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Il n’était pas si beau, pas non plus si intelligent, pas brillant... Il n’avait rien d’exceptionnel, sinon peut-être une tristesse dans le regard qui faisait pitié. Mais s’y remuait, dans cet abîme, une lucidité atroce : il voyait ce qu’aucun autre ne pouvait même imaginer. La vanité de toute chose roulait dans les maisons, les rues, les fêtes, le cimetière et jusque dans le secret d’une chambre ou le silence d’une église et personne, à part lui, ne s’en émouvait vraiment. Pourquoi cette vie ? Pourquoi rien ne dure ? Et une fois que tout sera passé... que restera-t-il ? Que les oiseaux chanteraient quand la mort le faucherait, que les beaux jours se succèderaient dans une routine implacable, froide, imperturbable, les enfants cependant riraient encore, les terrasses seraient toujours bondées, le magret toujours un festin et le vieux, là, au coin avec son cigare, le savourerait depuis si longtemps déjà, et le fils à son tour... sans rien faire d’autre, sans se douter de rien lui non plus.
La couleur, l’odeur, le présent à fond, de toute éternité, quand lui n’appartiendrait plus qu’à un passé dont on ne parle déjà plus. Que demain existe sans lui, ce qui était la triste évidence, et on comprend que le soleil ne lui était pas spécialement destiné. Isaac se croyait pourtant unique, et il l’était, aux yeux de sa mère.
Sa mère était morte aujourd’hui, mais d’abord était née magnifiquement : d’un Andalou beau comme le diable et d’une Bretonne solide comme un roc.
Buvez sec un verre d’orange sanguine avec beaucoup de citron et mangez, si tôt avalée la dernière gorgée, une épaisse galette de Sarrasin au beurre demi-sel. Ou mieux : faites les deux en même temps et rapidement. Voilà dans votre bouche un aperçu sensoriellement fidèle à ce que fut ce couple bizarre. À vivre intensément, la mort prématurément, et Isaac l’apprendrait par l’excellence et la brièveté de sa vie.

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