. Il fait sombre à l’intérieur. La seule lumière est celle que nous venons de faire entrer par la porte. L'entrepôt est rempli de caisses en bois et en métal. Il sent la poussière à plein nez.

L’écoulement d’un liquide au fond de la salle résonne jusqu’à mes oreilles. Je me concentre sur un autre type de bruit, bien plus sourd, bien plus discret. Une respiration calme, bien trop calme pour être celle d’un enfant enlevé.

— Il est là, je murmure à Derek en lui indiquant l’arrière du bâtiment.

Il hoche la tête et nous nous séparons. J’avance droit sur notre suspect tandis qu’il fait le tour pour le prendre à revers.

Alors que je m’approche à pas de loup, un premier craquement atteint mes oreilles. Un second, plus fort, résonne contre la tôle du bâtiment.

Je m’arrête net. Je suis persuadée d’avoir entendu un grognement. Lorsqu’un second retentit. Je comprends que nous n’avons pas à faire à Ruben, ni même à un vampire.

Je range mon arme et m’élance. Je saute et intercepte l’immense masse de poils qui se jetait sur Derek. Nous roulons plus loin. Je m’écarte aussitôt et me positionne entre mon coéquipier et le loup-garou que j’ai face à moi.

Il se relève sur ses pattes et secoue sa fourrure aussi noire que la nuit. Je croise son regard et me pétrifie. Ses yeux. Ils sont aussi dorés que les miens. Je me perds dans leur abîme. Je ne l’ai jamais vraiment vu sous sa forme animale, pourtant, je sais que c’est lui. Mon âme a reconnu la sienne.

— Silas… je souffle doucement.

Il se met à grogner et montre les crocs. Très bien, on n’est pas là pour discuter. S’il veut se battre, on va le faire.

— Recule Derek. C’est entre lui et moi.

Je ne prends pas la peine de vérifier qu’il m’écoute. Je préfère garder toute ma concentration sur le loup. Il m’observe. Ses babines sont retroussées et laissent apercevoir ses crocs. Il claque plusieurs fois de la gueule et grogne.

Je me jette sur lui et tente d’encercler son cou pour me mettre hors de portée de sa mâchoire et tenter de le neutraliser. Il n’a pas ma rapidité, mais ses sens de loup lui permettent d’esquiver mon attaque en sautant sur le côté. À peine a-t-il touché le sol qu’il prend appui sur ses pattes arrières pour repartir en avant et me foncer dessus. Il me rentre dedans et m’envoie voler à plusieurs mètres plus loin d’un simple coup de tête.

Je me relève aussitôt. S’il veut que je voie rouge, il y arrive très bien. Ma vision a déjà commencé à se teinter. La colère monte en moi. Elle afflue dans mes veines, fait palpiter mon cœur. Je contracte mes muscles et m’élance.

Je m’arrête devant lui et me sers de ma vitesse pour lui envoyer un coup de poing dans le museau. Il perd un dixième de seconde l’équilibre. Je n’ai pas besoin de plus. Je le plaque au sol et passe mes bras sous sa gueule.

Il essaie de se défaire de mon emprise, mais n’y arrive pas. Lorsqu’il essaie de se relever alors que je me tiens toujours sur lui, je resserre un peu plus mon étreinte.

— Transforme-toi, je lui ordonne.

Il s’ébroue et claque la mâchoire. Je tiens bon.

— Transforme-toi, je répète.

Je sens son corps se tendre sous ma poigne et détends ma prise. Il entame sa métamorphose. J’attrape le drap recouvrant une caisse autour de nous et lui balance dessus.

Derek approche alors que Silas, redevenu humain, se lève face à nous en couvrant son corps avec ce que je lui ai donné.

Il n’a pas changé. Ses cheveux noirs coupés ras sur les côtés et laissé plus long sur le haut de son crâne me donnent envie de passer mes doigts dessus. Il a laissé pousser sa barbe. Ça lui donne un air plus adulte. Je devine toujours, malgré le drap, l’aigle tatoué dans son cou, et suis surprise de découvrir des fleurs sur son avant-bras. Son regard est aussi perçant qu’à l’époque, bien qu’il ait troqué ses yeux d’ébène contre un doré envoûtant.

— On t’embarque, je décide.

— Et pour quelle raison ? Je n’ai rien fait.

Sa voix glisse sur ma peau. Je retiens le frisson qui parcourt mon corps.

— Tu viens de t’attaquer à deux agents de police, en plus de te trouver sur un des lieux clé de notre affaire. Récupère tes vêtements et ne pose pas de question.

Le trajet de retour dans la voiture est lourd. Derek me lance plusieurs œillades appuyées que je préfère ignorer. Maintenant, il est au courant que je lui ai menti sur mes souvenirs de Silas.

Ce dernier est installé à l’arrière. On lui a mis les menottes, même si je sais pertinemment qu’elles ne servent à rien. Déjà qu’elles sont inutiles avec un vampire, alors avec un loup-garou qui détient plus de force encore. Elles ne représentent aucune gêne pour lui.

Je ne comprends pas ce qu’il fait là. Je pensais ne plus jamais le revoir de ma vie et voilà qu’il réapparaît pendant mon enquête.

Sa présence à l'entrepôt ne peut pas être un hasard. Je n’oublie pas les émotions qu’il m’a transmises cette nuit. Je ne sais pas ce qu’il faisait là, mais il va avoir des explications à donner.

S’il est lié d’une quelconque manière aux enlèvements d’enfants, résonance ou non, je ne lui donnerais aucun traitement de faveur.

— Emmenez-le en salle d’interrogatoire, ordonne Derek aux agents en poste lorsque nous sortons de la voiture. J’arrive.

Il m’attrape le bras alors que j’essaie de les suivre.

— Tu m’expliques ? m’arrête-t-il.

— Je n’ai rien à t’expliquer.

— C’est lui, n’est-ce pas ? Le loup-garou auquel tu es lié, c’est lui ?

— Oui, Silas Meldonne, c’est lui, mais crois moi quand je te dis que je n’ai aucune idée de pourquoi il était à l’entrepôt.

— Je vais l’interroger seul, décide-t-il. Tu peux regarder, mais je ne veux pas que tu interviennes. Je ne sais pas trop à quoi correspond votre lien, alors on va éviter le conflit d’intérêt.

Nous montons et je laisse Derek entrer seul, tandis que je passe de l’autre côté de la vitre sans tain. On l’a fait asseoir sur la chaise et ses menottes ont été accrochées en plus au crochet de la table.

Bien que Derek s’installe face à lui, Silas garde ses yeux rivés sur moi. Il n’est pas censé me voir à travers le miroir. Il doit sentir que je suis là, que je le regarde, que je le sonde.

— Bien monsieur Meldonne, j’aimerais que vous m’expliquiez ce que vous faisiez à l'entrepôt de l’entreprise Bergen.

— Cela ne vous regarde pas, répond-il froidement tout en continuant de me fixer.

Il est censé être en position de faiblesse pourtant l’aura qu’il dégage le rend électrisant. Mes yeux parcourent le haut de son corps. Je détaille les plis de son sweat dessinant les muscles de ses bras. Je devine ses épaules carrées, ses trapèzes développés.

— Si vous ne parlez pas, si vous ne nous expliquez pas ce que vous faisiez là-bas ce matin, c’est que vous êtes complice de l’enlèvement du garçon.

Il lève un sourcil à la fin de la phrase de Derek et porte enfin son attention sur lui.

— Je n’ai enlevé personne !

— Alors dites-moi ce que vous faisiez là-bas ce matin ?

Il serre les dents, sa mâchoire se contracte et ses phalanges blanchissent alors qu’ils serrent les poings.

— Je ne parlerai qu’avec elle, lâche-t-il.

Derek souffle et sort de la salle pour me rejoindre.

— Vas-y.

— Je croyais que c’était une mauvaise idée ?

— Ça l’est. Mais si on veut avancer, tu dois aller lui parler.

Silas attend patiemment. Il continue de me scruter à travers la vitre alors qu’il ne me voit pas. Mon rythme cardiaque s’accélère sans que je ne puisse le contrôler. Je prends deux longues inspirations et quitte la salle d’observation.

Je pénètre dans la salle d’interrogatoire et aussitôt, je me pétrifie. Une vague de chaleur m’enveloppe, me berce. Mon pouls se calme et reprend un rythme normal. Cela vient de lui. Il a senti son effet, il sait qu’il m’a touché sans même poser ses mains sur moi. Le petit sourire satisfait qui allume à présent son visage lui donne un air de gentil garçon. On est loin du loup-garou sauvage qui m’a attaqué un peu plus tôt.

— Que faisais-tu à l’entrepôt ce matin ?

Je n’y vais pas par quatre chemins. Je ne veux pas m’attarder dans cette pièce, si proche de lui.

— Tu es partie.

— De quoi parles-tu ?

— Le jour où nos yeux ont changé de couleur, tu es partie. Pourquoi ?

Sa question me désarçonne. Je ne pensais pas qu’il remettrait cette histoire sur la table. Pas déjà, pas si rapidement.

— Nous ne sommes pas là pour parler de cette soirée.

— Explique-moi ce qu’il s’est passé il y a deux ans et je t’expliquerai ce qu’il s’est passé ce matin.

Je me perds dans ses yeux qui ne sont pas si différents des miens.

Je tire la chaise pour m’installer en face de lui. Je sais que dans mon dos, derrière la vitre, Derek doit être tout ouïe lui aussi.

— Je ne m’y attendais pas, je commence.

— Mais moi non plus, m’avoue-t-il. Pourtant, je suis resté, enfin, je serai resté si tu ne t’étais pas enfuie. Ce n’est pas anodin d’entrer en résonance avec quelqu’un. On aurait pu discuter, voire finir ce qu’on avait commencé.

Je ne pensais pas que c’était encore possible, mais je sens le rouge me monter aux joues. Il a cette posture si simple, cette aura si désinvolte tout à coup, que j’ai l’impression que nous avons échangé nos rôles. L’interrogatoire est pour moi.

— Je ne pouvais pas rester, je tente de me défendre.

— Pourquoi ? Rien ne t’obligeait à partir, au contraire.

— Tu ne connais pas mon clan, son rapport aux loups-garous, aux liés.

— Personne ne l’aurait su. Si tu portes ces faux yeux rouges, c’est qu’encore aujourd’hui personne n’est au courant de ta situation. Qu’est-ce qui aurait changé que tu ne t’enfuis pas ?

— Ils l’auraient su ! Ils t’auraient traqué, pourchassé. Ils t’auraient trouvé. Je ne pouvais pas te faire courir ce risque.

— Tu n’en sais rien ! rétorque-t-il. Ce ne sont que des suppositions. C’est ce que tu te répètes aujourd’hui, ce que tu essaies de te convaincre, mais ce n’est pas pour ça que tu es partie. Donne-moi la vraie raison.

— J’avais peur ! j’explose. La seule fois où je me suis rapprochée d’un homme, il m’a utilisée, m’a séquestrée, m’a abusée, m’a transformée, m’a enlevé tous mes rêves. Je ne peux pas revivre ça !

Voilà, je l’ai dit. C’est enfin sorti. Mes mains tremblent comme des feuilles sous la brise. Je les cache sous la table. Il n’a pas besoin de voir que sortir ces mots me touche autant.

— Je ne suis pas lui.

Sa voix est posée. Elle se veut rassurante.

Mes mains moites posées sur mes genoux, je n’y crois qu’à moitié. Il est temps de changer de sujet et de revenir à celui de notre présence ici.

— Que faisais-tu à l’entrepôt ce matin ?

Il se recule dans sa chaise, me jaugeant du regard. Ses épaules se détendent.

— À mon tour de dire la vérité, je présume. Ma fille a été enlevée cette nuit, j’étais sur sa piste quand vous êtes arrivés.

Sa fille ? Il a une fille ? Je n’étais pas au courant de cette information. Où est la mère ? Est-il toujours avec ? Plusieurs questions m’assaillent en même temps. Je ne sais plus par où commencer.

— Sa piste vous a mené jusqu’à l’entrepôt ? débarque Derek dans la salle.

Je suis surprise qu’il soit revenu si vite. Je ne m’en plains pas. J’ai besoin d’un temps pour assimiler ce que je viens d’entendre et ce que j’ai moi-même avoué, alors autant qu’il reprenne les rênes de l’interrogatoire.

— En effet, oui, répond Silas malgré un temps de suspens. J’étais en train de fouiller les lieux quand vous avez débarqué.

— Comment êtes-vous arrivés jusqu’ici ? Vous connaissez Ruben ?

— Jamais entendu parler. J’ai suivi l’odeur de ma fille. Il est facile pour ceux de mon espèce de se repérer à l’odorat encore plus lorsqu’on cherche quelqu’un de notre famille. J’ai perdu sa piste dans l’entrepôt. Il y a trop d'odeurs chimiques là-bas. Par contre, je peux vous assurer qu’elle n’était pas seule là-bas. Alors je présume que le garçon que vous cherchez s’y trouvait également. C’est lui que j’ai repéré.

— Tu pourrais tracer Ruben, le vampire qui les a enlevés si tu avais son odeur ? je demande.

Un sourire amusé étire son visage. Il est magnifique avec cet air. Je cligne plusieurs fois des yeux pour m’assurer que c’est bien moi qui aie pensé ça.

— Les vampires n’ont pas d’odeur, m’apprend-il. Enfin, vous en avez une, mais elle est la même pour toute votre espèce. S’il ne met pas de parfum en particulier, je ne pourrai pas dire si une odeur est la sienne ou celle d’un autre vampire de la ville.

— Il ne nous reste plus qu’à retourner à l’entrepôt, je commence. On n’a pas d’autres pistes.

— Il n’y a rien, m'interrompt Silas. J’en ai fait le tour et je n’ai rien trouvé de pertinent.

— Tu n’es pas enquêteur, il me semble. Tu as pu passer à côté d’indices, je rétorque.

— Pas besoin d’être flic pour savoir ouvrir ses yeux.

— Tu ne savais pas qu’un autre enfant avait été enlevé, tu as peut-être ignoré les éléments le concernant.

— Je ne laisse rien au hasard. Je l’aurais vu s’il y avait quelque chose sur lui.

— Tu n’en sais rien. Tu ne sais pas tout.

— Lya, je peux te voir une minute, dans le couloir, nous arrête Derek.

Je jette un dernier regard à Silas et suis mon coéquipier à l’extérieur.

— Tu m’expliques ce qu’il se passe là ?

Sa voix est légèrement montée dans les aigus. Il est en colère.

— Comment ça ?

— Votre joute verbale, elle rime à quoi ?

Je me penche contre le mur, laissant ma tête reposer sur le froid de la cloison.

— J’en sais rien. Je ne m’attendais pas à le revoir, encore moins dans ces conditions. Je perds tous mes moyens, j’avoue.

— Je vais passer outre le fait que tu m’aies menti ce matin sur lui. Si vous vous retrouvez aujourd’hui, c’est qu’il y a une raison.

Je grommelle sans parvenir à sortir une phrase. Derek est du genre à croire en l’univers, que chaque rencontre doit apporter quelque chose, et que deux personnes qui doivent vivre quelque chose ensemble se retrouveront forcément un jour.

— Je vais retourner à l’entrepôt, appuie-t-il sa phrase sur son premier mot. Toi, je veux que tu discutes avec lui. Vous avez beaucoup de choses à vous dire et pas dans une salle d’interrogatoire du commissariat.

— Tu veux que je l’invite au restaurant ?

Je lui fais les gros yeux. J’ai monté la voix sans m’en rendre compte et maintenant les agents au bout du couloir me regardent. Je leur lance un sourire forcé à la limite de la grimace pour qu’ils retournent à leurs occupations.

— Au restaurant, prendre un verre, juste marcher, je m’en fiche. Vous allez parler, loin de ces murs.

— Tu ne peux pas retourner à l’entrepôt seul. Si on fonctionne en binôme, ce n’est pas pour rien, je lui fais remarquer.

— Il était complètement vide ce matin, ça m’étonnerait que quelqu’un y revienne. J'emmènerai l’agent Garidech avec moi, si ça peut te rassurer.

Garidech est un bon policier qui ne devrait pas tarder à monter en grade. J’ai confiance en lui pour assurer les arrières de Derek, sauf qu’il ne fera pas le poids face à un vampire.

— Sors-le d’ici, m’ordonne-t-il en me jetant les clefs des menottes. Je te tiens au courant quand nous serons de retour.

Je le laisse s’éloigner peu convaincue par le bon sens de son plan. Lorsqu’il a une idée en tête, il est encore plus têtu que moi. Je viendrai aux nouvelles rapidement, je me fais la promesse.

Je me retourne vers la porte de la salle d’interrogatoire et me motive. Allez juste une discussion n’a jamais tué personne.

J’ouvre la porte à la volée.

— On sort.

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