Chapitre 18
Le soleil ne s'est levé que depuis peu de temps et nous sommes déjà en route pour nous rendre chez moi. On doit parler avec Kain. Cette fois-ci, il me doit de véritables explications.
— Tu es sûre de toi ? me demande Silas.
— Je le suis.
Je veux qu’il soit là quand je confronterai Kain. Alors oui, j’emmène un loup-garou au milieu d’un clan de vampires, mais je suis sûre de mon coup. Surtout que cette fois, je n’ai pas mis de lentilles de contact. Je rentre chez moi, au clan Héfary, avec mes yeux dorés.
Il est temps que j’assume ma résonance, même si Kain est contre les liens entre vampire et loup-garou, maintenant que je le suis, je ne peux plus me défaire et je n’en ai pas envie. Il faudra qu’il m’accepte telle quelle.
Nous arrivons au pied de l’hôtel. Je mène la marche, Silas sur mes talons. Je passe la double porte automatique de l’entrée. Je m’attendais à voir que Jeremiah à l’accueil, mais si ce dernier est bien en poste derrière le comptoir d’accueil, il n’est pas seul. Isaak se tient là également.
Il me regarde un instant avant de reporter son attention sur Silas. Il le scrute de la tête aux pieds. Il revient finalement sur moi et s’arrête un long moment sur mes yeux. Je suis plutôt fière de voir ce regard ahuri sur son visage.
— Pourquoi ramènes-tu un loup ici ? demande-t-il pourtant.
— Arrête de faire comme si tu n’avais pas compris Isaak. Laisse nous passer, on doit voir Kain.
— Tu n’emmèneras pas un loup voir notre chef, se met-il en travers de notre chemin.
— Pousse-toi, je commence à m’énerver.
— Être en résonance avec un loup-garou ne fait pas de lui ton compagnon, et ça ne lui donne pas le droit d’entrer ici.
Je passe instinctivement ma langue sur mes dents alors que je sens la colère monter en moi. S’il ne s’écarte pas de mon chemin rapidement, c’est moi qui vais l’en sortir.
— Barre-toi Isaak ! je m’écris. Je choisis ceux avec qui je décide de partager ma vie et tu n’en fais plus partie. Alors maintenant, casse-toi.
— Tu crois qu’un mortel, même loup, pourra te combler ? Il finira par mourir alors que toi, tu vivras, que feras-tu à ce moment-là ?
— Cela ne te regarde pas ! Mais si tu veux, on peut régler ça à l’ancienne.
— Lya, nous interrompt Jeremiah. Kain t’attend dans sa suite. Avec le loup-garou.
Je n’ai même pas fait attention à l’appel que vient de passer Jeremiah. Il a le chic pour être discret ce vampire. Au moins, il me permet de me sortir de cette situation de la meilleure des façons.
J’adresse mon meilleur sourire à Isaak.
— Excuse-nous, mais on est attendu. Viens, on y va.
Nous passons à côté d’Isaak et Silas bouscule le vampire de l’épaule en passant. Je ricane sans m’en cacher alors que l’ascenseur ouvre ses portes devant nous. Nous prenons place à l’intérieur avec Silas et faisons exprès de nous coller l’un à l’autre devant Isaak.
— Un ex ? me demande-t-il alors que les portes viennent de se refermer.
— Que je préférerais oublier, je grimace.
Nous arrivons au dernier étage. Les portes de l’ascenseur s'ouvrent et Kain nous attend dans le couloir. Les bras croisés, son visage blafard avec son regard rouge sang surprend toujours.
Il regarde mes yeux, puis ceux de Silas avant de souffler par le nez. Il nous invite à le suivre d’un simple geste de la tête. On emboîte son pas jusqu’au salon où nous prenons place sur le canapé tandis qu’il s’installe dans le fauteuil. J’ai une étrange sensation de déjà-vu.
— Depuis quand ? se contente-t-il de demander.
— Deux ans, je réponds sans plus me cacher.
Je le vois tiquer un instant avant de reprendre un visage impassible.
— Mais ce n’est pas de ça que je suis venue parler, je l’arrête.
— Pourtant, tu sais que c’est un sujet important ici. Je n’aime pas savoir les vampires habitant sous ce toit liés à des loups-garous.
— Je sais Kain, et nous aurons cette discussion plus tard quand tu m’auras enfin expliqué d’où te vient tout ton stock de sang de loup.
Il fronce les sourcils accentuant la noirceur de son regard.
— Je t’ai déjà répondu que cela ne te regardait pas. Les vampires de mon clan n’ont pas à savoir comment fonctionne l’administration.
— Sauf que je ne suis pas là en tant que vampires de ton clan, mais comme lieutenant de police.
Je décroche mon insigne de ma ceinture et le pose sur la table bien en évidence entre nous.
— À quoi joues-tu Lya ? De quoi m’accuses-tu ?
Sa voix reste sur le même ton. Il n’est ni surpris, ni agressif, ni sur la défensive. Il cherche plutôt à comprendre ce que je lui reproche.
— J’enquête sur la disparition d’enfants humains et d’enfants loups. Je veux savoir d’où te vient ton stock de sang de loups. Les humains servaient à un jeune clan pour se nourrir, donc je présume que les loups-garous ont le même but. Leur sang doit servir à alimenter les stocks de certains clans. Alors Kain, je te pose une dernière fois cette question. D’où te vient tout le sang de loup-garou que tu gardes en stock dans ton bureau ?
— Il ne vient pas d’enfants enlevés, m’assure-t-il.
— Comment en es-tu si sûr ? Peut-être que ça en est sans que tu ne sois au courant. Pour les contrats de sang humain, nous savons d’où provient le sang, mais pour celui de loup-garou. Si tu te fais servir par quelqu’un sans en connaître la provenance peut-être que tu fais affaire avec mon kidnappeur.
— Non.
— Quoi non ?
— Le sang de loup-garou n’est pas celui de ces enfants disparus.
— Comment en es-tu si sûr ? je répète ma question.
Je sens que mes questions dérangent. Lui qui est d’ordinaire si sûr de lui et parfaitement confiant, je le surprends à éviter mon regard. Ses doigts grattent l’accoudoir de son fauteuil. Je ne dois pas le lâcher.
— Kain, d’où provient le sang de loup-garou ? Dis le moi.
Il garde le silence alors que ses yeux carmin transpercent à présent les miens. Il est sur le fil du rasoir, je le sens. Il est prêt à craquer.
— Si tu es au courant du trafic d’enfants qui opèrent et que tu en fais partie, je n’hésiterai pas à t’arrêter. Et si tu continues à ne pas me dire la vérité, je prendrai ton silence pour une réponse. D’où vient le sang de loup-garou ?
J’appuie chacune de mes dernières syllabes. Je ne lâche pas son regard. Silas à côté de moi adopte la même posture. Les épaules bien droites, il est en appuie sur ses jambes, prêt à réagir si Kain décide de s’enfuir pour éviter l’interrogatoire.
— D’une meute, avoue-t-il.
— Quoi ?
Sa réponse me désarçonne complètement. Je manquerai de tomber si je n’étais pas assise.
— Une meute vous donne délibérément de leur sang ? s’étonne Silas à côté de moi.
— Oui.
— Je croyais qu’il n’y avait aucune meute de loups-garous dans les environs, je réfléchis à voix haute. Tu es tout seul de ton côté, je me tourne vers Silas. Tu savais qu’une meute opérait dans le coin ?
— J’ai eu vent de rumeurs sur leur présence en ville, mais n’ai jamais eu aucune preuve qu’ils étaient bien là. Je ne les ai jamais croisés en forêt.
Silas me répond, mais garde son attention focalisée sur Kain. Lui aussi se demande si mon chef de clan nous dit vraiment la vérité.
— Je ne mens pas, si c’est ce que vous croyez. Il y a bien une meute, elle n’est pas directement en ville et n’y vient que très rarement. Elle est basée dans la Forêt du Marais Noir au Nord Est de la ville.
À l’opposé de la maison de Silas, je comprends. Pas étonnant qu’il ne les ai jamais vus s'ils sont vraiment là-bas.
— Comment as-tu pu convaincre une meute de te fournir en sang ? Nous connaissons tous les tensions qui existent entre nos deux espèces, notamment sur ce sujet.
Kain se lève de son fauteuil. Il nous abandonne quelques instants seuls dans le salon puis revient avec un cadre qu’il nous tend.
Une photographie est fixée à l’intérieur. Kain se tient dessus, aux côtés d’un autre homme. Il sourit, mais ce n’est pas ce sourire qui attire le plus mon attention, mais la couleur de leurs yeux à tous les deux. Ils sont dorés.
Je lève mon regard sur le vampire devant moi et pour la première fois, je lis de la nostalgie dans son regard carmin.
— Tu étais en résonance toi aussi, j’ose articuler.
— Nous avons vécu vingt ans ensemble, nous annonce-t-il. Je l’ai rencontré alors qu’il sortait tout juste de ses études. À peine nos yeux se sont croisés que le lien qui nous unissait s’était créé. C’était une évidence pour tous les deux. Nous étions faits pour vivre cette aventure ensemble. Nous étions heureux. Nous filions le parfait bonheur.
— Mais tu détestes les vampires qui se lient aux loups-garous, je l’arrête.
— Je n’ai jamais dit ça, me reprend-il. Je souhaite qu’aucun vampire de mon clan n’entre en résonance.
— Mais pourquoi ? Tu dis toi-même que se lier a été merveilleux pour toi.
— Ça l’était, oui, mais Lya, tu oublies que mes yeux ne sont plus dorés comme les tiens ou ceux de ton loup.
— Le lien s’est rompu ? je m’étonne. Je croyais que rien ne pouvait plus détruire un lien lorsqu’il était fait.
Il sert les lèvres et détourne le regard un instant. J’ai peur de comprendre.
— Il est décédé, révèle Silas à la place de Kain. Rien ne peut défaire un lien à part la mort.
Kain acquiesce avant de reprendre :
— La révélation des êtres surnaturels n’a pas qu’apporter une forme de paix vis à vis des humains pour ceux de nos espèces. Certains humains se sont mis à avoir peur de nous. Et bien souvent, la peur n’amène qu’une seule chose avec elle.
— La violence, je complète sa phrase.
— Des groupes de chasseurs se sont formés avec l’idée de défendre les humains contre la menace que nous représentions. La meute du marais fut l’une des cibles de ces groupes extrémistes. Ils ont attaqué en pleine nuit lorsque personne ne s’y attendait. Ils ont brûlé les maisons et la forêt. Ils ont tiré sur tout ce qui bougeait. Des familles avec enfants vivaient là, personne n’a été épargné. Gabe faisait partie des victimes de ce carnage.
Il marque un temps de pause que nous n’osons pas interrompre.
— J’étais là-bas ce soir-là. Je dormais chez lui, avec les siens. Ils m’ont toujours accepté parmi les leurs. Quand le massacre a eu lieu, j’ai vu rouge instantanément et j’ai laissé agir ma soif de sang. Ces chasseurs étaient équipés contre les loups-garous, mais pas contre les vampires. Je les ai décimés un par un. J’ai perpétré ma propre boucherie ce soir-là. Je ne leur ai laissé aucune chance, mais je n’ai pas été assez rapide. Je continuais mon propre carnage lorsqu’il a rendu son dernier soupir. Sa mort a transpercé mon corps comme un vent glacial. Le vide s’est emparé de moi, a vidé toutes mes forces. J’ai eu l’impression de mourir ce soir-là. La douleur de cette perte était ancrée dans mon corps, dans mon cœur et dans mon âme. Je ne pouvais expliquer à personne ce que je ressentais, mais elle était pire que tout ce que j’avais connu jusque-là. Perdre son lien revient à perdre une moitié de sois. Encore aujourd’hui, je sens ce vide en moi, cette froideur. La douleur est toujours présente et je sais qu’elle ne me quittera jamais. Je dois vivre avec elle jusqu’à la fin de mes jours, pour le restant de mon immortalité. Je ne souhaite à aucun autre vampire de vivre cette souffrance. Je veux vous éviter ce vide qui m’étreint chaque jour depuis qu’il est mort.
Silas pose sa main sur ma cuisse. Je sens aussitôt sa chaleur se répandre en moi, me réchauffer de l’intérieur. Maintenant que je connais ces sensations, je sais que je ne pourrais jamais plus m’en passer. Je ne peux qu’imaginer ce que ressent Kain.
— Cette souffrance ne peut effacer les moments heureux que vous avez vécus ensemble. Tu ne devrais pas empêcher les vampires de connaître cette sensation. C’est quelque chose de merveilleux que de s’unir de cette façon à quelqu’un.
— Un loup-garou n’est pas immortel, Lya. Il partira un jour et toi, tu resteras.
— Je le sais, crois moi. Pour autant, jamais je ne ferai le vœu de ne pas connaître ces instants.
— Nous en reparlerons dans plusieurs années, et on verra si tu tiens toujours le même discours d’ici là.
J’acquiesce, persuadée que ma pensée ne changera jamais.
— Et donc depuis tout ce temps, c’est eux qui te fournissent en sang de loup ? je reviens à notre sujet principal.
Il hoche la tête.
Je réfléchis un instant avant de prendre ma décision :
— Tu dois nous emmener les voir, je décide. Ils auront peut-être des informations pour nous.

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