Chapitre 25
Ma respiration s’accélère. J’essaie de la contrôler, de reprendre le dessus sur mon stress, mais je n’y arrive pas. Les enjeux sont tellement grands que je ne parviens pas à être maître de moi-même.
Silas est assis en face de moi. Le camion blindé dans lequel nous nous trouvons roule à toute allure vers Rive-Sud. Dans quelques minutes, nous arriverons sur les lieux et alors la mission commencera.
Nous faisons partie de l’équipe qui passe par l’entrée principale de l’île. Nous sommes accompagnés de quelques agents de la brigade spéciale, autrement dit d’autres vampires, mais aussi par quelques agents humains. Même s’ils n’ont aucune capacité spéciale, ils restent des hommes surentraînés prêts à affronter les plus grands risques. Et contrairement à nous, ils sont meilleurs pour garder leur sang froid en toute circonstance.
Nous approchons de la fin du pont. Devant nous se dresse un immense portail noir, haut de bien quatre mètres. Il est surélevé de piques bien affûtées à ce que je vois. Ingels ne veut pas avoir d’invités surprises. C’est dommage pour lui, nous arrivons.
Notre conducteur ne ralentit même pas devant la grille. Au contraire, il donne un dernier coup d’accélérateur et sur notre passage le portail vole en éclats. Il s’ouvre en deux sans plus de cérémonies. La porte est ouverte.
Il gare le véhicule en plein milieu du chemin pour éviter que quiconque ne tente de s’échapper en voiture par ici après notre départ et nous descendons tous. C’est maintenant que l’assaut commence vraiment.
Nous nous postons autour du véhicule. Mes yeux perçants ne détectent rien. De même, à part le vrombissement du moteur et les oiseaux cachés dans les arbres, je n’ai pas l’impression qu’il y ait âme qui vive quelque part autour de nous.
— Equipe Alpha entrée sur site, nous transmettent nos radios.
— Équipe Gamma entrée sur site.
— Équipe Beta entrée sur site, se relaient-ils les uns après les autres.
Lorsque la neuvième équipe nous valide son emplacement, nous soufflons tous un bon coup. Chacune des escouades a réussi à pénétrer sur la propriété. Ce n’était pas forcément la partie du plan la plus difficile, mais d’elle découle toute la bonne réussite de la suite.
— À toutes les équipes, on se met en marche, annonce le chef de notre escouade.
Nous nous séparons par groupe de deux pour quadriller la propriété. Avec Silas, on s’enfonce au milieu des bois. Même si je n’entends rien et que lui ne flaire rien, nous restons tout de même sur nos gardes.
Nous ne savons pas sur qui ou quoi nous allons pouvoir tomber en nous aventurant sur la propriété d’Ingels. Ce vampire a je ne sais quel âge. Il a eu de nombreuses époques pour se préparer, pour comprendre le monde et l’anticiper.
Je ne sais depuis combien de temps il préparait la création de son clan ici, mais je pense qu’il a réfléchi à tout ce qui était possible. En enlevant des enfants loups, il devait se douter de représailles.
— Fait très attention à toi, je conseille à Silas.
— Je sais, c’est pareil pour toi.
— Non, tu ne comprends pas. Ingels a enlevé vos enfants. Il se doute qu’un jour vous allez trouver où il les retient. Il sait que vous pouvez venir sur cette île pour récupérer vos petits. Il a dû truffer les lieux de pièges anti-loups.
Il se met à grogner, comprenant que pour les siens cet assaut est bien plus dangereux que ce à quoi ils pouvaient s’attendre.
Nous continuons d’avancer sans rien détecter d’étranges. Il n’y a les traces d’aucun enfant, d’aucun homme, d’aucun vampire. Ce coin de la propriété semble complètement inhabité et inutilisé.
Les seuls êtres vivants sont les écureuils se pourchassant entre les branches, les oiseaux ayant fait leurs nids dans les cimes les plus hautes et les serpents ayant fracturé le sol pour se cacher.
— Ça n’y était pas ça sur les plans, me signale Silas en pointant une construction sur notre gauche.
— On ne devait pas la voir avec les arbres, je lui réponds. Allons voir.
Nous nous avançons et découvrons une cabane de jardin. Tout de bois, elle se fond dans le décor de la forêt.
— Je n’entends rien.
Je n’ai pas l’impression qu’il y ait qui que ce soit à l’intérieur de cet abri. Silas s’approche de la porte. À mon signal, il l’ouvre en grand et je pénètre à l’intérieur prête à faire face à ce qui pourrait m’attendre à l’intérieur.
Je calme les battements de mon cœur lorsqu’en entrant je découvre un petit laboratoire. Des étagères remplissent le mur sur ma droite et sont remplies de fioles et de bouteilles en tout genre. Sur ma gauche, une table prend toute la longueur du cabanon. Dessus repose des fleurs, des pétales et des herbes. Je ne peux pas toutes les identifier.
— Qu’est-ce que c’est ? je m’approche des feuilles écrites à la main sur le bord de la table.
Je m’étonne de n’avoir aucune réponse. Je me retourne et découvre Silas cinq pas plus loin hors de la cabane en train de se couvrir le nez. Je me rue sur lui.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? je lui demande.
— Aconite-tue-loup, se contente-t-il de me répondre en s’éloignant encore de quelques pas.
Cette plante est un véritable poison pour les loups-garous. Déjà, leur odeur leur est insupportable. Une seule injection, même d’une quantité très subtile de cette fleur, pourrait rendre malade même un loup robuste et en parfaite santé. Une quantité un peu plus élevée pourrait en tuer un dans d’atroces souffrances.
— Il a vraiment de quoi vous arrêter.
J’attrape ma radio et transmets l’information aux autres équipes. Les loups-garous doivent se tenir sur leur garde.
— Il a de quoi retenir et faire du mal aux enfants avec un tel attirail, se relève peu à peu Silas alors que nous nous éloignons.
— Il ne l’utilisera pas contre eux. Il a besoin d’eux en parfaite santé. S’il les affaiblit avec une dose d’aconit, ils ne supporteront pas le don de sang forcé qu’il leur impose. S’il a tout ça, c’est seulement pour vous. Vous êtes une menace qu’il doit éliminer alors que les enfants doivent être protégés.
— C’est de lui qu’ils doivent être protégés.
— Je sais et c’est bien pour ça qu’on continue d’avancer vers la bâtisse principale. Il ne laissera jamais les enfants s’aventurer par ici. On ne les trouvera pas dans ce coin. On doit se rapprocher du manoir. Nous aurons plus de chance là-bas.
Silas hoche la tête et nous reprenons notre chemin.
Je sens son stress alimenter ma propre angoisse. Le sang dans mes veines fourmille. Je ne cesse d’ouvrir et de fermer la main. J’ai l’impression qu’en gardant ce petit geste quotidien, je reste en éveil et suis prête à réagir si quelque chose nous tombe dessus.
Heureusement, ou malheureusement, je ne sais pas trop, il ne nous arrive rien jusqu’à ce qu’on arrive aux abords de la bâtisse principale. Nous sommes les premiers sur les lieux et gardons nos distances à l’abri des arbres pour ne pas être repérés.
Notre attente ne dure que quelques minutes, mais j’ai l’impression que cela fait des heures. D’autres duos apparaissent les uns après les autres tout autour de la demeure. Nous n’avons pas eu de nouvelles instructions par talkie, et personne n’a repéré quoi que ce soit pendant notre avancée. Autrement dit, les enfants sont forcément à l’intérieur du manoir.
Il s’agit d’un véritable château. Trois étages de pierres nous cachent le soleil. Des tours rondes au toit en flèche marquent la demeure sur ses murs extérieurs. Les fenêtres sont grandes et d’ici on devine des rideaux à l’intérieur, mais ce qui me marque le plus sont les barreaux installés à chacune d'elles. Impossible de passer par l’une d’entre elles pour entrer ou sortir. C’est à la fois une bonne et une mauvaise chose pour nous.
La mauvaise est que nous ne pouvons passer que par deux points d’entrées fixes ce qui minimisera notre effet de surprise et notre emprise sur les lieux. La bonne est que nous n’aurons que deux points à surveiller une fois à l’intérieur pour éviter que quiconque s’échappe ou que quiconque ne tente de venir prêter main forte de l’extérieur.
On pourrait essayer d’en tirer parti et de profiter. On sera moins nombreux à rester bloqués près des issues et plus nombreux à fouiller cette maison et à faire face aux menaces qu’on va pouvoir rencontrer à l’intérieur.
Sans avoir besoin de communiquer sur les nouveaux points d’entrées de chaque équipe, nous nous mettons tous en mouvements pour suivre le chef d’escouade. L’ensemble de notre équipe d’intervention se divise plus qu’en deux groupes. Nous nous retrouvons devant la porte principale.
Elle est fermée à clef. Silas s’avance et nous fait signe qu’il peut la défoncer. Je n’en suis pas si étonnée. Les loups-garous sont réputés pour avoir une force décuplée. Ce n’est pas une simple porte qui va le retenir.
Le décompte est lancé. Arrivé au zéro, la porte s’ouvre en sortant de ses gonds et nous déboulons dans l’immense hall. Aussitôt, nous nous mettons tous en mouvement. Avec Silas, nous nous approchons des escaliers avec d’autres agents quand cinq vampires débarquent face à nous.
C’était beaucoup trop calme jusqu’à présent. Il était temps qu’il y ait un peu d’animation. Ni une, ni deux, nous fonçons tout droit. Il ne s’agit que de nouveaux vampires. Il ne nous faut que peu de temps pour les maîtriser, et ce, sans grands efforts.
Les cinq vampires sont rapidement par terre et assommés. Ils ne poseront pas plus de problèmes. Nous montons les marches jusqu’au troisième étage sans croiser plus personne.
Ingels a accéléré les enlèvements depuis peu. Je ne pense pas qu’il ait eu le temps en parallèle de transformer beaucoup de vampires. Nous en avons déjà arrêté plusieurs lors de notre intervention dans le nord de la ville.
Il m’a également avoué ne pas avoir fait venir tout son clan au même endroit. Ils ne sont donc pas au complet.
— Elle est là, annonce Silas alors que nous arrivons sur le palier du dernier étage.
Un regain d’énergie parcourt mon corps. Elle ne vient pas entièrement de moi. Une grande partie arrive directement de ce que ressent Silas. Nous touchons enfin au but de toute cette enquête.
Il prend les rênes de notre groupe et avance dans un long couloir. Les portes s’enchaînent derrière nous, mais nous n’en ouvrons aucune. Si quelqu’un se cache à l’intérieur de ses pièces, ils pourront nous prendre à revers, mais tant pis. Nous préférons nous concentrer sur la piste des enfants.
Nous sommes là principalement pour eux. Si nous sommes tous là. Si cet assaut a été mené, c’est dans l’unique objectif d’enfin retrouver l’ensemble des enfants qui ont disparu.
Si nous pouvons arrêter en plus Ingels et son nouveau clan alors ce sera parfait, mais d’abord mettre en sécurité les enfants.
Au fond du couloir, nous tombons sur une porte bien étrange. Contrairement aux autres qui sont en bois classique, celle-ci a été renforcée par du métal. Plusieurs pièces de métal recouvrent les points d’ordinaire fragiles d’une porte.
— Ils sont là, souffle-t-il.
Je sens son excitation mélangée au stress remonter le long de ma colonne vertébrale. Je pose ma main sur son épaule avant que ses émotions ne me prennent la gorge et m’empêchent de parler.
— Nous y sommes, je lui murmure. Passons cette porte.
Je m’écarte pour laisser à Silas la place d’agir. Il est toujours notre homme le plus fort. Si l’un de nous peut enfoncer cette porte, c’est bien lui.
Il prend de l’élan et fonce, épaule la première, contre la paroi. Elle bouge, mais ne craque pas. Il doit s’y reprendre à quatre fois avant d’enfin passer à travers l’ouverture.

Annotations
Versions