Chapitre 12
Le parking du Night Phantom est plein ce soir. Nous avons eu du mal à trouver une place et avons dû nous garer au bout de la rue. J’ai troqué mes bottines habituelles pour des chaussures à talons ouvertes. Je ne suis pas installée si haut, pour autant, je ne suis pas très à l’aise. Les talons aiguilles ne sont vraiment pas fait pour moi. J’ai essayé à plusieurs époques de m’y mettre, mais les seules choses pointues chez moi ne peuvent être que mes dents.
Silas s’est changé lui aussi. Il a troqué son sweat contre une chemise légèrement rosé. Elle suit parfaitement les lignes de ses muscles et accentue même la largeur de ses épaules. Son pantalon est assorti au bleu marine de ma robe. Fendue à la jambe gauche, elle ne me gêne en aucun cas dans mes mouvements malgré sa coupe moulante.
Il me rejoint du côté du trottoir et me tend son bras. Ses yeux s’égarent un instant dans mon décolleté. Un homme restera toujours un homme.
Nous nous avançons jusqu’à l’entrée du bâtiment. Le quartier est calme en soirée. Les autres entreprises ont déjà fermé leurs portes. Seul le Night Phantom est ouvert à cette heure. Le néon uniligne rose éclaire le parking et ne laisse que peu de doute sur la nature de l’endroit. Une fille penchée en avant dans une position assez osée est dessinée par la lumière.
Devant nous, les clients sont nombreux. La grande majorité sont des hommes, mais quelques femmes sont également présentes. Nous faisons la queue et payons l’entrée au guichet. Quarante euros l'entrée ce n’est vraiment pas donné. Surtout qu’à l’intérieur, il faut encore payer les boissons et bien souvent les adeptes laissent des pourboires aux danseuses. Ce lieu est un véritable endroit qui brasse des tonnes d’argent en un seul soir.
Nous pénétrons à l’intérieur de la salle principale. Une musique sensuelle anime les lieux et donne vie aux danseuses. Elles s’enroulent autour des barres de pole dance ou se déhanchent dans des cages d’acier. Il est encore tôt, les filles sont encore habillées chaudement alors que les canapés et fauteuils sont déjà tous occupés.
— Le dévergondage de certains m’étonnera toujours, me fait la réflexion Silas.
— Pourtant, cela existe depuis de nombreuses époques déjà. Je pense même que cela a toujours existé. Les codes ont évolué, mais des lieux comme ceux-ci existent depuis des siècles.
— Tu en as fréquenté ? me demande-t-il curieux.
— Nous ne sommes plus à l’époque des maisons closes où le sexe coulait à flots dans chaque recoin, sans aucune gêne et sans aucune pudeur, j’ignore sa question, mais il suffirait de tirer un de ces rideaux fermés, j’indique du doigt, pour découvrir des pratiques peu conventionnelles.
Silas opine du chef. Je suis étonnée qu’il ne soit jamais venu dans ce genre d’endroit. Les loups sont réputés pour apprécier les spectacles de chair.
Nous avançons au travers des différentes pistes de danse sans trop savoir quoi faire ni vers qui ou quoi nous tourner. Derek m’a parlé de ce lieu, pour autant, je ne sais quoi y chercher.
Nous déambulons encore un moment au milieu des danseuses et de leurs spectateurs avant qu’un homme ne s’approche de nous.
— Venez avec moi, votre salle se trouve en bas.
Nous échangeons un regard avec Silas et suivons l’homme. Je l’avais remarqué à notre arrivée. Il était en poste devant une des portes à l’arrière de la salle. Habillé tout de noir avec une oreillette, je l’ai pris pour un agent de sécurité surveillant la sortie de secours.
Il nous ouvre la porte en question et nous pousse à avancer avant de la refermer juste derrière nous. Nous nous trouvons en haut d’un escalier qui descend en colimaçon vers le sous-sol.
Silas passe devant et nous descendons prudemment. Un nouvel agent nous attend au bas des marches. Il nous scrute de la tête aux pieds avant de se décaler pour finalement nous faire entrer dans une nouvelle pièce.
De la même taille que la salle principale à l’étage, elle est agencée plus ou moins de la même façon. Les mêmes scènes avec pole sont installées, le même bar est positionné sur notre gauche, les mêmes espaces fermés d’un rideau englobent le tout.
Tout est identique à une chose près. Ici, les clients sont tous des vampires. Leurs yeux rouges luisent dans la pénombre. Les danseuses, elles, sont bien humaines. J’entends le sang battre dans leur veine malgré le fond musical tout aussi sensuel qu'au-dessus. Certaines d’entre elles, notamment celles qui déambulent dans la salle, sont marquées de plusieurs traces de morsures. Le sang coule encore de certaines de leurs cicatrices.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? me chuchote Silas à l’oreille.
Je l’entraîne dans un recoin un peu plus sombre à l’abri des oreilles trop indiscrètes.
— Je n’avais jamais pu en vérifier la véracité, mais il semblerait qu’il s’agisse d’un club de sang. Les vampires viennent ici profiter des charmes des danseuses et de leur sang.
— Elles se rendent compte de la dangerosité de leur présence ici, au milieu de tous ces… buveurs ?
— Des rumeurs que j’ai entendues, elles sont toutes consentantes. Elles recherchent l’adrénaline que leur procure ce genre d’endroit.
Autour de nous, les corps se rapprochent, se touchent, dansent ensemble et les crocs s’enfoncent. Certains préfèrent se cacher dans un des box mis à disposition tandis que d’autres profitent d’être à la vue de tous. L’exhibition et le voyeurisme sont au goût même des vampires.
— Il n’y a jamais d’accident ?
— Je n’en sais rien. Je ne sais pas comment ils gèrent la sécurité des danseuses ici. Surtout qu’à ce que j’ai vu, les agents de sécurité sont tous humains. S’ils le souhaitaient, les vampires présents ici pourraient faire un massacre sans qu’ils ne puissent faire quoi que ce soit.
Nous restons là stupéfaits des scènes auxquelles nous assistons. J’ai l’impression d’être en plein rêve. Ce genre d’endroit n’existait pas pour moi, il y a encore quelques minutes. Même si je ne devrais pas en être étonnée. Tout est bon pour se faire de l’argent. Les vampires sont des clients de choix.
Les plus anciens d’entre nous ont eu le temps d’accumuler quelques richesses. Venir ici régulièrement est un moyen de se nourrir sans avoir à se soucier des dégâts possibles. Aucune réelle victime si elles sont ici de leur plein gré.
— C’est lui, je me fige.
— Qui ça ? m’interroge Silas.
— Ruben. L’homme qui vient d’arriver par les escaliers. C’est lui.
Je reconnaîtrais entre mille son visage. Ses cheveux roux, sa cicatrice sur le front, ses oreilles décollées, les marques de brûlures sur ses mains. Je suis persuadée que c’est lui. Nous avons beau être plongés dans la pénombre, je ne me trompe pas.
— Allons-y.
Je rattrape Silas par le poignet, lui intimant d’attendre encore un peu.
— Voyons ce qu’il fait d’abord.
Nous restons dans notre coin, tentant de n’attirer l’attention de personne. Ruben salue plusieurs personnes à l’intérieur du club. Il est un habitué des lieux. Après avoir fait son tour des clients, il se fait ouvrir un des espaces privés qui était fermé jusqu’à présent. Un homme reste planté devant et monte la garde.
— Et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? me demande Silas.
— On y va, je décide.
Nous nous approchons du rideau et de l’agent. Je me poste devant lui. Il ne semble pas très enclin à nous laisser passer. Je le regarde droit dans les yeux.
— Laisse nous passer, je lui ordonne.
Un moment d’hésitation flotte dans l’air, mais il finit par se décaler.
Je me tourne vers Silas qui me répond d’un signe de tête. Il est prêt.
Nous intervenons dans l’espace privé et tombons sur un Ruben en pleine discussion avec une des danseuses.
— Qu’est-ce que ? s’étonne la femme.
— Sortez d’ici, nous ordonne Ruben en se relevant. Garde !
— Il ne viendra pas, je réponds en lui offrant mon plus beau sourire. Il a d’autres consignes pour l’instant.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demande-t-il.
Ses yeux fouillent l’espace autour de nous. Il cherche un moyen de nous échapper. Il ne trouvera pas. S’il essaie, je le rattraperai. Et puis, je ne pense pas qu’il souhaite créer un mouvement de panique dans son petit havre de paix.
— Des réponses. Que fais-tu des enfants que tu enlèves ? Où sont-ils ?
La danseuse à côté de lui pâlie à vue d'œil. Elle pousse un petit hoquet de surprise avant de sortir de la cabine. Elle peut partir, ce n’est pas elle qui m’intéresse.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez, répond le vampire.
— Pourtant, c’est bien toi que l’on reconnaît sur les images de cette caméra de surveillance la nuit où un enfant a disparu justement à cette adresse.
À la vue de la photo, Ruben se lève et tente de s’enfuir à son tour. J’essaie de l’attraper, mais il s’empare de mon poignet et me le tort. Je retiens un cri de surprise.
— Qui crois-tu avoir comme ça ?
Malgré sa vitesse, Silas l’intercepte sans réel encombre. Sa force de loup-garou lui permet de retenir le coup de Ruben et il parvient à le maîtriser. Il le bloque contre le mur de la salle de tout son poids puis se retourne vers moi.
— Tout va bien ?
Je sers les dents avant de me remettre en place le poignet. Putain, ça fait un mal de chien. La douleur est toujours présente et la cassure toujours intacte, mais elle devrait se résorber rapidement maintenant que j’ai réaligné l’os.
— Ça devrait passer. Belle prise, je lui fais remarquer.
— Vous avez tendance à nous sous-estimer, s’amuse-t-il. Qu’est-ce que j’en fais maintenant ?
— On l’embarque avec nous. J’ai encore quelques questions à lui poser.
— Au commissariat ? s’interroge Silas les sourcils froncés.
— Oui, même si j’ai des envies bien moins orthodoxes pour le faire parler, on va rester dans les clous. Tu as de la chance, je m’adresse à lui.

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