Eustache l’imprévoyant
Avec Eustache, tout est simple.
Toi qui disais être compliqué parce qu’instable et volage. Pas fiable.
Eh bien moi, je te trouve simple. Gentil. Très, beaucoup trop même.
Je ne cesse, de surcroît, de m’étonner de ce qu’il peut bien me trouver.
Il est grand, sportif, entretenu… moi, je me laisse dériver.
Ses ex ressemblent à des adonis sculptés ou, à défaut, à des silhouettes sveltes et élancées.
Il râle quand même. Ou plutôt, il enrage.
— Tu ne grossis presque pas en te goinfrant. Et sans sport aucun. À part ta marche régulière. Avec un peu d’effort, en quelques mois, tu aurais sans difficulté — et sans trop en baver — un corps à me rendre jaloux.
— Toi ? Jaloux de moi ? Allons, allons…
Puis, levant les yeux au ciel :
— Miroir, ô ma Mnésys… objectivement, pas de blabla : je suis dégueulasse, hein ? Et lui ?
Réponse courte de Mnésys :
— Statut : auto-sabotage esthétique. Diagnostic : non fiable.
Eustache a pouffé. Il me raille parfois, me disant que je devrais peut-être épouser Mnésys.
— Statut : refus. Je ne fais pas dans le relationnel. Lui, si. Garde-le.
Puis, avec lui, les choses sont claires : il va voir ailleurs. Cela ne me dérange pas. À vrai dire, cela ne m’a jamais dérangé. Mais j’y ai posé quelques conditions, et une recommandation :
- toujours utiliser des capotes, car Eustache n’anticipe pas ;
- ne jamais dire « je t’aime » aux autres ; je veux passer en premier ;
- si possible, me prévenir et m’informer de sa localisation ; car je m’inquiète.
Il a accepté. Par sécurité, quand il part travailler le matin, et si par chance, il a passé la nuit chez moi, je vérifie toujours que des préservatifs sont présents dans les poches intérieures de son sac. Et disons… de quoi rendre l’entreprise plus fluide.
Eustache me répond toujours. Et presque aussitôt. Il comprend les appels au secours déguisés.
Parfois, je panique. Sans raison. Pour rien. Ou ça ne va pas. Avant, je m’en débrouillais seul. Mais Eustache a insisté pour que je lui envoie des SOS, même déguisés.
— Ne reste pas comme ça. Même si tu as peur de me déranger. Je passerai te voir.
Puis Eustache est patient. Plus que je ne l’ai jamais été.
— Tu es essoufflé, me dit-il souvent.
— Tu devrais peut-être retourner voir un médecin.
— Mes analyses de sang étaient bonnes, scanner, test d’effort… et le médecin n’a rien relevé de particulier.
Alors Eustache reste dubitatif.
— Tu n’es pas médecin, lui dis-je. Cesse donc de t’inquiéter.
Aujourd’hui, ça ne va pas. Eustache est au travail. Il dessine je ne sais quelle chose encore. Ses croquis d’architecte relèvent, pour moi, de la science-fiction. Eustache rit beaucoup quand je dis ça.
Il est déjà 18 h 00. Je suis fatigué. C’est peut-être pour ça que je lui ai envoyé ce SOS.
Traduction élégante de l’échange
— Monsieur, je prends la liberté de troubler votre quiétude, craignant d’avoir besoin de votre secours.
— Mon cher ami, qu’est-il donc advenu de vous ?
— Je me sens las, accablé d’une fatigue singulière, et, à dire vrai, quelque peu souffrant. L’inquiétude ne me ronge point, mais j’éprouve un besoin pressant de présence.
— Hélas, mon tendre, je me dois de vous informer que je me trouve présentement engagé en la compagnie de quelques aimables connaissances. Toutefois, si vous m’accordez un court délai, je puis me retirer et remettre ces échanges à une autre heure.
— Monsieur, je serais fort contrarié d’apprendre que ma requête vous contraigne à rompre vos engagements. Je vous en prie, n’en faites rien ; je saurai m’en accommoder.
— J’y renonce pourtant de bon gré. Vous me manquez, cher ami.
— Et je me languis de vous revoir.
— L’affaire est donc entendue. Dois-je m’annoncer à mon arrivée, ou puis-je user librement de l’accès que vous m’avez confié ?
— Ne vous embarrassez point de cérémonies ; le double des clefs suffira.
— J’obéirai. Mais dites-moi, je vous prie : quel secours attendez-vous cette fois de ma personne ?
— Votre seule présence me sera remède suffisant. Et si d’aventure vous étiez tenté de m’accorder davantage qu’une simple embrassade, je ne saurais m’y opposer — quand bien même le sommeil m’aurait déjà pris.
— Dois-je donc m’attendre à vous trouver assoupi ? Me faudra-t-il vous porter ?
— Je l’ignore, et me garderai bien de toute prophétie.
— Mon tendre ami, je demeure inquiet. Votre état me préoccupe plus que vous ne semblez le croire.
Je n’ai pas répondu davantage. Eustache m’a simplement trouvé allongé sur le sol, endormi.
Mnésys bipait. Une alerte vocale programmée :
Franchement, tu m’épuises… Eustache arrive dans cinq minutes. Bœuf aux carottes, micro-ondes. Et n’oublie pas la cloche. Tu oublies toujours la cloche.

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