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Pierre d’Ambroise, château de la famille Boiscendre

Le cheval du seigneur d’Ambroise commençait tout juste à apprécier le plat de la route après les nombreuses et difficiles journées passées à arpenter les sinueux chemins de l’est. Pierre savait à présent reconnaître chacun des mouvements de sa monture. Sa force comme sa fatigue. Le cheval semblait soulagé par la fin des dénivelés qui l’avait amené avec son cavalier dans les prairies et alpages du domaine Boiscendre.

La colonne dirigée par Pierre avait passé la majeure partie de la journée à gravir les montagnes. À vrai dire, les derniers jours avaient oscillé entre montée et descente mettant à rude épreuve la résistance aussi bien des hommes que celle des montures.

Soufflant quelque peu, le seigneur d’Ambroise déboucha alors ses oreilles. Les plateaux que lui et sa troupe parcouraient se trouvaient à bonne hauteur comme en témoignaient les réactions de son corps. La voie qu’ils suivaient n’arborait aucun pavé ou gravier témoin civilisationnel du passage de l’homme, mais seulement la terre entrecoupée de rochers ou racines d’arbres disposés en de multiples obstacles à passer.

La piste serpentait entre les pâturages des serfs et métayers de la famille Boiscendre. De nombreux amoncellements de pierre formaient des murets qui couraient le long de ces vertes prairies. Du lichen et diverses autres plantes atténuaient la couleur grise de ces démarcations de pierre tandis que dans les vastes prairies herbeuses, de nombreux troupeaux allaient et venaient.

Ils étaient comparables aux nuages du ciel avec leur couleur blanche en passant sur l’étendue verte qui recouvrait à cette hauteur toute la montagne. Les moutons observaient de temps à autre les étrangers qui faisaient intrusion sur leur domaine herbeux. Certains, trop curieux, s’approchaient des murets pour observer sous la moindre couture la troupe de Pierre avant de repartir en courant vers le reste du troupeau formé par leurs camarades somme toute moins téméraires qu’eux.

Ces bêtes ne furent pas les seuls à regarder les hommes du seigneur d’Ambroise. Bientôt, Pierre croisa d’autres personnes, d’autres formes de vie que la leur ou celles de bêtes composants les troupeaux. Tout comme les animaux, les locaux observaient les cavaliers avec une curiosité certaine. Saluant Pierre en observant les couleurs qui le précédaient plus par devoir que par plaisir.

Les pâturages, troupeaux et rares habitants furent le décor qui accompagna ainsi la troupe de Villeurves pendant encore quelques heures puis tout cela prit fin lorsque les premières constructions du hameau des Boiscendre se dévoilèrent à eux. Les bâtiments montagnards dans le même style que ceux de Villeurves associaient base de pierre et constructions de bois jusqu’aux tuiles. Ils se multiplièrent et bientôt, Pierre mena la colonne au travers de véritables rues.

Les habitants de la bourgade observaient les arrivants avec les mêmes étranges regards que les éleveurs des champs. Il y avait ce quelque chose de dérangeant dans leurs yeux qui semblaient masquer à demi-teintes leur hostilité ou déférence.

Il fallait dire que la guerre faisait rage et malgré son éloignement des principales zones de conflit, Praveen n’était pas épargné. Les Boiscendre possédaient de vastes terres et le hameau que Pierre venait juste de rejoindre devait être un parmi la multitude de villages qui « jalonnaient » leur domaine.

Les quelques villages frontaliers les plus au nord avaient dû faire face à la réalité de l’époque dans laquelle le royaume était plongé. Pierre et ses hommes étaient comme une icône cristallisant cela et les habitants le leur faisaient bien comprendre. Personne ici ne devait aimer la guerre, à part bien sûr les nobles qui étaient bien installés dans la sécurité de leur château qui dominait aussi bien le village que la région entière.

Les habitants n’étaient pas les seuls présents. En plus des combattants de Villeurves, le jeune seigneur pouvait poser le regard sur d’autres guerriers, les hommes d’armes des Boiscendres. Bien équipés comme il en était coutume pour une famille aussi ancienne, aussi illustre que la leur, ils avaient une pléthore de protections différentes allant par exemple du bassinet à la simple cale rembourrée comme protection de tête.

Bientôt, la rue dans laquelle Pierre naviguait s'éclaircissait de chaque côté et un espace sauvage prit petit à petit le relais troquant les constructions de pierre pour les arbres de la forêt. Longeant les bois qui bordaient la route, Pierre vit alors le château des Boiscendres se dévoiler à lui entre les épines des sapins qui l’entouraient.

Comme les bâtiments du hameau qui l’avait précédé, l’ouvrage défensif de la noble famille du domaine était bien ancien. Les grands blocs formant le château avaient dû être extraits des montagnes avoisinantes et renforçaient l’impressionnant et dur aspect de la construction.

On pouvait déjà observer les différents niveaux de défenses avec les murs gagnant en hauteur au fur et à mesure de leur rapprochement du centre et de la partie la plus habitable de l’endroit, le donjon.

Il n’y avait nulle douve ou grande rivière à cette hauteur et la seule protection qui entourait l’enceinte du château se trouvait être un fossé creusé de main d’homme en se prolongeant jusqu’au flanc de la montagne pour former ainsi le début de la pente du plateau.

Pierre qui observait le château fit avancer sa troupe sur le bois du pont-levis abaissé avant de s’aventurer dans le petit couloir d'entrée qui accueillait les herses. Dépassant cet espace des plus sombre, la lumière du jour les accueillit ensuite dans ce qui devait être la première cour du château comme l’avaient donné à comprendre les nombreuses murailles du lieu.

La cour était d’une bonne taille, il y avait différents abris et quartiers d’écurie fixés contre l’intérieur du mur d’enceinte. Ils étaient pris par une horde de palefreniers et montures se pressant en tous sens sur le sol de paille. Les invités conviés par le seigneur Boiscendre devaient déjà être en partie arrivés en vue du nombre de montures de hautes noblesses qui occupaient les locaux.

Certains chariots de transport étaient d’ailleurs visibles et alors qu'il aventurait son regard vers la porte menant à la suite du château, Pierre put voir un homme habillé d’un gambison aux couleurs des Boiscendre se diriger vers lui.

La personne qui l’accueillait était flanquée de deux combattants portant de riches et ouvragées protections. Ils saluèrent Pierre et ses hommes.

— Seigneur d’Ambroise ? demanda l’homme en un ton monotone ne trahissant nulle animosité ou sympathie.

— Lui-même, fit Pierre en mettant pied à terre cachant la douleur manifeste qu’il ressentit en foulant à nouveau le sol.

— Le seigneur Boiscendre est heureux de vous accueillir en ses terres, continua le représentant du dit seigneur d’un ton impérieux.

Mais il ne se dérange pas pour nous accueillir… glissa discrètement Cothyard à son seigneur alors qu’il se plaçait à sa droite.

— Il s’excuse de ne pas être présent, mais je vous prie de me suivre, je vous conduis à vos appartements, et il fit alors signe à la petite troupe de personnes qui s’était formée derrière lui.

À ces derniers mots, les servantes et jeunes aides s’approchèrent des hommes de Villeurves en leur troquant des cruches d’hypocras contre les rênes de leurs montures pour les emmener aux étables. Faisant signe à sa troupe, Pierre se mit à suivre le représentant des Boiscendre qui venait de les accueillir.

L’homme, qui devait être sûrement un proche de confiance de Philipe Boiscendre, marchait d’une foulée rapide comme pour refléter son rôle somme toute important dans le château. Il forçait Pierre à allonger ses propres pas alors qu’il observait les constructions qui l’entouraient.

Il avança ainsi à travers une nouvelle porte défensive et découvrit la seconde cour qui accueillait cette fois quelques vrais grands bâtiments. Certains arboraient des couleurs nobles, des étendards tenus par des combattants richement parés. Le vaste château avait de quoi accueillir une véritable petite armée et chacune des délégations venues au mariage semblait être accueillie comme il se doit dans des quartiers réservés tout à leur honneur.

Avançant sur le sol pavé de la seconde cour, Pierre fut cependant amené à la quitter bien rapidement avec ses hommes quand leur guide les emmena sous la dernière porte et enceinte défensive.

La troisième cour que découvrit Pierre ressemblait presque à celle qu’il avait connue durant son enfance au domaine d’Ambroise. Il y avait quelques bâtiments d'accueil comme ceux de l’espace précédent, mais la ressemblance s’arrêtait là car ils bordaient la cour centrale en entourant le grand donjon du domaine, ainsi que le petit temple des Sauveurs le jouxtant dédié, lui, au culte personnel de la noble famille seigneuriale.

— Un endroit impressionnant, fit alors Cothyard alors que le guide et la petite troupe s’arrêtèrent à côté du puits central de la cour.

— Jamais venu ?

Non répondit le Pravien d’un signe de tête.

— C'est que ce n’est pas le petit manoir de Villeurves.

— Pour sûr, mais au moins on ne peut se tromper de bâtiment chez nous…

Et les deux hommes rigolèrent légèrement.

— Bien, fit leur guide. Je laisse vos hommes prendre leur quartier dans ce bâtiment, dit-il en montrant la construction de deux étages qui prenaient place derrière eux. Quant à vous mon seigneur, je vous laisse me suivre. Philipe Boiscendre vous offre le logis en son donjon.

— Les joies de la noblesse, lança Cothyard d’un ton sarcastique.

— Si seulement, je te laisse t’occuper de tout le monde.

— On verra qui sera en charge, reprit Lise juste derrière sous les sourires des jumeaux juste à côté d’elle.

N'ajoutant nul mot pour éviter d’alimenter la lutte verbale qui aurait pu suivre, Pierre se retourna alors vers le guide des Boiscendre et le suivit. Le donjon de la place forte vers lequel les deux hommes se dirigeaient n’était ni rond ou rectangulaire. Il avait en effet une curieuse forme variant entre partie plane ou courbé. De nombreuses meurtrières prenaient place sur les premiers étages avant de laisser place à des fenêtres sur les parties suivantes. Un hourd finissait quant à lui l’étage supérieur de la construction telle une couronne de bois encadrant et soutenant une épaisse toiture.

Le guide de Pierre lui fit gravir les escaliers menant à la grande double porte d’entrée du bâtiment et tous deux disparurent de la cour pour rejoindre le seigneur Boiscendre en sa demeure. Pierre n’eut pas le temps d’observer longtemps le rez-de-chaussée ou de nombreux servants semblaient aller et venir avec les cuisines facilement imaginables par l’odeur qui régnait dans le lieu.

Abandonnant ces accueillants effluves, Pierre se fraya un chemin dans le couloir principal. Son guide semblait se créer une voie sans prêter quelques attentions aux personnes devant lui tandis que Pierre esquivait les servants et les chiens qui se pressaient autour d'eux. Bientôt, le grand escalier en colimaçon menant aux autres étages fut visible et Pierre se mit à gravir l’abrupt chemin.

Plusieurs étages durent passer dans ce qui s’apparentait à une véritable spirale infernale de marches infinies. Son guide, véritable connaisseur du lieu, avançait avec assurance. Emmenant Pierre à un étage bien précis.

Les couloirs de ce dernier étaient agrémentés de nombreuses décorations murales allant des armures complètes d’ancêtres de la famille aux broderies murales de plusieurs toises. Les allées témoignaient des différentes époques traversées par Praveen, montrant par la même occasion tout l'honneur de la vénérable lignée des occupants de la place.

Le guide qui avait avancé sans pause depuis la cour intérieure du château se mit toutefois à ralentir et se stoppa vers l’entrée d’une salle d’importance au vu de a porte ouvragée. Elle était entrouverte et laissait entendre de nombreuses discussions. Pierre comprit bien vite qu’il s’agissait là de la grande salle du château.

Invité à entrer par le servant du sieur Boiscendre, Pierre poussa la porte pour s’aventurer dans le lieu. Comme escompté, l’endroit était d’une bonne taille. Quelques fenêtres bordaient la pièce tandis que le plafond élevé était identique à une coque renversée de navire. Les couleurs familiales du seigneur pendaient depuis les poutres en dominant les grandes tables sous-jacentes en partie bien vides.

Progressant dans la salle, Pierre était cette fois devant son guide qui avançait maintenant silencieusement derrière lui. Les quelques occupants des lieux qu’ils croisaient cessaient de converser lors de son passage.

Après avoir dépassé les tables, le jeune seigneur d’Ambroise rallia alors celle qui était de plus grande importance où quelques hommes semblaient entourer une figure centrale juste devant la cheminée de la large pièce.

Apercevant son invité d’honneur, le seigneur Boiscendre fit signe aux nobles l’entourant et le silence s’abattit dans la grande salle tandis que les occupants vidaient le lieu laissant Pierre seul face au seigneur Philipe.

S’asseyant dans une des grandes chaises bordant la gueule béante de l’âtre crépitant, Boiscendre invita d’un geste de la main Pierre à s'asseoir sur la place face à lui.

— Un endroit bien calme à présent, fit Pierre tandis que seuls les crépitements du feu résonnaient à présent dans la pièce.

— Je préfère converser avec vous, sans oreilles indiscrètes.

—Comme à votre habitude.

— En effet… répondit Philipe en souriant. Du vin ? reprit-il en indiquant la table à côté de lui où trônait une grande cruche avec plusieurs coupes.

Répondant positivement Pierre vit son interlocuteur remplir son verre avant de le lui tendre. Le remerciant, il le leva comme pour trinquer avant de goûter le précieux breuvage. Ce ne devait pas être l’hypocras coupé et recoupé qui occupait les cruches de nombreuses tables avoisinantes. Le seigneur avait servi là un verre de sa cave personnelle et par son odeur, les notes du vin semblaient apparaître avec force dans le palais de Pierre qui reconnaissait bien là les cuvées des duchés.

Reposant son verre avant son invité, Philipe reprit alors la discussion.

— J’espère que votre voyage a été appréciable.

— Si appréciable rime avec rudesse pour vous alors c'est le bon mot.

— C'est que Praveen est une terre sauvage et dure. Vous le comprenez à présent.

— Une terre qui ne ménage pas, répondit alors Pierre en s'étirant, provoquant le bref sourire du seigneur Boiscendre.

— Votre renommée grandit, jeune homme.

— Les nouvelles de la guerre sont donc venues jusqu’ici ?

— Un seigneur qui mène ses troupes vaillamment au combat rappelle aux gens nos valeureux ancêtres. C'est bon pour votre image.

— Il aurait dû en être de même pour toute votre famille, je n’ai pas eu le plaisir de voir vos fils avec les troupes que vous m’aviez envoyées.

— C'est qu’ils ne sont pas aussi bons guerriers que vous… Un homme d’armes peut être remplacé aisément, un noble non.

— En est-il de même pour vos villages frontaliers ? On m'a raconté les assauts qu’ils subissaient et à voir les regards de vos gens à notre arrivée, Praveen en souffre.

— Certains prennent plaisir à attaquer les plus faibles. Ce qu’ils n’ont pas réussi à avoir par les armes, les nordiens tentent de l’avoir par une campagne de terreur…

— Maintenant qu’Anaïs de Corvinus n’a plus besoin de nos troupes, nous allons pouvoir nous occuper de la frontière nord.

— J’ai une idée concernant cela.

— Je vous écoute…

— Pour l’heure, nos troupes se basent sur les suites seigneuriales des nobles de Praveen. Cela nous permet d’avoir des troupes de qualité, mais elles doivent aussi suivre et protéger les domaines de leur seigneur.

—Il nous faudrait une troupe en arme dédiée à la défense de la région nord…

— Tout à fait, fit Philipe en se levant de son siège avant de parler en marchant. Il y a plusieurs siècles de ça, le seigneur de Praveen avait une garde pour veiller sur les frontières notamment avec les tensions dues au royaume d’Elba.

— Une telle troupe demanderait un certain budget.

— Pour un seul seigneur, la charge serait trop lourde mais si une légère taxe est levée sur toute la région cela passerait facilement.

— Je vois, il faudrait persuader les nobles pour cela.

— J’en fais mon affaire, mais il faudrait trouver un homme à la hauteur de la tâche pour mener cette troupe.

— je crois l’avoir en tête.

— Parfait, à l'avant-garde alors, fit Philipe en levant une nouvelle fois son verre.

— À l’avant-garde pravienne !

— Bon cela fait, il nous faudrait reprendre notre dernière conversation.

— Je me disais bien que vous ne laisseriez pas les choses en suspens…

— Ce n’est pas mon genre.

— Alors nous allons parler de trahison.

— Voyons je n’irais pas jusque-là, disons que nous allons balayer l'horizon de nos choix futurs.

— Vous ne faites confiance ni à Léonard ni à Anaïs ?

— Loin de là, je connais leur décadente famille. Le royaume ne s’est jamais bien porté sous leurs règnes. Après tout, ils ne sont que la branche cousines des anciens rois de ces terres.

— Et cela vous suffirait pour briser votre serment.

— Un serment fait sous la contrainte ne vaut rien… J'ai hérité cela de mes ancêtres comme vous l’avez fait des vôtres. Cela ne vous a pas trop souri, je crois.

— Vous avez raison. Je me suis laissé jusqu’à maintenant porter par le courant de la vie, j’ai enduré les journées et les mois. Depuis mon enfance, on m'a inculqué d’être un bon noble, un bon chevalier…

— Un roi ?

— Ce serait possible et en tant que beau-père du roi vous seriez l’un des plus puissants seigneurs du royaume.

— C'est vrai, mais j’ai le recul pour savoir que le pouvoir est vil et dangereux, c'est un poids à porter, des gens meurent par vos actes…

— Ne croyez-vous pas que j’en aie déjà fait l'expérience.

— Nous verrons cela.

— Vous n'êtes pas le premier à vouloir me pousser sur le trône.

— C'est pour vous déplaire ?

— Je ne sais pas, pas encore…

— En attendant, réjouissons-nous, nous avons un mariage à fêter.

— Vous avez raison.

Le verre que les deux hommes avaient partagé n’était que le prélude aux fastes journées et soirées qui allaient suivre le mariage du seigneur d'Ambroise.

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