La bibliothèque du désert  1/2

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Tichitt – Mauritanie

Quand il était vraiment petit, mon frère Alphonse avait un doudou qu’il avait nommé « Saucisson-Sec ». C’était un doudou tout ce qu’il y a de plus classique pourtant, un poupon bleu, tout mou, au visage d’ange et au sourire ravi. Rien à voir avec un saucisson ni quoi que ce soit de comestible, d’ailleurs, mais il faut croire que le ventre guidait déjà ses priorités ! A cette époque je me moquais de lui, mais je me serais bien gardée d’avouer que de mon côté, j’avais un ami imaginaire, qui me tenait compagnie sur le chemin de l’école, partageait mes jeux de cartes, connaissait tous mes secrets et peuplait mes rêves. Et puisque cet ami imaginaire n’était pas comme tout le monde, il portait un prénom original…Je l’avais en effet baptisé Jean-Pascal.

Jean-Pascal m’a tenu compagnie longtemps, jusqu’à mes huit ans, peut-être. Je ne sais pas d’où m’était venue l’idée de ce prénom, je n’avais alors jamais rencontré de Jean-Pascal de ma vie, mais je trouvais ça fort, et unique. Si je parle de lui aujourd’hui et de Saucisson-Sec, alors que je les avais rangés dans un tiroir de ma mémoire depuis un petit moment, c’est qu’une rencontre étonnante vient de les ramener brusquement tous les deux à la surface, et me laisse à penser que mon pouvoir était en moi bien avant le kaléidoscope. Mais j’essaie de ne pas formuler cette pensée trop fort, je ne voudrais pas fâcher mon objet magique…

Ma famille et moi venons, en effet, de faire la connaissance d’un homme surprenant, très différent des gens que l’on s’attend à croiser ici, au milieu du Sahara. Et cet homme porte l’improbable nom de… Jean-Pascal Lesec ! N’est-ce pas incroyable, tout de même ? N’était-il pas écrit depuis toujours que la route de ce Monsieur croiserait un jour la nôtre, à Alf et moi ?! J’ai fait part de ma réflexion à mes parents bien sûr, et ils ont beaucoup ri. Depuis, Papa, moqueur, appelle Jean-Pascal Lesec, notre logeur, « Monsieur Saucisson » en faisant des clins d’œil complices à Alphonse qui se marre comme une baleine.

Monsieur Jean-Pascal Lesec est un personnage comme on en rencontre peu dans la vie en général, et encore moins ici, dans les paysages sableux de Mauritanie, la nouvelle étape de notre voyage. Je ne dis pas ça à cause de ses cheveux roux, de sa peau claire et de ses taches de rousseur – je suis bien mal placée pour m’en moquer – mais pour sa façon d’être, son côté rêveur, étourdi, toujours un peu ailleurs. Papa dit qu’il détonne beaucoup dans la dure réalité qu’est le désert, avec la perspicacité et la faculté d’adaptation qu’il faut pour vivre ici toute l’année. Lui semble planer au-dessus de tout, comme si rien ne le touchait, ou si tout était facile.

Monsieur Jean-Pascal Lesec a quitté la France et la région de Lyon il y a tout juste deux ans, pour ouvrir un petit hôtel en plein coeur du désert mauritanien, dans la ville de Tichitt. Il est arrivé « sans liens et sans attaches » comme il dit, c’est-à-dire sans femme ni enfants. Ses employés forment désormais sa famille, les dunes de sable toute proches, son jardin, son patrimoine, son horizon. Il est d’une gentillesse extrême, et très drôle avec ça ! Tout avec lui se transforme en jeu, c’est une sorte de Gaston Lagaffe qui aurait mangé Pierre Richard ! Et comme il a un vocabulaire un peu précieux, dû à son éducation, Maman, de son côté, l’a surnommé « Sir Jean-Pascal ».

Aujourd’hui Monsieur Jean-Pascal Lesec a proposé de nous emmener en balade dans les dunes, à la périphérie de la ville. Papa a demandé s’il n’était pas conseillé de partir avec un guide mais notre logeur a précisé qu’il serait très content de tenir ce rôle, et son ami Mohamed avec lui. Maman a haussé les sourcils, se demandant si c’était bien raisonnable, mais Papa l’a rassurée d’un sourire : notre logeur est maladroit mais pas totalement inconscient !

Nous sommes donc partis tous les six, direction le désert ! Nous avons enfourché les quads loués pour l’occasion, et nous avons pris la route des dunes. Là, nous avons grimpé, descendu, puis grimpé à nouveau des collines de sable, hautes comme des maisons, nous éloignant toujours plus des repères de la ville et de la civilisation. Alphonse riait et moi j’étais aux anges, je me sentais libre et légère comme une plume, les cheveux au vent, chanceuse et seule au monde, en sécurité, bien calée dans le dos de Papa.

Monsieur Jean-Pascal Lesec a stoppé son quad au milieu de nulle part et nous l’avons imité. Après le vrombissement des moteurs, enfin le silence du désert ! Mais celui-ci a été de courte durée car nous n’avions pas posé le pied à terre que tout autour de nous apparaissaient des enfants, sortis de je-ne-sais-où, que j’ai regardé, bouche bée, courir vers nous. Ils nous ont bientôt encerclés comme dans une ronde, les grands sourires qui leur mangeaient le visage exprimant à eux seuls la joie qu’ils avaient à recevoir de la visite. Puis leurs petites mains se sont tendues vers nous, certaines caressant nos bolides à quatre roues, d’autres allant même jusqu’à toucher les joues de mon frère, les épis blonds de mes cheveux, comme pour vérifier que nous étions bien réels, des enfants humains comme eux, et non des mirages ou des aliens catapultés d’une autre planète.

Papa, amusé et surpris, a demandé d’où pouvaient venir tous ces enfants et Monsieur Jean-Pascal Lesec a ri. Il a clamé, un peu comme au théâtre : « Bienvenue dans le désert ! ». Puis il a précisé que la vie ici était plus riche et plus intense qu’on pouvait l’imaginer, et je crois que c’est à ce moment qu’il a parlé de la bibliothèque de Tichitt. Tout de suite les yeux de Maman se sont mis à briller, comme toujours lorsqu’on lui parle de culture et de livres. Elle a exprimé sa grande envie de s’y rendre, et Monsieur Jean-Pascal Lesec a promis de nous y emmener l’après-midi même.

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J’ai appris ici que Tichitt a longtemps été une ville importante, une étape sur la route du sel qu’empruntaient autrefois de longues caravanes de chameaux, entre Marrakech et Tombouctou – deux villes dont les noms me font rêver, eux aussi ! Aujourd’hui en grande partie recouverte par le sable du désert, Tichitt voit passer beaucoup moins de monde, ce que je trouve dommage vu le charme de ses ruelles et la gentillesse de ses habitants. Tidiane est de ceux-là : un jeune homme au regard doux, à la peau brune, vêtu d’un boubou couleur du ciel qu’il porte avec une élégance et une fierté que Maman trouve étonnantes pour son âge. Surtout, Tidiane n’a que vingt ans mais une culture immense et un vrai sens des responsabilités. Et il est le dernier bibliothécaire de Tichitt.

Après l’histoire des caravanes, j’ai découvert aujourd’hui que la bibliothèque de Tidiane abritait des livres vieux de plusieurs siècles, et peut-être même, pour certains, d’un millénaire ! Papa et Maman ont été invités à les étudier, ce qu’ils ont fait avec beaucoup de précaution, soulevant parfois des nuages de poussière en les manipulant. Papa n’a cessé de s’enthousiasmer devant les gravures et les dessins délicats au milieu des pages jaunies, tandis que Maman en relevait les écritures soignées. Très fier, Tidiane leur a expliqué que Tichitt avait longtemps été un grand foyer de la culture islamique, et d’autres choses encore que je n’ai écoutées que d’une oreille : je commençais à m’ennuyer sérieusement dans cette petite pièce sombre et poussiéreuse, regrettant que notre balade dans les dunes ait été raccourcie pour ça, lorsque mon kaléidoscope s’est mis à vibrer.

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Le feu, partout le feu ! Les flammes rouges et ardentes lèchent les rayons des étagères, mordent les lourdes reliures de cuir, rongent et digèrent en un instant les milliers de pages déjà jaunies par le temps. Une montagne de cendre grise vole et plane dans les airs, se mêlant à la poussière, obscurcissant l’horizon… En lambeaux les jolies gravures, disparues les enluminures, consumées les écritures soignées…

J’éloigne le cylindre de mon œil, abasourdie : je me trouve toujours dans la minuscule bibliothèque de Tidiane, Papa et Maman commentent encore, admiratifs, les détails d’un gros livre doré, le soleil continue de laisser passer ses rayons à travers la petite fenêtre sans vitre… Rien à signaler donc, autour de moi, et pourtant les clichés du kaléidoscope ne me laissent pas de doute : bientôt ici, tout va brûler !

Un frisson me parcourt, malgré la chaleur extrême : je ne connais que trop ce phénomène, cette responsabilité immense que l’objet magique me confie à cet instant, je sais combien je vais devoir me battre encore pour me faire entendre, pour que l’on accepte de me croire, pour que l’on me laisse faire ce que le destin attend de moi : sauver ce qui peut encore être sauvé. Je plonge une nouvelle fois mon regard au fond du tube d’argent, juste pour être sûre, pour vérifier. Et d’un seul coup, tout s’effondre.

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A suivre...

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