Chapitre 14

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Nous y voilà. Tout est en place. Il ne nous reste plus qu’à attendre. Nous sommes au point de rendez-vous indiqué par le mystérieux commanditaire de Ruben. Nous avons confirmé la bonne livraison sur le point. Nous attendons maintenant qu’il veuille bien se montrer.

J’ai eu l’autorisation de la capitaine de prendre Silas avec moi. Nous sommes à l’intérieur même de la maison. J’ai pu jouer sur sa condition de loup-garou pour qu’il m’accompagne. À l’extérieur, plusieurs équipes d’intervention sont prêtes à nous soutenir.

Comme nous ne sommes pas sûrs de la nature du commanditaire nous n’avons pas pu avoir l’appui de l’unité spéciale. À l’extérieur, seuls des humains pourront nous épauler. J’espère que cela sera suffisant.

— Tu penses qu’il va mordre à l’hameçon ? me demande Silas alors que nous faisons une nouvelle fois le tour des fenêtres.

— Il n’y a pas de raison qu’il n’y morde pas. Nous avons tout fait comme le faisait Ruben. On n’a rien laissé au hasard. Il va arriver. Il faut être patient.

— Cela ne fait pas vraiment partie de mes qualités, m’avoue-t-il.

— C’est le moment de la développer, je le taquine. Nous n’avons aucune idée du temps qu’il met en général pour venir récupérer les enfants. C’est ça le plus dur. Ne pas savoir combien de temps il est possible d’attendre. Mais on peut réussir à se donner une fourchette. Ta fille a disparu dans la nuit et quand nous y sommes allés en début d’après-midi elle n’était déjà plus là. Cela diminue les possibilités. Au pire, nous avons une nuit entière à attendre ici.

— Une nuit entière rien qu’avec toi ? ponctue-t-il la fin de sa phrase d’un sourire malicieux.

Je pose mes yeux sur notre environnement et ne peux m’empêcher de rire. La maison où nous nous trouvons est réellement abandonnée depuis plusieurs années. La poussière est omniprésente, les araignées ont établi leur repaire un peu partout et pas que dans les coins des murs. Les meubles en bois ont été rongés par les mites et leurs pieds bouffés par les rats. La peinture s’écaille au mur et le papier peint se décolle à plusieurs endroits. Nous sommes loin du cadre idyllique.

— Je reconnais qu’il y a mieux, mais bon ça pourrait être pire.

— Pire ? Qu’est-ce qui pourrait être pire qu’une maison abandonnée où un kidnappeur d’enfants est censé nous retrouver ?

Silas ouvre la bouche pour parler, mais la referme avant qu’un seul son n’en sorte. Il n’a aucun argument à mettre en avant. J’ai raison et il le sait.

Nous déambulons dans la maison à la recherche de toute issue ou entrée que nous aurions loupé. Une fois sûre que nous avons bien fait le tour, nous nous installons sur les restes du canapé du salon.

En me laissant tomber dessus, un épais nuage de poussière s’en élève. Les ressorts sont durs et compacts. L’assise n’est pas du tout confortable. J’ai l’impression de m’être assise sur un tronc d’arbre.

— Avant toute cette histoire, je n’étais pas au courant que tu avais une fille, je m’aventure doucement.

— Il faut dire que nous n’avons pas vraiment pris le temps de discuter la première fois qu’on s’est vu.

— C’est vrai…

On s’était croisé par hasard dans un bar à l’extérieur de la ville. J’avais besoin de prendre l’air après tout le tumulte au clan. Isaak continuait de me courir après et je n’en pouvais plus de le voir tous les jours sur le pas de ma porte. J’étais donc sortie pour essayer d’oublier tout ce qui faisait mon existence.

J’avais déjà repéré ce bar à plusieurs reprises. Une bonne musique se faisait entendre de la route à chaque fois que je passais devant et le parking était souvent plein. C’était le meilleur endroit pour moi pour m’évader.

Je m’étais assise au bar et avais commandé un verre de vodka. Silas était arrivé peu de temps après moi et m’avait tout de suite tapé dans l'œil. Le contraire aurait été étonnant. Il avait déjà ce charisme sauvage et naturel avec ses cheveux de jais, ses épaules larges et ses yeux d’ébène.

Il s’était installé de l’autre côté du comptoir, juste en face de moi. Nous nous sommes cherchés du regard toute la soirée. Un coup, c’était lui qui me fixait, un coup, c’était moi qui ne pouvais m’empêcher de le reluquer. Il y avait une attirance que je ne pouvais expliquer.

Mon troisième verre fini, je décidais qu’il était temps de monter le jeu au niveau supérieur. Je ne voulais plus attendre. Je voulais le sentir contre moi. Je voulais sa chaleur que je devinais à l’autre bout du bar.

J’étais sortie après lui avoir lancé un dernier regard rempli de promesses. J’avais attendu trente secondes tout au plus adossée contre ma voiture avant qu’il ne sorte à son tour.

Je me souviens le voir s’avancer vers moi, sûr de lui, le menton haut et le torse bombé. Je m’étais amusée de le voir jouer les hommes ainsi.

Arrivé à ma hauteur, il n’avait pas attendu pour appuyer ses lèvres sur les miennes. Nous échangions notre premier baiser, et il était… Encore aujourd’hui, je n’ai pas les mots pour le décrire. Il était si différent de tout ce que j’avais connu. Ce simple échange avait éveillé en moi quelque chose de nouveau. Je ne le savais pas encore à ce moment, mais la résonance était en train de s’établir.

Nous nous sommes arrêtés au premier hôtel que nous avons croisé sur la route. On a pris une chambre, et nous sommes montés presque en courant pour pouvoir enfin nous retrouver seuls. Et c’est la porte fermée alors qu’il enlevait son haut que nous l’avons senti. Le lien venait de se créer. Nos yeux venaient de changer de couleur. L’univers avait décidé de nous unir.

J’ai compris tout ce que cela signifiait et je suis partie. Sans un mot, sans une explication. J’ai fui, préférant fuir la situation que l’affronter. J’y ai repensé plusieurs fois depuis, mais je sais que je ne pouvais faire autrement à cette époque. Je n’étais pas prête.

— Où est-elle aujourd’hui, la mère ? revenant sur ce sujet.

— Partie, me répond-il dans un soupir. Elle n’était pas prête pour faire face à un loup-garou.

— Elle n’était pas au courant que tu en étais un ? je m’étonne.

— Si, elle l’était parfaitement. Tout comme elle savait qu’il y avait une chance que notre fille en soit une aussi.

J’ai bien peur de comprendre ce qu’il s’est passé.

— À quatre ans, Esmée a commencé à montrer des signes de lycanthropie. Elle avait une force décuplée par rapport à une enfant de son âge. Il lui arrivait de sentir des odeurs que moi-même, je mettais du temps à flairer. Déjà à cette époque, Lila avait du mal à accepter cette partie d’elle. Elle tentait de l’ignorer. Elle lui enseignait à le cacher, à ne pas développer ce côté d’elle. Nous nous sommes beaucoup engueulés à ce sujet. Et puis il y a eu cette nuit. Esmée allait bientôt avoir cinq ans. La lune était pleine, et elle a eu sa première métamorphose. Nous n’y étions pas préparés, c’est vrai, mais nous savions que ça allait arriver un jour. Lila ne l’a pas accepté. Au petit matin, ses valises étaient prêtes. J’ai essayé de la convaincre de rester pour sa fille, en vain. Elle ne voulait pas d’un monstre comme enfant, c’est ce qu’elle m’a dit. Esmée n’était pas sa fille, elle était une abomination.

Il reprend son souffle un instant. Je n’ose pas interrompre ce moment.

— Depuis ce jour, je n’ai plus jamais entendu parler d’elle et je ne veux plus jamais la revoir. Esmée n’a plus de mère depuis cette fameuse nuit. Je suis sa seule famille.

— Nous allons la retrouver, je tente de le rassurer. On va te ramener ta fille, je t’en fais la promesse.

Il m’adresse ce petit regard triste avec un sourire contrit. Je ne peux lui offrir plus que des mots à cet instant précis, mais je compte bien assumer mes paroles. Nous retrouverons Esmée. Silas récupérera son enfant.

Nous comatons sur le canapé lorsqu’un bruit réveille mon attention. Un craquement du parquet, puis un second arrivent jusqu’à mes oreilles. Je réveille Silas sans un bruit en le secouant légèrement et lui fait signe de se taire.

La porte d’entrée grince avant de cliqueter pour se refermer. Quelqu’un vient de rentrer dans la maison.

Je me lève, approche à pas de loup du hall. Un homme au veston long et au chapeau sur la tête se tient sur le seuil. De ma place, je ne vois pas ses yeux. Impossible pour moi de dire s’il s’agit d’un vampire. Silas me fait un non de la tête. Il a compris sans un mot mon interrogation.

Si c’est bien un humain qui se trouve face à nous alors je peux le maîtriser sans effort. Je m’élance vers lui pour l’attraper. Je m’écarte d’un bond alors qu’une brûlure et douleur sans nom me transperce le ventre.

Je pose mes mains sur mon flanc ensanglanté. L’homme tient dans sa main un poignard dont mon sang lui donne une couleur carmin.

— Travailler pour des vampires m’a au moins appris à toujours avoir de quoi me défendre contre eux.

Sa voix est nasillarde, sûrement est-ce dû à son nez de travers et à l’énorme anneau qui sort de sa narine. Il doit avoir l’âge de Silas aux premiers abords. Sous son chapeau, ses cheveux sont complètement rasés. Seul un fin duvet de cheveux noirs est visible. Des tatouages arborent l’ensemble de son cou et remontent même à la naissance de ses oreilles.

— Et contre les loups ?

Silas s’avance menaçant. Il semble deux fois plus grand que d’ordinaire. Il ne s'est pas transformé pourtant sa prestance de loup-garou se fait ressentir. Ses yeux dorés lancent des éclairs.

Mon agresseur reporte toute son attention sur lui. Il retire son chapeau et son manteau avant de les jeter avec sa dague. Il fait rouler ses muscles avant de se mettre en position de combat.

Pense-t-il vraiment pouvoir faire face à un loup-garou à mains nues ? Je comprends que sa lame est enduite d'eau bénite vu que ma plaie ne se referme pas. Cela a beau n'avoir aucun effet sur les loups, une arme tranchante sera toujours meilleure que ses poings face à Silas.

Ils séparent les derniers mètres qui se séparent et une danse de poings commence. L'inconnu a une bonne défense. Il pare plusieurs coups de Silas, sauf qu'un finit par l'atteindre en plein dans les côtes. Les os se brisent alors que l'homme crache ses poumons. Silas ne lui laisse pas le temps de reprendre son souffle. Il l'enchaîne sans aucune retenue.

La chaleur devient étouffante alors que l'homme est au sol, Silas au-dessus de lui. Il le roue de coups. Le sang gicle. Son nez est cassé, sa bouche couverte de sang.

Il est à deux doigts de perdre connaissance et peut-être même la vie. Silas ne s'arrête pas. Il est pris dans un tourbillon de rage.

— Silas ! je crie.

Il ne réagit pas. Il ne m'entend pas.

Malgré ma blessure qui continue de me lancer, je m'approche de lui. Une main toujours posée sur mon flanc pour retenir l'hémorragie, je finis par l'atteindre et pose ma main libre sur son épaule.

— Arrête, je lui ordonne. Tu vas le tuer.

Il tourne finalement son visage vers moi. Je vois la sauvagerie s'échapper de ses yeux alors qu'il les pose sur moi. Il se retourne vers l'homme qui crache du sang et quelques dents sur le parquet. Silas se relève et s'éloigne. Il part faire les cent pas dans le salon.

Je le laisse évacuer alors que je m'agenouille près de sa victime.

— Où sont les enfants ? je l'interroge.

— Pourquoi je vous le dirai ? me répond-il.

— Les poings d'un loup ne sont qu'une pichenette à côté de la morsure d'un vampire.

Je fais passer ma langue sur mes canines pour appuyer mes propos.

— Après ce que tu m'as fait, j'ai besoin d'un petit coup de boost pour m'en remettre. Ça ne serait que chose due.

Il semble prendre le temps de réfléchir à ma question. Dans une dernière quinte de toux rouge carmin, il se met à parler.

— Il y a un hôtel juste avant la sortie nord de la ville, le Berizz. C'est là-bas que j'emmène tous les enfants. Ils y restent jusqu'à ce que ce soit leur tour.

— Merci, je lui dis avant de me pencher sur lui et de planter mes crocs dans son cou.

J'avale plusieurs gorgées de son sang. Il coule sur ma langue. La douleur disparaît peu à peu. Sous ma main, ma peau se referme.

Je le relâche lorsque ma blessure n'est plus que de l'histoire ancienne. Il est comateux. Entre ses ecchymoses et ma morsure, il n'a plus aucune force. Je n'ai aucun état d'âme pour cet homme. Il fait partie de la pire espèce. Ce sont les personnes comme lui qui sont les véritables monstres.

Je me relève, récupère sa lame prenant soin de ne pas toucher la lame et la passe à ma ceinture. Elle pourra toujours m’être utile.

— Allons chercher les enfants, je lance à Silas.

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