Chapitre 20

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Me voilà en train de rouler en direction du poste de police. Je suis toute seule dans ma voiture. J’ai laissé Silas avec la meute du marais. Il voulait m’accompagner, venir avec moi faire mes recherches, j’ai refusé pour plusieurs raisons.

Celle que je lui ai dite : ça lui fera du bien de partager un peu de son temps avec d’autres personnes de son espèce, encore plus que certains d’entre eux sont en train de vivre le même traumatisme que lui. Ensemble, ils parviendront à se soutenir. Ils pourront lui apporter les conseils que je ne peux pas avoir, ne pouvant connaître ce qu’il vit.

Et celle que je ne lui ai pas dite : même si j’y crois, même si au fond de moi, je me dis que je vais retrouver ces enfants, la vérité étant que je n’ai aucune idée de si je vais y arriver. Je ne sais pas si les pistes que je vais suivre vont mener quelque part, je ne sais pas exactement ce que je vais chercher en arrivant au commissariat.

Il y a encore de nombreuses zones d’ombre dans cette histoire, et même avec la description de ce vampire, je ne suis pas sûre de le trouver. Kain n’a jamais vu ou entendu parler d’un vampire en ville qui porte des gants et possède une cicatrice sur le bras. Alors je ne pense pas trouver quoi que ce soit dans les données de la police.

Même si ce vampire avait été fiché chez nous, je ne pense pas avoir l’information de sa cicatrice dans son dossier et dans ce cas la description qu’on m’a donné est bien trop vague par rapport à la liste que nous avons. Beaucoup de monde peut ressembler à la description, même chez les vampires. Nous n’avons pas tous été transformés pendant nos jeunes années, au contraire. Les vampires ayant l’apparence de personnes plus âgées sont les plus communs.

Heureusement, nous ne sommes pas tous transformés contre notre gré. Au contraire, la majorité des transformations sont voulues et dans ces cas-là, ceux qui la demandent sont des personnes d’un âge plus avancé qui ne veulent pas vieillir.

Autrement dit, il va m’être difficile de retrouver ce vampire en un claquement de doigts et je ne peux donner de nouveaux espoirs à Silas si c’est pour les écraser juste après. Aujourd’hui, il a besoin d’une piste solide pour retrouver sa fille. Je dois la trouver avant de pouvoir la lui exposer.

Le commissariat n’a pas changé d’un pouce depuis ces quelques jours où je n’y mets plus les pieds. Les néons trop forts aveuglent toujours autant, les plaintes dans le hall d’accueil font toujours autant de bruit et les agents présents sont submergés par les personnes mécontentes de l’attente.

Je passe le comptoir pour aller jusqu’à l’open space des lieutenants. Tous sont plongés dans leurs enquêtes. Personne ne lève la tête lorsque je m’installe à mon bureau.

L’odeur de vieux café assaille mes narines. Je lève la tête, la tasse sur le bureau de Derek n’a pas bougé. Il n’avait même pas pris le temps de finir son breuvage avant de partir à l’entrepôt avec l’agent Garidech.

Je n’ai même pas pris le temps de m’informer quant aux obsèques de mon collègue. Je ne sais même pas s’il préférait se faire enterrer ou incinérer. Je secoue la tête, ce n’est pas le moment de penser aux morts. Je dois me concentrer sur les vivants, sur ceux qui attendent d’être sauvés.

— Greyvor dans mon bureau.

La voix de la capitaine se fait sans appel. Je sais que cela fait plusieurs jours que je ne lui ai pas fait de rapport, mais elle sait que je n’ai pas arrêté de travailler pour autant.

Je me lève et la rejoins dans son petit espace personnel où je prends place sur une chaise face à elle. J’ai du mal à rester en place. L’assise est inconfortable, le siège n’a même pas d’accoudoir et je ne sais quoi faire de mes mains.

Je sais que si elle me convoque dans son bureau, c’est pour une bonne raison, mais je n’ai pas le temps pour de l’administratif, j’ai mieux à faire que de l’écouter.

— Vous êtes au courant pour l’agression qu’ont subi l’agent Garidech et le lieutenant Corbin, commence-t-elle.

Je hoche la tête. Bien sûr que je suis au courant, c’est de ma faute ce qu’il s’est passé. Je ne peux pas passer à côté de cette information.

— Nous avons pu récupérer les images de la caméra agent de l’agent Garidech, il avait pris soin de l’allumer avant leur entrée sur les lieux. Nous voyons dessus les visages de leurs agresseurs.

À ces mots, elle ouvre son ordinateur et tourne l’écran vers moi. Le film se lance automatiquement. L'entrepôt est aussi sombre que le matin. On ne voit pas grand-chose à cause de la pénombre, mais la vidéo reste dure à regarder. On entend nos deux coéquipiers hurler de douleur, tenter de se défendre, tirer des coups de feu, mais cela est inefficace.

L’agent Garidech est le premier à s’effondrer au sol après qu’un corps se soit approché de lui jusqu’à se coller à lui. Il a été mordu et vidé de son sang. En tombant, sa caméra s’est quelque peu fissurée, mais on peut tout de même voir à travers.

On y voit Derek tomber à son tour par terre et être roué de coups. Je déteste regarder ces images, mais je me force à ne pas détourner les yeux. Il est important que je regarde toute la scène, tout ce qu’ils ont subi pendant que je n’étais pas là.

Ruben et Tony sont bien visibles sur les caméras. Ces deux monstres risquent la perpétuité pour ce qu’ils ont commis. Ce qui va être très long pour le vampire.

— Vous avez mis ces deux hommes derrière les barreaux et retrouvé les enfants, résume Aurel.

— Nous n’avons retrouvé qu’une partie du groupe, la partie humaine, je la corrige. J’ai découvert que des enfants loups-garous ont également été enlevés par un autre vampire. Si on le retrouve lui, on retrouve les derniers enfants et on met fin à l’ensemble des enlèvements qui ont lieu dans notre ville et ses alentours. On doit déterminer où il les retient.

— Des loups-garous ? Pourquoi s’en prendre à des loups-garous ? Ils ne sont pas des cibles plus compliquées à enlever ? me demande Aurel.

Je n’ai pas spécialement envie de lui révéler l’utilité du sang de loup sur les vampires. Je ne pense pas qu’elle chercherait à l’utiliser contre ceux de mon espèce et j’ai confiance en elle pour garder cette information pour ses seules oreilles, mais il s’agit tout de même d’un secret que nous avons décidé de ne pas révéler aux humains.

— Cela reste des enfants.

— Sauf que ça doit être plus dangereux pour eux de s’en prendre aux loups-garous plutôt qu’à des humains. Nous n'avons pas la même force de frappe, dira-t-on.

— Ils ne savaient peut-être pas qu’ils s’en prenaient à des loups-garous. Ils m’ont raconté que les enfants avaient disparu à la sortie de l’école. Ils ne savaient peut-être pas à qui ils s’en prenaient.

Désolée Aurel de te mentir comme ça, mais je ne veux pas que tu creuses dans cette direction. Tu n’as pas besoin de connaître la raison de leur enlèvement. Tu dois seulement te concentrer sur la manière dont on va les retrouver.

La capitaine m’adresse une moue désabusée. Elle a deviné que je ne lui dis pas toute la vérité.

— Bon, tu as une piste sur laquelle te pencher ?

— À part ce fameux vampire, aucune pour l’instant, mais je n’ai rien sur lui, qu’une description hasardeuse. Je suis au point mort. Une nouvelle fois.

Alors que nous nous enfonçons toutes les deux dans nos sièges, on toque à la porte de son bureau.

— Entrez, crie-t-elle.

L’agent Passenne passe sa tête par la porte. Elle n’ose pas ouvrir intégralement la porte. Elle regarde la capitaine puis pose ses yeux sur moi.

Passenne ne fait pas partie des policiers du poste qui ont posé problème à mon arrivée, ni de ceux qui ont cherché à m’approcher dès que j’ai pris mon poste. Elle est plutôt restée très discrète à mon égard. Il est rare qu’elle m’adresse la parole, pour ne pas dire que ça n’est jamais arrivé.

Je ne crois pas qu’elle ait un problème avec moi, ni même avec les vampires en général, sa posture vis-à-vis de moi n’est jamais offensive ou au contraire défensive. Non, elle est plutôt sur la réserve. Elle fait partie de ceux qui ne savent pas trop comment réagir à cette nouvelle de notre existence.

Elle est curieuse, mais n’ose pas poser les questions. Elle veut en savoir plus et en même temps aurait préféré ne jamais l’apprendre. Elle fait partie d’un entre-deux.

— Je crois que j’ai quelque chose, articule-t-elle à demi-mots.

— Alors venez et dites-nous, l’invite la capitaine.

Elle entre dans le bureau et referme la porte derrière elle. Elle marche à petit pas, mais passe très rapidement à côté de moi pour se placer plutôt du côté de la capitaine.

Elle pose son propre ordinateur sur le bureau.

— J’ai repris les recherches de l’agent Garidech après… après sa mort, parvient-elle à dire. Celles sur le véhicule que vous aviez repéré sur une caméra de surveillance.

— Je croyais qu’on n’avait rien trouvé, la plaque d’immatriculation n’étant pas entière ?

— C’était le cas, sauf que j’ai reçu un appel de Derek depuis.

— Comment va-t-il ? je saute sur l’information. Il est toujours à l’hôpital ?

— Il se remet et oui il est toujours à l’hôpital. Il s’est souvenu de la plaque d’immatriculation. Il a pu me la donner entièrement.

— Donc tu as pu identifier le véhicule ?

— En effet ! s’exclame-t-elle toute fière d’elle avec un grand sourire.

Elle nous présente les résultats de sa recherche. À l’écran, s’affiche un petit onglet d’identité du véhicule et surtout une photo ainsi que le nom et l’adresse de son propriétaire.

— Ingels Sherwood, je lis à voix haute.

— Ce n’est pas un nom d’ici, me fait remarquer Aurel.

— Non du tout. Il doit être nouveau dans le coin, c’est pour ça que Kain n’a pas encore entendu parler de lui. Il vient d’arriver et il cherche à s’implanter en ville, je continue ma logique. Sauf qu’au lieu de faire ça dans les règles de l’art avec les nouvelles lois mises en place pour nous, il préfère faire ça comme à l’époque : par la force.

— Tu peux regarder l’adresse indiquée ? je demande à Panssenne. Cette rue ne me dit rien.

— C’est normal, m’indique-t-elle en lançant tout de même la recherche sur internet. Elle ne fait pas vraiment partie de la ville. C’est situé à Rive-Sud.

Sur la carte, on voit s’afficher le lieu en question. Un immense domaine naturel privé situé à l’extrême sud de la ville, à une dizaine de kilomètres des dernières infrastructures.

— Les enfants seraient là-bas ? demande Aurel.

— C’est plutôt bien placé. Personne ne se promène de ce côté-là, le domaine étant privé et clôturé. Cet Ingels est au calme et à l’abri des oreilles et de yeux indiscrets. Sur un si grand domaine, il peut cacher les enfants n’importe où.

— Je vais appeler les équipes, on doit mener une intervention au plus vite.

— Non, je l’interromps.

— Comment ça non ? On a peut-être retrouvé les enfants.

— Justement, ce n’est qu’un peut être. Nous ne sommes pas certains que les enfants sont bien retenus là-bas. Si on mène l’assaut et qu’on ne trouve pas les enfants, Ingels aura tout le loisir de disparaître avec eux. S’il apprend qu’on est après lui, qu’on sait que c’est lui, il partira. Les vampires ont toujours été nomades, il saura fuir en un claquement de doigts et dans ce cas, on ne retrouvera jamais les enfants enlevés.

— Qu’est-ce que tu proposes alors ?

— Je vais aller à sa rencontre, je décide.

— Et comment ? Tu ne peux pas simplement aller sonner chez lui.

— Je sais, j’ai une autre idée. Derek m’a dit qu’ils avaient entendu Ruben et Tony parler du Night Phantom, la boîte de strip-tease, c’est là-bas qu’ils se sont rencontrés. Donc je présume qu’Ingels s’y rend également. Je me demande même si je ne l’ai pas croisé là-bas quand nous sommes allés arrêter Ruben. S’il passe encore ces soirées là-bas, je pourrai tenter une approche et essayer de savoir où sont gardé les enfants.

Aurel réfléchit un instant. Elle a ce pli entre les sourcils qui apparaît alors qu’elle se met à taper du pied sous la table.

— Je te laisse quarante-huit heures, pas une de plus, m’avertit-elle. On a déjà assez perdu de temps pour retrouver ces enfants. Dans deux jours, je lance l’assaut sur le domaine que tu aies eu tes réponses ou non.

— Très bien !

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