Kornmark
Sois sage, enfant, ou elle viendra, la reine sans visage ni voix.
Elle cherche ce qui est brisé, tt prend ceux qui veulent jouer.
Son chevalier n'a pas d'yeux, mais il voit ceux qui mentent un peu,
Il traque les pas hors du lit,Et compte les enfants qui fuient.
"Quand ce qui est brisé sera entier..."C'est ce qu'ils chantent, tu sais,
Mais quand la chose sera réparée, quelque chose devra payer.
Alors tais-toi, ferme les yeux, ou ils viendront tous les deux.
Et s'ils te trouvent éveillé...Tu pourrais ne pas rester.
Elle vit la ville avant de la sentir.
D'abord les toits — des centaines, qui surgissaient au-delà d'une ligne de peupliers, s'empilaient vers le centre comme si chaque maison avait cherché à voir par-dessus la voisine. Puis les murs, gris et épais, une tour ronde à chaque angle et le drapeau du duché qui battait sans conviction dans l'air du matin. Et enfin, quand ils eurent approché d'un demi-lieue, l'odeur.
Freyla s'arrêta.
Fumée de bois. Fumier. Cuisine, quelque chose de gras et de chaud qui venait des maisons tassées derrière les portes. Cuir, métal chaud, une odeur acide qu'elle n'identifia pas tout de suite — tannerie, peut-être, ou forge. Et par-dessus tout ça, les gens. Des gens qui vivaient ensemble depuis longtemps et avaient l'indifférence des grandes concentrations humaines à leur propre présence.
Elle n'avait pas senti ça depuis quinze ans.
Ce n'était pas beau. Ce n'était pas ce qu'elle avait espéré de son retour dans le monde, si elle avait espéré quelque chose. Mais c'était réel, et la réalité avait une texture que la tour n'avait jamais eu — même dans ses mauvais jours, elle était propre, isolée, morte d'une façon particulière. Ici il y avait du bruit avant même qu'ils arrivent aux portes. Des voix, des roues, des animaux. Un marteau quelque part. Des enfants. Le monde vivait à l'intérieur de ces murs et il ne s'en préoccupait pas.
Elle talonna le cheval.
La route se remplissait à mesure qu'ils approchaient. Des charrettes, des gens à pied, quelques chevaux montés. Freyla regardait tout — les visages, les vêtements, les chargements, la façon dont les gens marchaient comme s'il y avait des règles tacites sur qui cédait le passage. Il y en avait. Elle n'en connaissait pas une, et elle les apprenait en regardant.
Gleymrok avançait à sa droite, un demi-corps en avant. Autour de lui, les gens s'écartaient sans qu'il fasse rien. Sa taille, l'épée, le visage — assez. Il n'avait pas d'air menaçant à proprement parler. Il avait un air de quelqu'un qui ne changerait pas de direction quoi qu'il arrive, et les gens avaient l'intelligence de le prendre au mot.
La porte est de Kornmark était gardée par deux hommes avec des piques et les manteaux à l'insigne du duché — le loup blanc sur fond de gueules. Pas des soldats professionnels. Des gardes de ville, plus habitués à compter les charrettes qu'à évaluer des inconnues. Ils regardèrent Gleymrok. Ils regardèrent l'épée. Ils regardèrent Freyla.
Le plus grand des deux fit un pas.
— On va où ?
— Chez le duc, dit-elle.
L'homme la regarda avec cette expression particulière des gens qui entendent quelque chose d'absurde et cherchent à ne pas le montrer.
— Vous avez une lettre d'introduction ?
Elle le regarda.
— Non.
— Alors y a un bureau, là-bas dans la rue du moulin, vous pouvez déposer une requête si—
— Dites au duc qu'une femme rousse voudrait le voir. La petite fille rousse qui sautait sur ses genoux. Il comprendra.
Le garde s'arrêta.
Silence. L'autre garde gardait un œil sur Gleymrok d'une façon qui ressemblait à de la prudence de survie plus qu'au service. Les deux se regardèrent, se concertèrent à mi-voix, et le grand se redressa avec le ton de quelqu'un qui a décidé de ne pas prendre de risque dans un sens ni dans l'autre.
— Vous attendez ici.
Il disparut par une petite porte dans le mur. Freyla mit pied à terre sans qu'on le lui ait demandé, prit les rênes de son cheval, et attendit. Gleymrok descendit aussi. Il s'adossa au mur à côté des portes avec l'air de quelqu'un qui n'était pas fatigué mais qui économisait quand même.
Il fallut du temps.
Le soleil montait. Un chariot passa, freina pour laisser une femme traverser avec un panier, passa. Un chien renifla les sabots du cheval de Gleymrok et repartit sans histoire. L'autre garde regardait devant lui avec application. Freyla regardait la rue derrière les portes — les gens qui allaient quelque part, les devantures, un gamin qui poussait quelque chose dans une brouette en zigzag. Elle avait faim de regarder. Elle aurait pu rester là une heure à regarder et appeler ça utile.
Le grand garde revint avec un homme d'âge moyen en vêtements de palais, col propre et anneau à l'auriculaire. Secrétaire, ou quelque chose de proche. Il les regarda tous les deux avec une expression calibrée pour ne rien trahir.
— Vous vous réclamez d'une connaissance du duc ?
— Je me réclame d'une connaissance de son suzerain mort, dit-elle. Faites-le venir ou faites-nous entrer. L'un ou l'autre.
Le secrétaire la regarda. Il regarda Gleymrok. Il sembla calculer quelque chose.
— Suivez-moi.
Le palais ducal de Kornmark n'était pas le palais royal.
Freyla savait ça en théorie — les plans, la hiérarchie des duchés, les budgets de pierre et de bois. Kornmark était le plus riche des duchés, et le palais en portait les signes : des proportions solides, des cours entretenues, des ailes qu'on avait ajoutées au fil des générations avec l'argent du grain. Mais après quinze ans dans une tour, elle n'avait pas de repère pour le situer. Elle ne savait pas si c'était grand.
Il lui sembla vaste.
Pas dans les dimensions — dans le fait d'exister. Un couloir avec un sol dallé qui résonnait sous les pas. Des fenêtres sur une cour intérieure. Des serviteurs qui passaient avec cet art d'éviter les regards qu'on apprend dans les maisons où les maîtres ont l'humeur variable. Une tapisserie dans un angle, une scène de chasse, les couleurs passées à l'endroit où la lumière tombait depuis longtemps.
Le secrétaire les fit attendre dans une pièce à côté d'un escalier. Deux bancs de bois, une table vide, une fenêtre étroite sur la cour. Gleymrok s'installa sur le banc le plus proche de la porte. Freyla s'assit de l'autre côté.
Dans la cour, un palefrenier traversait avec un seau. Deux enfants couraient sous les arcades — elle les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils disparaissent derrière un pilier. Un chien dormait à l'ombre, les pattes allongées, indifférent à tout. Un autre serviteur, une femme celle-là, porta quelque chose d'un bâtiment à l'autre sans lever les yeux.
Freyla regardait comme quelqu'un qui apprend.
Elle ne savait plus comment fonctionnait une maison. Une vraie maison, habitée, avec ses propres rythmes et ses propres règles tacites — qui parlait à qui, qui n'entrait pas où, à quelle heure les couloirs se vidaient. Dans la tour, les gardes changeaient et les repas arrivaient, mais ça n'avait rien d'une maison. C'était une cage avec un calendrier.
Ici les gens avaient des habitudes. Ici les gens savaient où ils allaient.
Elle entendit des pas dans l'escalier.
Plus lourds que le secrétaire. Plus lents. Elle ne se retourna pas tout de suite. Elle attendit que les pas descendent et s'arrêtent.
Puis elle se retourna.
Il était plus vieux.
Beaucoup plus vieux que dans ce souvenir que l'enfance avait rendu flou — qu'elle avait passé quinze ans à ne pas retoucher de peur de l'abîmer. Les épaules étaient toujours larges, mais elles avaient cédé quelque chose, pas la force, plutôt l'idée de la force, comme quelqu'un qui n'avait plus besoin de la montrer. Les cheveux blancs là où ils étaient gris dans le souvenir. Le visage creusé, les yeux plus enfoncés.
Mais les yeux bleus. Les mains comme des battoirs.
Il s'était arrêté au bas de l'escalier et il la regardait.
Elle le laissa regarder. Elle ne dit rien et ne bougea pas, parce qu'elle sentait que quelque chose était en train de se faire dans cet espace entre eux — quelque chose qui demandait du temps et qu'elle n'allait pas interrompre. Elle vit ce qui se passait sur son visage. Pas une reconnaissance exactement, ou pas seulement. Quelque chose d'antérieur à ça. La façon dont on regarde un endroit où on a vécu longtemps et qu'on croyait avoir perdu pour toujours.
Il fit un pas. S'arrêta.
— Freyla.
Pas une question. Pas une exclamation. Juste le nom posé là, comme on pose quelque chose de lourd qu'on tenait depuis longtemps.
Il traversa la pièce en trois pas et lui prit les mains — les deux, dans les siennes, sans hésiter. Ses mains à lui étaient larges, chaudes, un peu rugueuses. Il la regarda.
— Mon enfant.
Ce n'était pas le duc qui parlait. C'était l'homme qui avait une petite rousse sur les genoux pendant les séances du vieux roi — et qui l'avait crue morte depuis quinze ans.
Il tint ses mains un moment, puis il les lâcha et se redressa. Quelque chose dans son visage se remit en place — pas entièrement, mais assez pour continuer.
— Duc, dit-elle.
Elle attendit qu'il trouve quoi faire de lui-même.
— Je croyais—, commença-t-il.
Il ne finit pas.
— Je sais ce que vous croyiez, dit-elle. Tout le monde croyait.
Il n'avait pas encore regardé Gleymrok. Il s'autorisa un moment encore à ne regarder qu'elle, comme s'il avait besoin d'être sûr avant d'y ajouter autre chose.
Il les emmena dans une pièce à l'écart — plus petite, avec un foyer, deux fauteuils et une table de travail couverte de papiers. Une pièce où on travaillait vraiment, pas une salle pour recevoir. Il ferma la porte derrière eux.
Gleymrok resta debout.
Aldritt s'arrêta un instant en le regardant — une évaluation courte et directe, le genre qu'un homme fait quand il a passé suffisamment de temps dans des salles de conseil pour lire les gens vite. Ce qu'il lut dans Gleymrok, Freyla ne le savait pas, mais quelque chose dans ses épaules se resserra légèrement avant de se relâcher.
Son regard descendit sur l'épée. La garde, la lame large, le tronçon brisé net au tiers. Il s'y arrêta une fraction de seconde de trop.
Il garde un rêve un peu cassé.
La comptine. Il n'y avait pas pensé depuis des décennies. Il n'y pensa pas longtemps maintenant non plus.
Il n'en dit rien. Pas encore.
Il passa devant la cheminée pour aller chercher deux verres sur l'étagère. Il ne la regarda pas, la cheminée — ou il la regarda d'une façon si brève, si involontaire, que ça aurait pu être par hasard. Mais il n'y avait pas de feu. Elle était froide, le foyer nettoyé, le bois pas encore préparé pour le soir. Il ne l'avait pas regardée par hasard.
Il revint avec les verres, versa quelque chose d'ambré, et tendit le sien à Freyla.
— Asseyez-vous.
Elle s'assit. Il prit l'autre fauteuil et garda son verre entre les deux mains sans boire.
— Racontez-moi.
Elle raconta. Pas tout — l'essentiel, dans l'ordre, sans les détails qui n'auraient fait que ralentir. La nuit dans la tour. La route vers l'ouest. Les jours dans la forêt, le chemin à couvert, la ferme. Elle ne dit pas comment Gleymrok l'avait trouvée, parce qu'elle n'avait pas de réponse à ça, et qu'une réponse incomplète à cet endroit aurait déplacé la conversation là où elle ne voulait pas qu'elle aille.
Aldritt l'écouta sans l'interrompre. Il regardait ses mains une partie du temps — pas par désintérêt, mais avec cette façon de quelqu'un qui traite ce qu'il entend au lieu de réagir à la surface. Elle apprécia ça. Elle avait appris à apprécier les gens qui ne réagissaient pas à la surface.
Quand elle eut fini, il y eut un silence.
— Vous avez besoin d'un abri, dit-il.
— Oui.
— Et d'autre chose.
Ce n'était pas une question. Elle ne le traita pas comme un.
— Oui. Mais pas aujourd'hui.
Il hocha la tête. Il regarda Gleymrok, directement cette fois — le genre de regard qu'on est censé réserver aux choses, pas aux gens, et que Gleymrok reçut sans ciller.
— Et lui ?
— Il m'a sortie de la tour. Il reste avec moi.
— Ce n'est pas ce que je vous ai demandé.
Elle regarda Gleymrok, brièvement. Il ne l'aiderait pas — il ne dirait rien qu'elle ne disait pas elle-même. Elle le savait maintenant.
— Il s'appelle Gleymrok. Il ne sait pas d'où il vient. Il a une épée et il sait s'en servir. Et je ne serais pas devant vous sans lui.
— Ce n'est pas une recommandation, dit Aldritt.
— Non.
— Vous me demandez de cacher quelqu'un que vous ne connaissez pas.
— Je vous demande de nous cacher tous les deux. Vous pouvez refuser.
Le silence dura. Aldritt regardait Gleymrok, et Gleymrok regardait quelque part entre lui et le mur, patient comme quelqu'un qui n'avait pas d'enjeu personnel dans la décision. Ce n'était pas une posture. C'était simplement vrai, et ça se voyait, et ça ne rendait pas la chose plus facile à évaluer.
— Il faudra qu'il se tienne tranquille, dit Aldritt.
— Il est très doué pour ça.
Aldritt fit un son qui n'était pas tout à fait un rire. Il se leva, posa son verre sur la table sans l'avoir bu, et alla vers la fenêtre. Dehors, la cour. Le chien dormait toujours sous le pilier, les pattes croisées maintenant.
— Il y a des chambres dans l'aile nord, dit-il. Au fond. On n'y passe pas — pas les serviteurs, pas les gardes. J'y veillerai.
— Ça ira.
Il se retourna vers elle. Il la regarda longtemps, sans se cacher de le faire.
— Votre père—, commença-t-il.
Il s'arrêta. Elle attendit. Mais il n'alla pas plus loin — la phrase s'était ouverte sur quelque chose qu'il ne pouvait pas finir devant elle, ou peut-être du tout, et il le savait. Il déplaça les papiers sur la table d'un geste qui n'en avait pas besoin.
— Il me manque aussi, dit-elle.
Ce n'était pas tout à fait vrai — pas exactement. Elle n'avait pas appris à pleurer son père dans la tour, et maintenant elle ne savait plus comment. Mais c'était ce dont il avait besoin d'entendre, et elle l'avait dit parce que c'était la seule chose vraie qu'elle pouvait lui offrir à cet endroit-là.
Il baissa les yeux.
Puis il se redressa, et quelque chose dans son visage était remis en place.
— Je vais faire préparer les chambres.
Il hésita — une seconde, pas plus, comme quelqu'un qui décide quelque chose qu'il avait en réalité décidé bien avant d'entrer dans la pièce.
— Vous dînerez avec moi ce soir.
L'aile nord sentait le renfermé et la cire froide.
Gleymrok la suivit dans le couloir sans rien dire sur ce qui venait de se passer. C'était une chose qu'elle comprenait maintenant sur lui : il ne revenait pas sur les événements. Pas parce qu'il ne les observait pas — elle avait vu ses yeux pendant toute la conversation, et rien n'avait dû lui échapper — mais parce que commenter aurait été inutile. Il ne faisait pas de choses inutiles.
Les chambres étaient simples et propres, côte à côte avec une porte entre elles. Un lit solide dans chacune, de la literie fraîche, une fenêtre sur une cour secondaire. Elle entra dans la sienne, posa la main sur le bord du lit, et resta debout.
Un vrai lit. Une vraie chambre. Dans une maison qui n'était pas une tour.
Elle regarda le plafond — bas, avec des poutres apparentes et une petite toile d'araignée dans l'angle que quelqu'un avait oublié de nettoyer. Elle regarda le mur. La table avec un chandelier. La porte entrouverte sur le couloir.
Elle regarda la fenêtre.
Elle s'en approcha lentement, comme quelqu'un qui vérifie quelque chose. Le verre était épais, légèrement bombé au centre — de l'ancien, qui déformait un peu ce qu'on voyait à travers. La cour secondaire, la façade opposée du palais, un carré de ciel blanc qui commençait à jaunir vers l'ouest.
Pas de barreaux.
Elle posa les doigts sur le cadre de pierre et resta là, la main à plat, à regarder dehors sans chercher à voir quoi que ce soit en particulier. Le cheval d'une écurie voisine souffla. Des voix, quelque part, s'estompèrent.
Derrière la porte du couloir, le silence de Gleymrok.

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