Chapitre 16
Je suis seule à l’avant de la voiture. Alan se trouve sur la banquette arrière. Je le ramène à ses parents. Contrairement aux autres enfants, il n'a pas eu besoin d’être emmené à l’hôpital. Il était le dernier à avoir été enlevé, autrement dit, il n’avait pas encore été mordu. Il n’avait pas encore servi de stock de sang pour ce nouveau clan de vampires.
Il ne présente aucune blessure, aucune plaie, aucun hématome. Il peut donc rentrer chez lui. J’ai demandé expressément à mes supérieurs de me laisser le ramener. Avec Derek, nous étions les deux lieutenants en charge de cette affaire, il est donc normal que je sois celle qui ramène le petit chez lui.
Silas est également reparti chez lui. Je n’ai pas réussi à le retenir. Il est parti sans un mot après qu’on ait fait sortir les enfants du toit. Je sens toujours ses émotions battre au fond de mon cœur. Je sens le mélange de frustration, de colère, de fatigue et surtout de peur qui l'étreint et me serre par la même occasion.
Je sais qu’il faudra que j’aille le retrouver, mais je redoute ce moment. Je ne sais pas ce que je vais bien pouvoir lui dire. Je lui avais promis qu’on retrouverait sa fille sauf qu’aujourd’hui nous n’avons plus aucune piste.
Je sais que le clan de vampire que nous avons débusqué a été formé par quelqu’un, un ancien capable de transformer et de persuader tant de monde de le rejoindre et de l’aider, mais impossible de savoir de qui il s’agit. De ce côté-là, nous sommes de retour au point de départ.
Je chasse ces idées moroses de ma tête lorsque j'aperçois la grande haie de la maison des Brody apparaître au coin de la rue. Je me gare devant alors qu’Alan encore sous le choc a du mal à comprendre ce qu’il se passe vraiment.
Je le fais sortir de la voiture. Il est encore tout tremblant. Il cligne plusieurs fois des yeux alors que ses doigts triturent le bas de son tee-shirt. Il renifle fort. Ses yeux sont toujours rouges et ses joues luisent après les larmes qui ont coulé dessus.
Je sonne au portillon. Madame Brody est la première à sortir de la maison. Elle s’approche. J’ai l’impression que ses traits sont encore plus tirés que la première fois que je l’ai vu. Ses cheveux sont coiffés en un chignon mal fait dont la moitié des mèches s’échappent.
Lorsqu’elle aperçoit son fils à côté de moi, elle s’effondre au sol en pleurs. Je me permets d’ouvrir le portillon et laisse Alan courir jusqu’à sa mère. Celle-ci l’enveloppe dans ses bras et pleure de plus belle.
Mon cœur se serre. Une pointe de jalousie que j’essaie pourtant de refouler s’insinue en moi.
Les pleurs de madame ont alerté monsieur qui sort à son tour et court pour encercler sa petite famille. Il embrasse les cheveux de son fils alors que lui aussi se met à pleurer. Je reste discrète sur le seuil de leur jardin. Je ne veux pas interrompre leur retrouvaille.
Monsieur Brody finit par se relever et s’avance vers moi les yeux remplis de larmes. Il m’attrape la main et me la serre de manière excessive.
— Merci, merci, merci, me dit-il. Vous nous avez ramené notre petit garçon. Jamais je ne pourrais vous remercier assez. Merci, merci, répète-t-il.
En regardant ses yeux de plus près, je mets enfin le doigt sur ce qui m’avait dérangé le jour où nous étions venus constater la disparition. Une petite auréole rouge est visible juste autour de la pupille de monsieur. Je lâche sa main et m’approche de madame. Elle possède exactement la même marque.
Je m’excuse auprès de la famille et retourne à ma voiture pour prendre la direction de l’hôpital. Je dois aller voir Derek pour lui annoncer la bonne nouvelle. Et le temps de route me permet de mettre mes idées en ordre.
Cette marque autour de leurs yeux me fait réfléchir. Elle est le symbole qu’ils ont été hypnotisés. Ruben n’a jamais eu besoin d’escalader jusqu’à la chambre d’Alan. Il n’avait qu’à hypnotiser les parents pour le laisser entrer et prendre leur fils sans qu’ils ne réagissent.
Cependant, le fait que cette marque soit toujours visible, me laisse énormément perplexe. Vu l’âge de Ruben, l’auréole aurait dû être bien plus marquée. J’aurai même dû la voir la première fois que je suis venue.
Ruben a approximativement le même âge que moi et donc les mêmes capacités. J’ai encore beaucoup de mal avec l’hypnose et surtout, je laisse des marques bien plus visibles dans les yeux de mes victimes. Or là, je ne l’ai pas vu au premier coup d'œil. Il a fallu que je me tienne proche de monsieur Brody pour pouvoir déceler la marque. Ce n’est donc pas Ruben qui a hypnotisé les parents. Il était accompagné d’un autre vampire bien plus âgé.
Ruben nous a roulés dans la farine. Je suis à présent persuadée qu’il sait pour qui il travaille. Ce nouveau chef de clan l’a accompagné pour enlever Alan. Il était là depuis le début. Je dois en parler avec Derek. Voir ce qu’il en pense.
Arrivée à l'hôpital, je fonce tout droit à la chambre 304. Cette fois-ci, je prends le temps de frapper trois coups à la porte.
La femme de Derek vient m’ouvrir. Son visage se tend aussitôt.
— Je sais que vous me tenez responsable de l’état de Derek, je prends les devants, mais je dois vraiment lui parler. L’affaire a avancé.
— Et alors ? me répond-elle. Mon mari est alité. Ce n’est pas lui qui va pouvoir vous aider. Alors maintenant, allez vous en. Je vous ai déjà dit que je ne voulais plus vous voir ici !
— Je sais, mais s’il vous plait, c’est important, j’ai besoin de lui parler. Il doit savoir où nous en sommes.
— Rose, laisse-la entrer.
La voix de Derek parvient jusqu’à nous. Elle est faible, un peu tremblotante, mais il semble respirer correctement aujourd’hui.
Rose me regarde de travers puis s’efface pour me laisser passer. Je murmure un merci qu’elle accepte d’un mouvement de tête.
Mon ami est toujours allongé dans son lit d’hôpital. Ses pansements ont été changés depuis la dernière fois que je suis venu. Son visage est moins tuméfié, bien qu’ils soient marqués de rides bien plus visibles qu’auparavant.
Je m’approche et m’assois sur le fauteuil à côté de son lit. Il tourne sa tête vers moi et m’offre un fin sourire.
— Comment vas-tu ? me demande-t-il.
C’est lui qui est assigné à un lit d’hôpital depuis plusieurs jours et c’est pour moi qu’il s’inquiète ? On ne le refera jamais. Derek reste égal à lui-même, même dans les pires situations.
— Je vais bien, je lui affirme. Nous avons retrouvé les enfants.
Son corps se détend aussitôt. Il tourne la tête vers l’extérieur et admire la vue du parc en dessous un moment. Une larme coule le long de sa joue.
— Merci, chuchote-t-il avant de reporter son attention sur moi. Pourquoi sembles-tu encore tendue ? N’est-ce pas une bonne nouvelle ?
— Si bien sûr, mais nous n’avons pas retrouvé la fille de Silas. Elle ne faisait pas partie des enfants que nous avons retrouvés. Elle n’était pas avec les autres.
Il ferme les yeux un instant et humidifie ses lèvres avant d’avaler sa salive.
— Donc tous les enfants n’ont pas encore été retrouvés, conclut-il. Ceux que vous avez retrouvés étaient tous humains ?
Je réfléchis un instant et valide.
— D’autres enfants loup-garou ont également dû disparaître, réfléchit-il à voix haute. Si Ruben s’occupait des livraisons d’enfants humains et l’autre livreur des enfants surnaturels, Esmée ne doit pas être la seule à avoir disparu.
— Tu as raison. Et je pense que Ruben nous a menti. Il connaît son commanditaire. Je pense qu’il était avec lui lors de l’enlèvement d’Alan.
— Sauf qu’il n’a pas parlé la première fois. Cela m’étonnerait qu’il le fasse maintenant, conclut Derek.
— Je sais, mais nous n’avons pas d’autres pistes pour remonter jusqu’à ce vampire.
Je ne peux pas rester assise sur ce fauteuil. Je me mets à faire les cent pas au bout de son lit. Il nous faut quelque chose, quoi que ce soit. On doit pouvoir relancer l’affaire d’une manière ou d’une autre.
— Vous avez retrouvé le fourgon de la vidéo lors de l’enlèvement d’Alan ? finit-il par me demander.
— Non, nous ne l’avons revu nulle part depuis.
— Je crois l’avoir vu garé non loin de l’entrepôt lorsque j’y suis retourné. S’il n’appartient pas à Ruben, il appartient peut-être à ce vampire mystère.
— Sauf que l’analyse de plaque partielle n’a rien donné, je lui rappelle.
Derek ferme les yeux et se mord les lèvres.
— Je l’ai vu, je n’y ai pas prêté beaucoup d’attention, mais j’ai lu la plaque.
Je le regarde avec des yeux ronds.
— Ça va peut-être me revenir. Je ne promets rien, mais je vais essayer de m’en souvenir. Ça serait au moins ça de positif de cette fouille de l'entrepôt.
— Derek…
Je m’en veux. Derek est un agent extraordinaire, un homme extraordinaire même. Il est toujours celui qui me sort de mes pétrins et encore aujourd’hui alors qu’il est allongé, immobile dans un lit d’hôpital, il est celui qui va peut-être nous permettre d’avancer.
— J’aurai dû être avec toi… je murmure.
— Cela n’aurait rien changé, me rappelle-t-il à l’ordre. On ne peut pas prévoir ce qui se serait passé si tu avais été là. Tu aurais peut-être fini dans le même état que moi. Alors que là, regarde, tu as continué l’affaire et tu as retrouvé les enfants.
— Pas tous, je le corrige.
— Mais ça ne saurait tarder. J’ai confiance en toi Lya. Tu vas y arriver. Tu vas retrouver sa fille. Tu en es capable.
Bien que fatigué, ses yeux montrent toute la lucidité dont il est capable. Il a raison. Je ne dois pas abandonner pas maintenant. Je suis encore capable de retrouver Esmée. Je peux la ramener à son père, à Silas.

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