La fuite

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L'escalier sentait le sang.

Il descendit devant elle sans un mot. Elle comprit sans qu'on le lui explique — le danger venait du bas, pas du haut. Elle suivit, une main sur la pierre froide du mur, les yeux sur sa silhouette dans le noir. Il avançait comme si l'obscurité ne changeait rien, comme si ses pieds savaient où se poser indépendamment du reste.

Au premier palier, sa botte à elle accrocha quelque chose de mou. Elle se rattrapa au mur, inspira, continua. Elle ne regarda pas.

Ses livres étaient restés sur la table. Elle n'avait pas pensé à les prendre et maintenant il était trop tard et elle ne savait pas pourquoi ça l'occupait encore, à cet instant précis.

La porte du bas était entrouverte. De l'air passait par le bord.

Il s'arrêta, l'écouta une seconde, puis l'ouvrit.

L'air la frappa comme quelque chose de physique. Pas le froid — enfin, si, le froid aussi, mais surtout l'espace. L'absence de murs à portée. Le ciel au-dessus d'elle, noir et immense, troué d'étoiles qu'elle n'avait vues que depuis une fenêtre trop étroite pendant quinze ans. Elle s'arrêta sur le seuil sans le vouloir.

— Il faut bouger, dit-il.

Elle bougea.

Le cheval attendait à une vingtaine de pas, attaché à un anneau de pierre. Grand — plus grand qu'elle n'aurait imaginé. Un animal de trait, large d'encolure, dont les naseaux fumaient dans l'air nocturne. Pas la bête légère qu'on choisit pour fuir. Elle comprit en le regardant que la fuite ne ressemblerait pas à ce qu'on raconte.

Il détacha la longe, se hissa en selle avec une facilité qui n'avait rien d'humain, et lui tendit la main.

Elle la prit.

Elle se retrouva en selle devant lui, le dos contre sa poitrine, ses mains cherchant quelque chose à tenir dans la crinière de l'animal. Il n'y avait pas besoin de lui dire de s'accrocher. Elle s'accrocha.

Il talonna le cheval.

La tour disparut derrière eux dans le noir.

Le cheval galopait — pas le galop d'un coursier, quelque chose de plus lourd, de plus régulier, qui faisait trembler la terre à chaque foulée. Le rythme s'installa, et avec lui quelque chose d'inattendu : une odeur.

Le cuir. La sueur de l'animal. L'herbe froide que ses sabots arrachaient par endroits.

Freyla avait oublié que les choses avaient des odeurs dehors. Pas les odeurs fermées de la tour — la pierre, la poussière, l'huile des lampes. Des odeurs qui venaient de loin, portées par l'air, qui changeaient selon qu'on passait près d'un bois ou d'un champ. Elle reconnut quelque chose dans tout ça sans pouvoir le nommer d'abord. Puis ça vint — une image, pas un souvenir construit : son père qui la soulevait pour la mettre en selle devant lui, cette même odeur de cuir et de cheval chaud, et elle qui riait parce qu'elle était trop petite et que c'était trop haut.

Elle avait cinq ans.

Elle garda les yeux ouverts sur le noir devant elle. Le monde défilait de chaque côté — des champs, une lisière de forêt, le ciel sans fin au-dessus. Elle était dehors. Vraiment dehors, le vent dans les cheveux et la terre qui passait sous elle. Quelque part dans cette sensation il y avait quelque chose qui ressemblait à de la joie — une joie ancienne, enfouie, qui ne savait pas encore si elle avait le droit de remonter.

Le doute arriva dans son sillage, comme il arrivait toujours.

Elle ne connaissait rien de cet homme. Pas son nom. Pas ce qu'il était. Elle ne savait pas ce qui l'attendait au bout de cette route, ni ce que le monde était devenu en quinze ans. Elle partait pour ça — un inconnu sans mémoire et une direction qui n'existait que dans sa tête.

La cage était derrière elle. L'inconnu devant.

Le roulement de sabots interrompit tout le reste.

Trois chevaux, au son. Ils arrivèrent par la droite, coupant depuis un autre chemin — des cavaliers qui les attendaient dehors ou qui avaient eu le temps de seller. L'homme dans son dos ne dit rien. Elle sentit ses bras se resserrer légèrement autour d'elle.

Le choc fut sourd.

Un bruit sec, et l'homme eut un mouvement bref — pas un recul, pas un cri, juste une tension dans tout le corps, une seconde, puis rien. Elle regarda et vit le carreau d'arbalète planté dans son épaule droite, traversant le tissu et la chair, le bois clair dépassant de part et d'autre.

Il tenait les rênes.

— Baissez la tête, dit-il.

Elle se baissa.

L'épée sortit du fourreau par-dessus elle — elle entendit le son du métal, sentit le déplacement d'air — et le premier poursuivant qui arriva à leur hauteur n'eut pas le temps de lever son arme. Le coup fut horizontal, sans appel. L'homme vida sa selle.

Le deuxième était à leur gauche, son cheval serrant le flanc du leur pour les forcer à ralentir. L'épée se leva à nouveau et s'abattit — pas sur le cavalier. Sur l'encolure de sa monture. Ce qui suivit fut violent et bref. Le cheval tomba vers l'avant et son cavalier passa par-dessus.

Le troisième s'arrêta.

Elle l'entendit faire demi-tour. Ses sabots martelèrent la terre dans l'autre sens, et le bruit s'éloigna jusqu'à disparaître.

Ils chevauchèrent longtemps.

Le galop laissa place à un trot soutenu, puis à quelque chose de plus mesuré quand le terrain se fit moins régulier. Les lieues passèrent dans le silence. L'homme derrière elle ne parlait pas, et elle ne parlait pas non plus. Il n'y avait rien à dire qui n'aurait pas sonné creux.

Le froid s'installa progressivement, le genre qui ne prévient pas mais qui finit par peser sur les épaules et engourdir les doigts. Elle se surprit à se laisser aller contre lui sans l'avoir décidé, cherchant la chaleur là où elle se trouvait. Il ne bougea pas. Il ne dit rien.

À un moment, elle ferma les yeux.

Juste une seconde, d'abord. Puis le balancement régulier du cheval fit son travail, et sa tête s'inclina, et elle dormit — ou quelque chose qui y ressemblait, une somnolence lourde qui n'était pas vraiment du repos mais qui était mieux que rien. Elle rêva de l'odeur du cheval et d'une voix qu'elle ne pouvait pas reconstituer entièrement, juste le timbre, juste la chaleur.

Elle se réveilla quand le pas changea.

Le ciel à l'est n'était plus tout à fait noir — une nuance, à peine, une promesse grise qui n'était pas encore l'aube. Des arbres autour d'eux maintenant, et dans la trouée entre les troncs, une masse sombre qui ressemblait à une bâtisse.

Il tira doucement sur les rênes.

La chaumière avait dû être quelque chose, autrefois. Les murs tenaient encore, et la toiture pour l'essentiel, mais la végétation avait commencé son travail — du lierre sur les pierres, de l'herbe haute devant la porte, un volet décroché qui pendait sur le côté. Elle était vide au sens où les endroits abandonnés brusquement sont vides : une table avec deux bols encore dessus, un tabouret renversé, des hardes accrochées à un clou comme si leur propriétaire avait prévu de revenir.

Il n'était pas revenu.

L'homme attacha le cheval à ce qui restait d'un poteau, poussa la porte — elle résista, puis céda — et entra le premier. Freyla le suivit. L'intérieur sentait le renfermé, la terre battue, une légère odeur de moisissure, et quelque chose d'autre, plus vieux, plus humain, qui s'accrochait encore aux murs.

Il s'assit sur un banc bas sans cérémonie. Le carreau dépassait toujours de son épaule. Il ne semblait pas y penser.

Elle, si.

— Il faut enlever ça, dit-elle.

— Ça peut attendre.

— Non.

Il leva les yeux sur elle. Elle soutint son regard.

— C'est un ordre, dit-elle.

Le silence dura un moment. Elle ne savait pas d'où lui venait cette voix-là — la même que dans la tour, quand elle lui avait dit de se lever. Quelque chose qui n'avait pas eu le temps de rouiller.

Il inclina légèrement la tête et défit l'attache de son manteau.

Elle n'avait pas de trousse de soins. Elle avait les bols de la table, qu'elle essuya avec ce qu'elle trouva de moins sale dans la pièce, et de l'eau dans une outre accrochée à la selle du cheval. Elle fit ce qu'elle put. Le carreau sortit proprement — le tissu et la chair avaient résisté, mais il passa. Il ne fit pas un son.

Elle nettoya. Elle banda avec des lanières découpées dans une des hardes accrochées au mur. Ses gestes étaient ceux de quelqu'un qui n'avait jamais appris à soigner mais qui avait lu à ce sujet, un jour, dans un des livres que Torve lui avait apportés.

— Ça tiendra, dit-elle enfin. Ce n'était pas une question.

— Oui, dit-il.

Il se leva, prit le tabouret, et alla le poser face à la porte entrouverte. Il s'y assit, l'épée sur les genoux, la lame dégainée. Il ne regardait pas Freyla. Il regardait le dehors, la lumière grise qui filtrait par le bord, les arbres immobiles.

— Essayez de dormir, dit-il. Nous partirons au crépuscule.

Elle resta un moment debout au milieu de la pièce à le regarder. Il n'ajouta rien. Elle finit par s'allonger sur ce qui avait dû être une paillasse, les bras le long du corps, les yeux ouverts sur les poutres du plafond.

Elle était dehors depuis quelques heures seulement.

Ça lui semblait être une vie entière.

Elle s'endormit sans s'en apercevoir, avec pour dernière image un homme assis dans l'encadrement d'une porte, une épée brisée en travers des genoux, qui veillait sur quelque chose qu'il ne savait pas encore nommer.

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