5.2

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Jørdiss, campagne entourant la ville de Tour en Velin

Il y avait comme une odeur étrange qui flottait dans l’air. C’était un parfum désagréable qui altérait sournoisement les sensations de chacun des membres de la troupe. Jørdiss et ses camarades avaient commencé à suivre leur leader Jodhr sur les routes du Corvin depuis voilà quelques heures de ça.

Ils avaient tous troqué le confort et la sécurité de leur nouvelle ville de Tour en Velin, pour les dangers des terres avoisinantes. Seulement guidé par leur nouvel allié Godric qui ouvrait la marche en fin connaisseur de la région qu’il était.

À présent, la trentaine de guerriers du continent de glace progressait en un grand silence. Le monde qui les entourait n’avait été qu’une succession de tristes et mornes bois peu accueillants ainsi que de quelques champs ou masures disparates. Visions bien différentes des accueillantes rives du continent qui avaient enchanté Jørdiss il y a encore quelques jours…

Les rares âmes rencontrées en route, celles qui avaient eu le courage d'approcher la colonne de guerriers, l’avaient fait en un savant mélange de peur et de curiosité. Mais nul mal ne leur avait été fait.

Jodhr avait récité le discours d’Eirik au mot prêt, car après tout, ces quelques hères allaient représenter une aide plus que bienvenue pour les temps à venir. La guerre revêtait de nombreuses facettes et l’une de celles-ci était la faim. Le nouveau Jarl de ces terres le savait bien. Jordiss le savait, et toute source d’approvisionnement supplémentaire en ces temps de doute était des plus précieuses. L’appréciation des habitants, des fermiers, de cette contrée était primordiale.

Les drengrs qui marchaient en une petite colonne n’avaient comme unique mélodie de trajet que le cliquetis de leurs armes et grands boucliers ronds qu’ils portaient presque tous sur leurs dos. À ceci, s’ajoutaient les murmures du vent qui se glissait avec finesse entre les arbres et une tension avait ainsi commencé à tenailler ces fiers guerriers du nord à mesure qu’ils s’enfonçaient dans ces terres inconnues.

Jørdiss talonnait Jodhr à l’avant de la colonne. Ses pieds étaient déjà engourdis par le rythme soutenu qu’avait étonnamment imposé le vieux guerrier. Le sol meuble et boueux par endroit avait été comme une difficulté supplémentaire à combattre, mais les routes des continentaux avaient l’avantage d’être bien dégagées, et ce, même dans cette région des plus boisées. Les narlhinds avaient donc continué leur route sans fin sur ces vieilles et antiques voies datant de l’ère impériale.

Ce fut au détour d’un chemin serpentant sur une hauteur. Au bout d’une montée sur une sorte de colline dans le relief que Jørdiss rejoignit Jodhr et Godric pour voir leur marche prendre un bien étrange tournant.

Se plaçant à côté du vieux guerrier qui s’était arrêté à l’orée des bois, Jørdiss sentit comme un changement dans l’air. La semi-brume qui les avait accompagnés depuis quelque temps déjà semblait ici se mélanger à de la fumée. Encore une fois, ce fut l’odeur qui interpella la guerrière.

Cet embrun infect qu’elle avait senti et cette odeur de bois brûlé qui emplissait son nez, n’avaient été que les signes avant-coureurs de ce qui se dévoilait enfin face à elle.

La nature, les arbres faisaient ici place à un véritable champ de ruines. Un tableau de mort. Ce qui avait dû être autrefois une étendue d’herbe aux couleurs vertes éclatantes n’était plus qu’un champ de bataille. Un lieu de mort laissé par les hommes. Un festin pour les charognards et nécrophages.

La terre d’un brun maladif était toute retournée pour ne former qu’une boue bien laide. De nombreux corps gisaient immobiles, il y en avait plus que Jørdiss n’aurait pu compter. Par endroits, on pouvait distinguer des armures comme celle que les guerriers de ces terres aimaient tant porter. Des chevaux étaient également apercevables entre quelques feux mourants. Des fanions et drapeaux déchirés flottaient quant à eux mollement dans les airs.

Les corbeaux tournaient autour de ce charnier, naviguant entre les nombreux corps et les traces écarlates de leurs sangs qui se mélangeaient à la terre du sol. Ces oiseaux étaient les seuls à se faire entendre dans ce tableau de guerre avec leurs croassements rauques et graves.

Jodhr fut le premier à se remettre en marche avec Godric. Ses drengrs le suivirent et bientôt la guerrière navigua elle aussi dans ce charnier. Elle n’éprouvait nul plaisir ou dégoût à voir tant de morts. Jørdiss venait de connaître son lot de batailles avec les luttes des jours précédants. C’était plus l’ampleur du champ de bataille qui l’impressionnait tout simplement.

Jeunes comme vieux se côtoyaient sur ce sol gorgé de sang. Certains, le visage encore figé dans la douleur de leurs derniers instants, témoignaient aux arrivants la violence des combats qui avaient eu lieu.

— Cette bataille a dû être mémorable, fit l’un des jeunes drengrs du groupe.

— Dites-le à ces hommes, lui répondit simplement Godric.

— Ils sont morts glorieusement sur le champ de bataille, quel autre destin pouvaient-ils espérer !?

— Vivre…

— Une existence qui n’est pas vécue avec intensité est fade, dit cette fois Jodhr en se joignant à la discussion.

— Ironique de ta part, rétorqua Jørdiss en souriant, face à l’âge du guerrier.

— Sáimer me joue l’un de ses mauvais tours depuis voilà trop d’années… Mais le jour viendra où je mourrais avec gloire sur le champ de bataille. Striðre me sourira et Valía m’accueillera auprès d’elle aux côtés de mes augustes aïeux.

— On ne peut que te le souhaiter, fit Jørdiss en croyant fermement en ses mots.

Tandis que le continental et les narlhinds parlaient leur route à travers la marée de corps les mena proche d’une petite pile de cadavres. Les guerriers tout harnachés de leurs lourdes protections semblaient être morts en protégeant jusqu’au dernier souffle les couleurs qui flottaient encore au milieu d’eux.

Un certain respect transpirait de tout cela, et ce, même venant des narlhinds qui voyaient là un dernier carré de fiers combattants qui s’était battus jusqu’au dernier homme pour une chose invisible mais pourtant précieuse, l'honneur.

— Comment font-ils pour combattre dans de telles tenues ? fit un autre jeune guerrier du groupe qui s’était approché des corps en effleurant les lourdes protections des chevaliers de sa main.

— Les armures de plates sont moins lourdes ou contraignantes que l’on pourrait le croire, répondit Godric avec sérieux.

— Tu serais surpris de leur capacité au combat même sous toute cette prison d’acier, rétorqua Jodhr.

— Tu parles en connaissance de cause ?

— J’ai déjà eu l’occasion de combattre ce genre de guerrier lors des raids lancés avec ton frère… Ils sont entraînés à combattre avec ces armures, il n’y a pas pire adversaire qu’eux sur un champ de bataille.

— On dirait qu’ils t’ont laissé de bons souvenirs.

— Si leurs talents ne l’ont pas fait, leurs froides lames ont bien laissé leurs traces sur mon corps.Alors que Jørdiss réfléchissait aux dires du vieux drengr, elle laissa son regard à nouveau parcourir le champ de bataille qui l’entourait. Qui l’encerclait de toute sa pesante vérité. Si les guerriers étaient aussi forts que Jodhr le disait, ils devaient rivaliser avec la garde personnelle de son frère. Leur armure était d'ailleurs les plus lourdes portées par les fiers guerriers des terres de glace. Mais toutefois plus légère que celles qu’elle observait.

Jørdiss eut comme une sensation de froid, un frisson qui parcourut son corps. Le vent se levait à nouveau et balayait l’endroit. Dans ce décor, il y avait quelque chose de fort, Jørdiss pouvait le sentir. Les Dieux, quels qu’ils soient, devaient encore marcher sur ce champ de bataille. Fouler ce sol où les croyants avaient combattu. Où ils étaient morts en grand nombre.

Les corbeaux étaient présents eux aussi. Leurs croassements résonnaient avec force. Si Valía n’était pas présente, ses émissaires semblaient observer les narlhinds de leurs abyssaux yeux noirs en tournoyant dans le ciel.

Chuchotant une prière adressée à la déesse. Jørdiss fut arraché à ses observations, comme le reste du groupe, par un sifflement.

L’un des guerriers, qui s’était détaché du groupe principal leur faisait signe. Les drengrs et leur guide se mirent alors en marche à travers le labyrinthe de corps. Bien vite, ils rallièrent la position du guerrier qui s’était agenouillé au sol face à un objet qui détonnaient grandement avec les autres armes présentes sur le champ de bataille.

Une hache narlhind, dont Jordiss pouvait facilement imaginer les symboles travaillés gravés sur les flancs du manche de l’arme, était là. Isolée au sol comme étrangère en ces lieux.

Jodhr, qui s’était porté à la hauteur de son guerrier, saisit l’arme qui lui était tendue.

— Une arme bien étrange pour un endroit comme celui-ci. Aucun drengr de ce nom ne laisserait son arme derrière lui, étrange…

L’arme n’était pas la seule chose qui capta l’attention du groupe. Certains corps semblaient être étonnamment récents et de nombreuses traces de pas semblaient parsemer le sol au détour de quelques taches écarlates. Elles étaient fraîches et témoignaient elles aussi de l’activité récente qui avait animé le lieu. Une tension prit les drengrs et chacun resta silencieux, l’esprit empli de questions quant au groupe qui les avait précédés en ces lieux.

Jodgr, qui planta l’arme dans le sol, fut le premier à se remettre en marche. SI quelque chose était arrivé à leurs prédécesseurs, ils devaient le savoir. Leur sécurité et celle de l’expédition en dépendaient à présent.

— Il y aurait-il un village proche ? demanda simplement Jodhr à Godric.

— Le plus proche est à quelques lieues seulement… Les traces vont d'ailleurs en cette direction.

— Bien alors, conduis-nous à ce village.

Les armes étaient dégainées et les esprits alertes. Jørdiss et ses camarades suivaient à nouveau Jodhr et Godric dans ce qui s’apparentait être une dangereuse aventure...

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