Chapitre 11

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J’émerge doucement. À côté de moi, j’entends sa respiration. Il dort encore si paisiblement. Je me retourne vers lui prenant soin de garder le drap sur mon corps encore nu. Le froid est bien loin. Dans ce lit, auprès de lui, il semble même n’avoir jamais existé. Je n’aurai pas imaginé qu’une seule nuit à ses côtés ferait s’envoler tous mes cauchemars.

Il est si calme lorsqu’il dort. On est loin de son côté sauvage. Une mèche de ses cheveux noirs retombe sur son front. Les plis d’inquiétudes ont totalement disparu. Il ne reste qu’un visage doux bien que les traits fort marquant sa mâchoire et son cou lui font garder son côté viril.

J’écarte du bout des doigts la mèche de son visage. Il se met à grogner alors que ses bras s'enroulent autour de ma taille et m’approchent de lui. La chaleur de son corps continue de m’étonner. J’ai l’impression d’être contre une bouillotte immense. Je me blottis contre lui. Il sent l’odeur des pins… et la transpiration, je m’amuse toute seule.

Sa respiration se promène jusqu’à mon oreille et son souffle vient titiller mes sens. À cet instant précis, je n’ai besoin de rien d'autre. Être là, avec lui, je me sens complète. Ces dernières années n’étaient qu’un amas de vide. Je m’en rends compte à présent.

— Quelle heure est-il ? me demande-t-il.

Je me retourne difficilement alors qu’il me tient toujours contre lui. J’attrape mon téléphone et…

— Putain ! je m’exclame en me relevant d’un coup.

J’ai dix appels en absence, dont sept de Derek et trois d’un numéro inconnu. Je me précipite pour rappeler mon coéquipier. L’appel sonne. Personne ne décroche.

— Merde, merde, merde.

Je me relève, récupère mes affaires éparpillées dans la chambre et les enfile, tentant en vain de joindre mon ami.

— Calme-toi, me dit Silas. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter.

— Bien sûr que si, je hurle. Il ne m’aurait pas appelé autant de fois si ce n’était pas grave.

Je tente finalement de joindre le second numéro qui m’a appelé dans la nuit. Cela sonne une fois, deux fois, trois fois.

— Hôpital Saint Bonaventure, que puis-je faire pour vous ?

J’ouvre la bouche, aucun mot n’en sort. Je ne veux pas. Je n’y crois pas. Ce n’est pas possible. La coïncidence est trop grande pour en être une. Et pourtant, je refuse de penser que les deux appels sont liés. Ça ne peut pas.

Silas s’approche de moi et me prend délicatement le téléphone des mains.

— Allô, oui bonjour, je voudrais savoir si un homme a été admis dans votre hôpital dans la nuit, le lieutenant Derek Corbin.

— Il est bien arrivé hier en début de soirée.

Il ne m’en faut pas plus pour m'effondrer par terre. Mes jambes ne me soutiennent plus. Je n’ai pas la force pour rester debout.

Je tremble. Ma vision se teinte de rouge, sauf que cette fois, ce n’est pas la soif de sang qui les fait changer de couleur, mais mes larmes qui viennent embuer mes yeux.

C’est de ma faute. Je ne voulais pas qu’il y aille sans moi et pourtant, je l’ai laissé partir seul. Je voulais être prête à le rejoindre si besoin, je me l’étais promis. Je n’ai pas tenu ma promesse. Je me suis perdue dans les bras de Silas. Je l’ai laissé entrer et un autre en a payé le prix. Je ne peux pas faire comme si ce n’était pas lié.

Je termine de m’habiller, récupère mon téléphone et m’enfuis une nouvelle fois. Je ne lui laisse pas l’occasion de me rattraper. Je l'entends crier mon nom dans mon dos. Je ne me retourne pas. Je dois aller voir Derek. Je dois le rejoindre. J’aurai dû être à ses côtés.

Ma vitesse vampirique me permet de rejoindre l’hôpital plus rapidement que si j’avais pris une voiture. Situé sur les hauteurs de la ville, je grimpe l’ensemble des marches qui me sépare de l’accueil.

L’entrée de la clinique est bondée de monde. Les patients s’amoncellent entre le comptoir d’accueil et les chaises d'attente. Un brouhaha ambiant hante mes oreilles. J’ai du mal à entendre mes propres pensées. Des bébés pleurent dans un coin, des parents engueulent leurs enfants qui ne restent pas en place dans d’autres. Les distributeurs de confiseries et les machines à café grincent à chaque nouveau paiement.

Je parviens à me frayer un chemin jusqu’au comptoir. Je joue quelque peu des coudes et monte la voix pour me faire entendre d’un homme en blouse blanche. Il a un petit moment de recul lorsqu’il voit mes canines. Je me contrefiche de sa réaction et en viens directement au principal.

— Je cherche le lieutenant Corbin, je dis en montrant mon insigne.

— Troisième étage, chambre trois cent quatre, me répond-il avant de s’occuper d’une autre personne.

Je rejoins les ascenseurs où je me retrouve collée au fond de la cabine alors qu’un brancard et deux ambulanciers s’installent avec moi. Ils me reluquent un moment. Je reconnais que ça ne doit pas être commun de voir une vampire accoutrée tout de noir avec des yeux dorés. Je n’ai pas pris le temps d’enfiler mes lentilles en partant cette fois-ci. Je n’ai que faire qu’on me remarque avec ma couleur de liée. Je veux juste retrouver Derek.

Je tape du pied contre le sol en grès de l’ascenseur alors que nous nous arrêtons au deuxième et que les ambulanciers sont remplacés par des médecins. Ils discutent entre eux d’un cas difficile. Je ne les écoute qu’à moitié. Surtout que ce n’est que du charabia pour moi.

J’arrive enfin au troisième étage. Je marche à grands pas dans le couloir à la recherche de la bonne chambre. Je finis par la trouver sur la droite. Je rentre sans frapper et m’arrête net.

Derek est allongé dans son lit. Il est relié à plusieurs machines dont le bruit incessant de grésillement me prend très vite la tête.

Il porte une minerve tenant droit son cou. Un bandage couvre le haut de son torse visible en dehors des draps blancs. Son poignet droit est en plâtre. Une ecchymose violette colore sa pommette.

— Derek… je porte mes mains devant ma bouche en m’approchant doucement.

Il ouvre les yeux doucement et les tourne vers moi. Son œil est injecté de sang.

— Ce n’est pas ta faute.

Sa voix est éraillée, il se met à tousser dès la fin de sa phrase.

De nouvelles larmes de sang s'agglutinent aux bords de mes yeux. Je ne peux qu’imaginer ce qui lui est arrivé. La souffrance qu’il a endurée, qu’il endure toujours.

— Lya, ce n’est pas à cause de toi, répète-t-il.

— J’aurai dû être avec toi.

— C’est moi qui t'ai dit de sortir avec lui et que je prenais Garidech avec moi.

Dans la précipitation, j’ai complètement oublié l’officier.

— Où est-il ? Comment va-t-il ?

Derek se mure dans un silence. Il ferme les yeux doucement et les tourne vers l’extérieur.

Je ne comprends que trop bien ce que cela signifie. Je ne le connaissais pas plus que ça. Je n’avais jamais eu de véritable discussion avec lui. Je n’avais pas pris le temps d’en apprendre plus sur lui, de savoir qui il était en dehors des murs du commissariat.

Il était quelqu’un de bien, ça, je pouvais l’attester. Il faisait partie de ceux qui ne m'avaient pas rejetée à mon arrivée. Il ne m’avait jamais mal regardé, jamais jugé. Il était un homme bon. Un homme bon qui est mort par ma faute.

La tristesse laisse peu à peu sa place à la colère. Je croise les bras sur mon torse pour éviter de serrer les poings.

— Qui t’a fait ça ?

Ma voix est dure, je l’entends, mais je ne peux la contrôler.

— Il était là, Ruben, me dit-il. Il n’était pas seul. Un autre homme était avec lui. Je ne l’ai pas bien vu, mais il était humain, j’en suis sûr. Je les ai entendus. Ils parlaient du Night Phantom.

— La boîte de strip-tease ? je m’étonne.

Il hoche la tête avant d’ajouter.

— C’est là-bas qu’ils sont entrés en contact pour la première fois.

Je me passe la langue sur les canines en me mettant à faire les cent pas aux pieds de son lit.

Je ne comprends pas. Pourquoi Ruben s’associerait-il à un humain ? Quel est le rapport avec cette boîte de strip-tease ? Ruben n’agit donc pas tout seul. Ça complexifie l’enquête. Pour autant, il est hors de question que je m’arrête.

— Je vais les retrouver.
Je m’arrête au milieu de sa chambre et me tourne vers Derek.

— Je vais les retrouver, je répète. Je vais les retrouver et je vais les arrêter. Je vais leur faire payer ce qu’ils t’ont fait, ce qu’ils ont fait à Garidech. Ils s’en sont pris aux mauvaises personnes. Je ne m’arrêterai pas tant qu’ils seront toujours en liberté. Je vais les retrouver.

Derek ouvre la bouche, mais n’a pas le temps de dire un seul mot que la porte de sa chambre s’ouvre. Une femme avec un bébé dans un couffin me fusille du regard.

— Sortez d’ici ! me crie-t-elle dessus. Dehors ! Je ne veux pas quelqu’un comme vous ici ! Si Derek est dans cette chambre aujourd’hui, c’est de votre faute !

Elle parle fort et fait de grands gestes, ses yeux lancent des éclairs, mais ses cernes rougis laissent imaginer des pleurs récents. Ses bras tremblent. Elle est en colère, une colère née de la peur.

Réveillé par les cris, le bébé se met à pleurer, ajoutant du bordel à la situation.

— C’est à cause de monstres comme vous que mon mari a failli mourir cette nuit ! Allez vous-en !

Je jette un dernier regard d’excuse à Derek et sors de sa chambre. La porte est claquée derrière moi. J’entends toujours le bébé pleurer et la mère s’y met. Je comprends ce qu’elle ressent. Je ne peux lui en vouloir, même si ses mots sont comme des poignards pour moi.

Elle a raison. Les personnes qui ont fait ça à Derek… et à Garidech sont des monstres. Les agissements de Ruben donnent cette même image à toute notre espèce. Nous sommes des prédateurs. Nous sommes dangereux pour tous les humains que nous côtoyons.

Je me mets à arpenter le couloir de l’hôpital. La colère grimpe peu à peu. Mon pouls s’accélère.

Je dois les retrouver. Je vais les retrouver. Lorsque je les aurai face à moi, je leur ferai payer ce qu’ils ont fait à mes collègues. Je les vengerai. Je leur arracherai les membres. Je les ferai brûler au soleil jusqu’à les entendre demander grâce. Ils méritent de souffrir pour les crimes qu’ils ont commis.

Ma vision se trouble et devient rouge sang. Cette fois-ci, ce ne sont pas les larmes qui la teintent. Je me retourne lorsque les portes de l’ascenseur s’ouvrent. Une femme en sort sur ses escarpins. Mes yeux accrochent la veine de son cou. Je sens le sang se déplacer dans son corps.

Elle est obnubilée par son téléphone, elle ne m’a toujours pas remarqué alors qu’elle avance vers moi de sa démarche de mannequin. J’entends son cœur battre. Un petit rire s’échappe de sa gorge. Il me donne le départ.

Je m’élance vers elle, prête à planter mes canines dans sa peau. Je m’apprête à me jeter sur elle, lorsque je me heurte de plein fouet à un mur de muscles. Des bras m’entourent aussitôt et me bloquent contre un torse.

L’odeur des pins me calme aussitôt. Je n’ai pas besoin de lever les yeux pour savoir que je me trouve dans les bras de Silas. J’exhale plusieurs fois son parfum et mon pouls reprend une cadence régulière. Le monde autour de moi reprend ses couleurs habituelles. La femme passe à côté de nous, sans nous accorder un seul regard. Elle ne se doute pas un instant de l’horreur à laquelle elle vient d’échapper. L’appel du sang est passé.

— Ne me repousse pas, me murmure Silas au creux de l’oreille.

— Je n’aurai pas dû le laisser seul, je réponds en restant au creux de son étreinte.

— Ce n’est pas de ta faute. Tu ne pouvais pas prévoir ce qui allait se passer.

Il est le second après Derek à me le dire.

— Laisse-moi t’aider à retrouver celui qui lui a fait ça. Il a ma fille. Je veux tout autant que toi le retrouver.

Je me sépare de lui et le regarde. Son côté sauvage émane de lui. Il ne s’arrêtera pas tant que nous n’aurons pas fait payer ceux qui ont pris sa fille. Ça tombe bien. Moi non plus.

— On sort ce soir, je lui annonce.

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