La tour
Dors, petit cœur, ferme les yeux, la nuit veille et le vent est doux.
Une reine marche quelque part, là où les chemins ne font plus de bruit.
Avec elle va un grand chevalier, fatigué, mais jamais perdu,
Il garde un rêve un peu cassé, qu'un jour quelqu'un recoudra.
On dit qu'un jour, tout sera entier, comme les jouets qu'on répare,
Et que le monde, un peu fatigué, se rendormira sans histoire.
Alors dors sans crainte, mon enfant, car tout ce qui fut brisé attend,
Et rien ne presse, rien ne fuit, le monde veille pendant la nuit.
Elle lisait.
C'était la seule constante de ses journées — avant le livre, le temps n'avait pas de forme. Elle avait appris à ne compter que les livres, pas les jours. Celui qu'elle tenait en ce moment lui avait été apporté par Torve, dix jours plus tôt, peut-être douze. Un récit de voyage dans les terres du nord, écrit par un marin dont elle ne saurait jamais s'il était encore en vie.
Les bruits vinrent du bas.
Elle n'y prêta d'abord pas attention. Les gardes se battaient parfois entre eux — des orcs qui réglaient quelque chose selon leurs propres règles, dans leur propre langue. Elle avait cessé depuis longtemps d'essayer de comprendre. Elle tourna une page.
Les bruits changèrent.
Pas une bagarre. Quelque chose d'autre. Plus court, plus brutal. Un choc de métal, puis rien. Un autre, puis rien. Comme quelqu'un qui travaillait méthodiquement, sans se presser.
Freyla posa le livre.
Elle compta sans le vouloir — les étages, les paliers, le bruit qui montait vers elle. Il n'y avait plus de voix. Même les orcs ne faisaient plus de bruit, et les orcs faisaient toujours du bruit.
La porte s'ouvrit à la volée.
Le garde entra en reculant, les yeux tournés vers l'escalier, et claqua le battant derrière lui de tout son poids. Humain, celui-là — un des rares. Il haletait. Il avait lâché son épée quelque part en chemin et ses mains cherchaient quelque chose à tenir sur le bois de la porte, comme si sa propre masse pouvait suffire.
Freyla ne bougea pas.
Elle regardait son visage. Elle n'avait jamais vu cette expression sur un garde. Quinze ans à les observer — leur ennui, leur mépris, leur indifférence — et jamais ça. Ce qu'il avait dans les yeux n'était pas de la peur ordinaire. C'était autre chose. Le genre de terreur qu'on emporte avec soi.
Il ne la regardait pas. Il regardait la porte.
La poignée bougea.
Lentement. Pas le mouvement de quelqu'un qui force. Le mouvement de quelqu'un qui n'a pas besoin de forcer.
Le garde recula d'un pas, puis deux. Son dos trouva le mur opposé. Il dit quelque chose — une prière peut-être, ou un nom, dans une voix trop basse pour qu'elle comprenne.
La porte s'ouvrit.
L'homme qui entra dut baisser la tête pour passer le chambranle. Ses épaules frôlèrent les deux montants. Il ne regarda pas Freyla. Il regardait le garde.
Ce qui suivit fut très bref.
Le garde leva un bras — trop lentement, trop tard, peut-être même sans y croire lui-même. L'épée de l'homme était large comme une planche, brisée au tiers, et elle traversa ce qui se trouvait devant elle de haut en bas avec la logique tranquille de quelque chose qui accomplit ce pour quoi il a été fait.
Freyla entendit le bruit.
Elle ne détourna pas les yeux. Elle ne sut pas pourquoi. Peut-être parce que quinze ans dans une tour lui avaient appris que ce qu'on n'affronte pas dans l'instant revient la nuit.
L'homme se retourna.
Ses yeux étaient rouges. Pas la rougeur de la fatigue ou du sang — une couleur propre, profonde, qui n'appartenait pas au visage humain. Il la regarda, et pendant ce battement-là elle comprit qu'il ne voyait peut-être pas vraiment ce qu'il regardait.
Puis il cligna des yeux.
La rougeur disparut. Ce qui restait était ordinaire — ou aussi ordinaire que pouvait l'être le regard d'un homme de cette taille, couvert de ce dont il était couvert, debout dans sa chambre.
Il s'agenouilla.
— Ma reine, dit-il.
Sa voix était calme. Pas de triomphe, pas de déférence apprise. Il disait ce qui était, avec la certitude tranquille de quelqu'un qui nomme une évidence.
Freyla n'avait pas bougé d'un centimètre depuis que la porte s'était ouverte. Elle prit conscience de sa propre respiration — trop courte, trop haute dans la poitrine. Elle fit ce qu'elle pouvait pour l'égaliser.
— Qui êtes-vous, dit-elle enfin.
Ce n'était pas vraiment une question. C'était ce qu'on dit quand on n'a rien d'autre.
Son regard parcourut la pièce — les livres empilés, la fenêtre trop étroite, le lit défait. Comme s'il essayait de reconstituer quelque chose à partir de ce qu'il voyait. Puis il revint sur elle.
— Je ne sais pas, dit-il.
Dehors, quelque part en bas, un cheval s'ébroua.
Freyla recula jusqu'au mur sans s'en apercevoir. Son dos trouva la pierre froide et elle s'y appuya comme si elle en avait besoin.
L'homme était toujours à genoux. Il ne cherchait pas à se relever, ne cherchait pas à avancer. Il attendait — mais pas d'une façon qu'elle reconnaissait. Pas la patience calculée des gardes, pas l'indifférence des orcs qui la regardaient à travers elle depuis quinze ans. Quelque chose d'autre. Comme si l'attente lui était naturelle de la même façon que la respiration.
Elle regarda ses mains, à nouveau. Elle essaya de ne pas regarder l'encadrement de la porte, où quelque chose dépassait dans le couloir que la lumière ne lui permettait pas d'identifier clairement.
— Il y a un cheval dehors, dit-elle. Elle n'avait aucune idée pourquoi elle disait ça.
— Oui.
— C'est le vôtre ?
Une pause.
— Non.
Freyla inspira lentement. Elle avait peur — une peur nette, honnête, qui ne ressemblait pas à la peur émoussée de ces quinze dernières années. Celle-là était vive. Cet homme pouvait la tuer d'une main, et quelque chose dans ses yeux lui disait qu'il n'en avait aucune conscience.
Mais il était à genoux.
Et il l'avait appelée sa reine.
Elle se détacha du mur.
— Levez-vous, dit-elle. Sa voix ne trembla pas. Elle ne sut pas d'où elle tira ça.
Il se leva. Et elle comprit alors vraiment sa taille — il dépassait tout ce qu'elle avait croisé dans cette tour, orcs compris. Il se tenait là dans l'espace réduit de la chambre comme quelque chose qui n'y avait pas sa place, et pourtant il ne pesait pas sur l'espace. Il était simplement là.
— Il faut partir, dit-elle.
Ce n'était pas un plan. C'était la seule chose qui existait.
Il inclina la tête.

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