Chapitre 12

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Par Sam Sepiol : https://www.atelierdesauteurs.com/author/1315981518/sam-sepiol

*

Plongé dans les profondeurs d’une ruelle, il ne payait vraiment pas de mine. Pourtant, chaque soir défilaient sous les néons bleutés de son enseigne un cortège hétéroclite d’hommes et de femmes en quête de plaisirs suaves et de spectacles sensuels. Au Lust Lagoon, il y en avait pour toutes les envies. Parmi les stripclubs de la capitale, il figurait comme l’un des rares à ne recourir à aucune publicité pour attirer sa clientèle : ici, tout se faisait au bouche-à-oreille, y compris lorsque s’organisaient les soirées les plus débridées de l’arrondissement. Cette intimité entre « personnes de bons goûts » contribuait à son charme selon les habitués de cet oasis de débauche.

Lorsque Gladys poussa à la hâte la porte de l’établissement, le lieu semblait inondé d’une paisible léthargie. Il était 17h : le calme avant la tempête, certainement. Seul un rythme aux battements réguliers, accompagné de vibrations électroniques, venait combler de son écho ce silence. Les lèvres pincées, la jeune femme balaya la pièce du regard. Personne, excepté le dos d’une silhouette dans un canapé bleu en contrebas, dont l’ombre, éclairée sporadiquement par un tourbillon de spots lumineux, laissait échapper les volutes ondoyantes d’une cigarette. Georgie l’attendait.

D’un pas se voulant décontracté, elle s’engagea dans l’escalier; la crispation de son visage figé comme une statue grecque, elle, criait l’exact contraire. Pourquoi donc la faire venir ici ? Si un SMS ou un appel ne suffisaient pas, cela ne présageait rien de bon. Surtout pour ce qui se profilait comme une discussion en tête-à-tête.

Elle avait pourtant toujours suivi scrupuleusement ses indications, jamais rechigné devant le travail – même face aux clients les plus tordus –, sans poser de questions, se contentant de faire son job et de prendre sa part. Alors pourquoi l’amener ici ? Pour en faire sa prochaine stripper ? Elle l’avait pourtant prévenu, dès le départ, qu’elle se limiterait à l’escorting. Peu importe l’augmentation, elle ne voulait pas prendre le risque qu’on puisse la reconnaître; si sa mère apprenait dans quel business elle trempait, elle la renierait immédiatement. Pire, elle se laisserait peut-être mourir …

« Tu es en retard, chouchou. »

Dans son large fauteuil aux éclats de saphir, Georgie trônait comme une divinité dans son royaume; et lorsqu’on connaissait un peu le personnage, cette description ne semblait pas si éloignée de la réalité. Au sein de son giron de proxénétisme orbitait une multitude de prestataires aux services variés, allant de la prostitution classique au travail du sexe numérique, en passant par l’offre de pratiques charnelles New Age et de spectacles érotiques. Mais le plus impressionnant pour Gladys était certainement sa capacité à harponner de nouveaux clients, souvent importants, prêts à mettre la main à la poche pour deux ou trois fois plus que ce qu'elle aurait pu espérer trouver par elle-même. Pêcher, c’était un art à part entière, pensait-elle parfois avec ironie.

Au Lust Lagoon, ce néo-Atlantide de la luxure, elle y mettait les pieds pour la troisième fois; les joues empourprées, elle tenta d’articuler une moue désolée :

« Excusez-moi, les cours à la fac ont fini plus tard que prévu.

  • Ne t’inquiète pas ma chérie, viens donc t’installer. »

Tandis que la jeune femme se posait maladroitement sur le fauteuil d’en face, une exhalaison brumeuse passa devant le visage de Georgie; se confondant avec ses grands yeux gris, elle intensifiait le mystère dans son regard, si étouffant et pourtant si magnétique.

« Si je t’ai convoquée ici, c’est que j’ai un poisson au bout du fil. Un très gros poisson. Le genre obsédé par la discrétion, mais qui sait récompenser le travail bien fait à sa juste valeur … »

Une lueur d’inquiétude fila devant les pupilles de Gladys.

« La fille que j’avais sur le coup n’est finalement pas en mesure de le faire. J’ai besoin d’une remplaçante …

  • Écoutez, je …
  • Tu seras payée le triple de d’habitude; je compte sur toi. Tu as rendez-vous ce soir à 21 heures, à la tour Carpe Diem. J’imagine que tu sais où elle se trouve … »

La jeune femme laissa échapper un souffle angoissé; elle voulut répondre, mais sa bouche resta entrouverte dans une catalepsie muette.

« … J’ai déjà transmis ton nom au client. Rends-toi à la réception et on te guidera jusqu’à lui. »

Georgie se leva cérémonieusement, et laissa glisser son regard sur le décolleté timide de son employée. Un rayon violet zébra furtivement son visage.

« Une dernière chose, chouchou … J’aurai besoin que tu portes des vêtements très spéciaux pour l’occasion … et quelques accessoires. »

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