Chapitre 26
Il fait sombre à l’intérieur de la pièce. Les fenêtres ont été barricadées. Une simple lumière vacillante oscille au bout d’un câble et éclaire faiblement.
La pièce sent le rassis et le renfermé. L’odeur du sang me prend rapidement au nez. Elle a ce côté boisée bien significative. C’est bien du sang de loup.
Il me faut un petit temps pour que mes yeux s’habituent à l’obscurité. C’est alors que je les vois. Ils sont sept enfants regroupés dans un coin de la pièce. Des chaînes entravent leurs poignets et les relient au mur.
— Ils sont là ! je m’écrie.
Aussitôt, l’escouade qui nous accompagne pullule dans la salle et rejoint les enfants. Les pleurs s’élèvent aussitôt. Tous les enfants, les uns après les autres, laissent toute leur peur s’échapper. Il était temps que nous arrivions.
— Esmée ?
Silas n’a pas eu le temps de s’approcher avant que l’équipe n’encercle les petits. Il tente de se frayer un chemin au milieu des agents.
— Papa ?
Une petite fille aux yeux bruns emplis de larmes se lève avant de courir droit vers Silas. Il l’accueille in extremis entre ses bras et la serra contre lui. Ses propres pleurs viennent se mêler à ceux de sa fille.
Mon estomac se noue, et ma gorge se serre pourtant, j’ai l’impression qu’un poids s’envole de mes épaules. Les émotions de Silas me parviennent de plus en plus facilement. J’ai presque l’impression de pouvoir les toucher, tellement elles sont denses en moi.
Je tente de mettre de côté ses émotions à lui pour me concentrer sur les miennes. Une vague de nostalgie m’emporte aussitôt. Je le regarde serrer contre lui la chair de sa chair et ne peut qu’envier ce lien qu’il a avec elle.
Moi aussi, je rêvais de pouvoir un jour connaître ce lien qui unit à un enfant. Je rêvais d’avoir ma propre famille. Je rêvais d’aimer ma fille, de lui apprendre à se débrouiller dans ce monde de brute, de lui montrer qu’elle est capable de tout entreprendre. Je rêvais de la voir grandir et s’épanouir à son tour. Je souhaitais tellement de choses.
Instinctivement, ma main vient se poser sur mon ventre. Je rêvais de tomber enceinte et de donner naissance. Ce rêve, on me l’a arraché, il y a des années, il y a près de deux siècles pourtant, il me fait toujours aussi mal. Une larme coule le long de ma joue. Je sais qu’elle a laissé derrière elle une coulée de sang. Je ne l’efface pas.
Je sais que je ne suis plus humaine, que d’une certaine façon, je ne suis plus en vie, mais mes émotions et mes sentiments sont encore authentiques. Pleurer me rapproche de mon humanité.
Mes yeux accrochent ceux de Silas qui a relevé la tête vers moi. J’oublie que si je peux lire en lui, il peut en faire de même. Notre lien est puissant. Il me tend une main alors que l’autre reste autour des épaules de sa fille.
Ses yeux pétillent des pleurs qui ont cessé, sa main tremble légèrement, mais son sourire est radieux. Depuis que je l’ai retrouvé, je crois ne pas l’avoir vu aussi heureux, aussi libre.
Je m’approche de lui à pas timide. Je ne veux pas le déranger dans ses retrouvailles. Je m’arrête à quelques pas de lui. Il se penche, attrape ma main et me tire jusqu’à lui. Il m’englobe dans son étreinte.
Mon cœur se réchauffe. Un frisson parcourt mon être. Il monte lentement de mes chevilles, remonte jusque dans mon ventre et fait hérisser les poils de ma nuque.
Je n’ai peut-être pas besoin d’enfant, pour avoir une famille. Cet homme, lié à mon âme, que mon cœur chérit, peut devenir ma famille. Celle que je souhaitais et que je souhaite toujours.
— Esmée, commence Silas en s’écartant de nous deux, je te présente Lya. C’est une amie, c’est elle qui m’a aidé à te retrouver.
Je souris chaleureusement à Silas avant de me tourner et de m'accroupir à hauteur de la petite fille. Je m’apprête à lui dire bonjour, lorsqu’elle pose sa main sur ma joue, m’enlevant toute réaction.
— Ils sont beaux tes yeux, me dit-elle. Tu as les mêmes que papa.
Ce n’est rien et pourtant, j’ai l’impression de vivre.
Esmée n’est pas plus haute que trois pommes, ses cheveux noirs sont en pagaille, remplis de terre et de poussière, ses mains sont sales et son visage aussi terreux que ses vêtements pourtant à cet instant précis, je la trouve magnifique.
— Merci, je parviens à articuler dans un souffle.
Je me relève et regarde le groupe d'enfants. Quelques pleurs continuent toujours, mais ils sont bien plus calmes. À première vue, aucun n’a de blessures graves. Les odeurs de sang proviennent de certaines morsures encore fraîches, mais tous les enfants tiennent debout tout seul.
— La maison est sécurisée.
Un agent vient de nous rejoindre à l’entrée de la pièce. L’assaut est terminé. Nous avons réussi. Tout va enfin rentrer dans l’ordre.
— Un des vampires s’échappe, nos radios à tous relaient l’information. Homme en costume avec un chapeau, il part vers le nord.
Ingels, je comprends aussitôt. Hors de question qu’il s’échappe. Sans réfléchir, je me lance à sa poursuite.
J’entends Silas qui scande mon prénom derrière moi, mais je ne l’écoute pas. Je suis déjà en bas des escaliers. Je passe la porte d’entrée en courant et me lance dans la direction indiquée.
Il ne peut pas s’enfuir. S’il n’est pas arrêté aujourd’hui, il recommencera. Ce n’est pas une possibilité.
Je donne toute mon énergie dans ma course. Je finis par entrapercevoir un complet blanc un peu plus loin devant moi. J’accélère encore. J’ai l’impression que mes jambes vont se défiler sous peu sous moi, alors que je commence à fatiguer que mon souffle me fait comprendre que j’en fais trop.
J’oublie les réactions de mon corps. Le rattraper. Voilà tout ce qui occupe mon esprit à cet instant précis. Je ne dois que le rattraper, l’arrêter et l’empêcher de nuire une nouvelle fois.
Je m’arrête net lorsqu’il m’attend juste devant l’entrée du cabanon que nous avions trouvé avec Silas. Son expression se durcit en me voyant.
— J’aurai dû me douter de ton implication.
Sa voix est rêche, dure comme de la pierre. Elle est aussi aiguisée que pourrait l’être une lame de couteau.
— C’était bien trop beau qu’une vampire comme toi cherche un clan pile au moment où je suis en train d’en créer un nouveau.
— Il aurait fallu vous en méfier plus tôt, je lui rétorque.
— Des yeux dorés, se fait-il la réflexion. C’est pour un loup que tu es ici ? Je suis déçu. Comment peux-tu t’abaisser à un tel niveau ? Ces animaux ne sont que des garde-manger pour nous.
— Et pourtant, ils sont bien plus humains que vous !
— C’est dommage que tu aies choisi leur camp. Tu aurais été un atout formidable.
À ces mots, il s’élance vers moi. J’ai tout juste le temps de l’esquiver pour éviter qu’il ne m’attrape à la gorge. Je roule sur le côté et me relève aussitôt. Je dois rester sur mes gardes. Ingels est bien plus vieux que moi, autrement dit, il est bien plus fort. S’il m’attrape, je suis foutue. Je dois trouver une combine pour prendre le dessus.
Je n’ai pas le temps de plus y réfléchir qu’il arrive sur moi. J’esquive ses coups autant que je le peux. Je dévie ses poings avant qu’ils n’atteignent mon visage, mais je ne suis pas assez rapide et je prends un coup de pied dans le ventre. Je recule de plusieurs pas sous le choc et tente de reprendre ma respiration coupée net.
La douleur m’assaille. Je ne serais pas étonnée si j’avais quelques côtes fracturées. Je passe une nouvelle fois au sol pour esquiver ses mains et en profite pour lui faucher les jambes.
Il tombe à la renverse, mais se relève aussitôt. Seule la terre recouvrant maintenant son costume blanc montre que j’ai réussi à prendre le dessus un dixième de seconde.
Ses yeux voient rouge. Son regard brûle d’un feu incandescent. J’ai réussi à l’énerver plus qu’il ne l’était déjà. C'est un très mauvais signe pour moi.
Je n’ai le temps de cligner des yeux qu’il se retrouve juste devant moi et m’assène un coup dans la mâchoire. Ma vision se trouble aussitôt alors qu’un son trident me vrille les tympans. Je n’ai pas le temps de me faire à l’un ou à l’autre, qu’Ingels attrape mon bras et me le tort. J’entends l’os craquer alors que je ne peux retenir un cri. La douleur se répand, elle vrille mes muscles. Un nouveau coup dans l’articulation de mes genoux, me fait tomber à terre. Je me rattrape tant bien que mal avec mon bras valide pour éviter que ma tête ne s’écrase sur le sol.
— Je n’ai jamais goûté au sang d’un autre vampire. Malheureusement, tu ne seras plus là pour avoir mon verdict.
Il se penche sur moi lorsqu’une ombre noire apparaît et fonce sur lui. Il est entraîné plus loin.
La douleur m’empêche de bien voir, le sifflement dans mes oreilles est un fardeau, pour autant, j’entends des grognements. Ce n’est pas une ombre qui s’en est prise à Ingels, c’est un loup-garou.
Je tente de me relever pour venir lui prêter main forte. Mes jambes ne peuvent plus me supporter. Je retombe sur les genoux aussitôt. Je ravale le cri en attrapant mon ventre meurtri.
Je cligne plusieurs fois des yeux pour retrouver un semblant de vue et parvient enfin à distinguer les formes. Je comprends, enfin, que c’est Silas. C’est lui le loup qui vient de me sauver la vie et qui est en train d’affronter Ingels. Sous cette forme, il fait presque sa taille. Sa fourrure est d’un noir étincelant alors que ses yeux brillent et pulsent comme des éclairs en plein orage.
Le vampire et le loup se font face. Silas a déjà réussi à blesser Ingels. Ce dernier se tient le flanc d’où un liquide carmin s’échappe. Tant que le vampire ne se retrouve pas au-dessus du loup, Silas aura l’avantage. S’il fait attention, il peut le battre.
Silas bande ses pattes arrières et s’élance d’un bond sur Ingels. Au lieu de l'esquiver, celui-ci l'attend de pied ferme. Il parvient à attraper la gueule de Silas alors qu’il a la mâchoire ouverte prêt à mordre.
Ingels surestime ses capacités. Sous cette forme, Silas est bien plus puissant que n’importe quel vampire. Il parvient à fermer sa gueule et arrache au passage plusieurs doigts des mains d’Ingels qui pousse un son rauque.
Sans attendre plus longtemps, Silas se remet en chasse, il mord Ingels au bras. Le duel entre les deux perdure et je ne parviens toujours pas à me relever. Si seulement je pouvais l’aider.
D’un coup, je me rappelle, je porte ma main à ma ceinture. J’ai toujours la dague du livreur avec moi. Si Silas parvient à s’en emparer, il pourra tuer Ingels une bonne fois pour toutes. Je récupère l’arme de mon bras valide et la lance le plus loin possible en direction du loup.
— Silas ! je crie aussi fort que je le peux.
Il tourne la tête au moment où la lame tombe sur le sol à quelques mètres de lui. Nous échangeons un regard furtif. Il a compris.
Il court aussi vite qu’il le peut, récupère la dague entre ses crocs et retourne en direction d’Ingels. Sauf que cette fois, celui-ci l'attend. Alors que Silas arrive à sa hauteur, il attrape le loup par sa fourrure et il se balance avec lui à l’intérieur du cabanon.
Je hurle. L’aconit-tue-loup est à l’intérieur. Si Ingels parvient à s’emparer de n’importe quelle dose et à l’administrer à Silas, ça en sera fini pour lui.
J’ordonne à mes jambes de m’écouter. Je me relève et parviens enfin à tenir sur mes pieds. Je vacille et manque de tomber à plusieurs reprises alors que je m’approche.
Je ne suis plus très loin lorsque tout bruit cesse à l’intérieur. Je me fige. Les secondes semblent durer une éternité. Je vois finalement une masse noire sortir de l’abri en bois. Il est aussi vacillant que moi, mais il se tient sur ses pattes. Il est toujours en vie. Il a réussi.
Il parvient à me rejoindre. Je pose mes mains sur sa fourrure. Elle est toujours aussi douce. Malgré l’épreuve qu’il vient d’endurer, il est toujours aussi beau.
Nous nous effondrons tous les deux au sol. Nous sommes tous les deux vidés de toutes nos forces. Nous n’en pouvons plus. On s’allonge côte à côte. Nos regards se croisent, se happent. C’est perdu dans ses yeux, au fond de son âme que je finis par perdre connaissance.

Annotations
Versions