Chapitre 11

5 minutes de lecture

Par Laklandestine : https://www.atelierdesauteurs.com/author/251638085/laklandestine

*

Parvenu dans la kitchenette, Nicolas Bianchi tendit son smartphone au lieutenant. Alors qu'elle prenait un air dubitatif devant les messages du fils Marhic, il la regardait avec compassion. Elle semblait exténuée. Depuis combien de temps n'avait-elle pas dormi huit heures d'affilée ? Cette femme faisait tout pour donner le change, mais elle semblait ne plus avoir les moyens de percuter, ses neurones mis au repos forcé, en mode survie. Il aurait voulu lui proposer de s'allonger un moment. À défaut, il lui offrit un café qu'elle rejeta sur un ton sec et cassant.

Charlotte, noyée sous la fatigue, était soudainement montée sur ses grands chevaux. Elle ne comprenait rien à ce que Nicolas Bianchi lui faisait lire sur son minuscule écran et elle reniflait l'arnaque. Tentative de manipulation de la part de ce second qui jouait les gentlemen ? Ce ne serait pas la première fois qu'un suspect essayait de l'amadouer et le breuvage qui coulait déjà dans sa jolie céramique artisanale flairait l'embrouille et les gros sabots.

Non. En réalité, il sentait délicieusement bon et Charlotte Evra regrettait déjà amèrement sa levée de boucliers. L'épuisement lui avait encore une fois fait perdre pied. Il y avait un monde entre la poudre soluble dont elle avait l'habitude de se doper pendant les longues heures de bureau et le liquide onctueux qui s'ornait d'une mousse délicate devant ses yeux comme pour la narguer. Alors que les effluves envoûtants atteignaient ses narines et que son regard se laissait hypnotiser devant le délice s'écoulant de la Rolls italienne, elle salivait d'envie. Elle aurait donné cher pour rattraper son geste. Quelle mouche l'avait donc piquée ? Personne ne s'était jamais fait soudoyer avec un espresso, aussi divin soit-il. Ainsi, quand il le lui tendit gentiment en argumentant que le mort n'avait de toute évidence plus les moyens de partir en courant et que le meilleur torréfacteur de la péninsule était un ami de la famille, elle succomba à la tentation. L'homme debout en face d'elle était la douceur incarnée ; une denrée rare en ce bas monde.

Tandis que les lèvres de Charlotte Evra laissaient les arômes délicats envahir et subjuguer son palais, des bruits d'esclandre éclatèrent dans le couloir. Le garde semblait aux prises avec une femme décidée à forcer le passage. La voix de l'épouse de Jo, retentit ; elle insultait copieusement le "petit vigile incompétent" qui essayait de lui barrer la route. "Laissez-moi passer espèce d'ignare ! Savez-vous qui je suis ? Je vais vous faire virer !", criait Jane dont les talons résonnaient déjà sur le béton ciré du corridor.

Que faisait-elle ici celle-là ? Il fallait l'empêcher de passer et lui épargner la vision de son mari nu, mort et mutilé. Tandis que le lieutenant cherchait à atteindre la porte sans renverser sa tasse, Nick la devança et intercepta la femme de son ami avant qu'elle ne parvienne sur la scène du crime. En le voyant à travers l'embrasure de la porte, elle s'écria :

  • Ah ! Nick ! Où est Jo ? Il va me le payer, ce salaud ! Je vais le tuer ! Si tu savais !
  • Jane, calme-toi. Il faut que je te dise quelque chose, ma beauté. Assieds-toi.
  • M'asseoir ? Je n'en peux plus. J'en ai marre de ces conneries ! Je vais finir pas lui couper les couilles s'il continue ! Il dépasse les bornes !

Nicolas Bianchi prit alors Jane Marhic dans ses bras et lui annonça la tragédie. D'abord interdite, puis incrédule, elle finit par comprendre que la situation était bien réelle. Ce qui l'entourait confirmait le drame : le chariot de nettoyage en plein pendant les heures de travail, l'uniforme on ne peut plus officiel de celui qu'elle venait de confondre avec un vigile de supermarché, et le lieutenant de police qui lui présentait ses condoléances, un café à la main et des poches de kangourou sous ses yeux de cocker désolé.

Jane était intelligente et l'information fut intégrée rapidement. La veuve lança alors : "Bon débarras ! Il n'a que ce qu'il mérite ce saligaud ! J'espère que son assurance vie est en règle au moins !", tandis que Nicolas remit son paquet de mouchoirs dans sa veste.

Alors que Nick desserrait son étreinte, Jane le retint. Sa poitrine vint se coller contre son torse. De ses lèvres, elle commença à effleurer son cou, puis son oreille pour lui susurrer un : "Nous sommes libres maintenant mon amour.". Nick en eut des frissons de dégoût et son corps fut parcouru d'un spasme. Interprétant ce signe positivement, la douairière s'enhardit et vint peloter les fesses de cet homme qu'elle convoitait depuis si longtemps. C'est à ce moment que Gregory fit son entrée.

S'il est vrai que "la pomme ne tombe jamais très loin de l'arbre" ou que "les chiens ne font pas des chats", alors le fils Marhic avait forcément été échangé à la maternité. Personne n'a jamais compris comment deux arrivistes aussi cyniques avaient pu donner naissance à un enfant aussi fleur bleue. Tout les opposait. À moins que leur héritier ne soit le résultat logique d'une loi mathématique : deux négatifs s'annulent pour donner naissance au positif et Gregory serait ainsi un ange dans une famille de démons.

Nick vit la mine de Gregory se déconfire. Déjà furax, ce dernier accéléra le pas en faisant semblant d'ignorer le couple enlacé devant ses yeux. Le pauvre s'imaginait sans doute une énième aventure de Jane avec tout ce qui lui passait sous la main. Pire, Nick perçut un sentiment de trahison dans le regard du jeune homme qui se confiait souvent à lui. Il s'imagina devoir détromper ses conclusions avant de pouvoir lui annoncer le drame dont son père avait été la victime.

Nicolas Bianchi repoussa promptement la femme qui l'enlaçait pour ouvrir ses bras à son jeune ami. Le fils Marhic esquiva pour continuer fermement son chemin en direction du bureau. Mais la main de Nicolas sur son épaule l'arrêta. "Ce n'est pas beau à voir", prévint-il sur un ton qui semblait vouloir le protéger. Gregory se retourna pour faire face à ce grand charmeur d'ordinaire enjoué. Il était en train de comprendre que quelque chose de très grave s'était passé. Par réflexe, il s'adossa au mur de ce couloir qu'un décorateur avait eu l'idée lucrative de recouvrir de panneaux en bois laqués blancs. Un cliquetis se fit alors entendre. Sur son porte-clefs, le pass de son père venait visiblement d'enclencher le déverrouillage d'une serrure.

Charlotte Evra s'élança pour intervenir. Tandis qu'elle envoyait les deux hommes s'asseoir sur le canapé, elle fit pivoter le panneau. Derrière cet élément en apparence purement décoratif avait été dissimulé un petit coffre-fort. Charlotte Evra mis des gants pour récupérer la carte de visite de l'agence "Escort & More " qui avait été enroulée autour de l'une des branches de la poignée en étoile. Au dos, quelqu'un y avait noté la date de la veille et un prénom : Gladys.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 7 versions.

Vous aimez lire Julien Neuville ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0