Chapitre 2 - Sous la surface
Le voyage s’était déroulé sans incident, comme toujours.
John MacElding ne prêtait aucune attention aux transitions, seulement aux conséquences. Quitter Shanghai n’avait rien changé. Le mot restait. Présent. Persistant.
Lisbonne l’accueillit avec une douceur trompeuse. La lumière glissait sur les façades anciennes, les rues respiraient lentement, presque en contradiction avec le reste du monde. Ici, rien ne semblait urgent. Rien ne paraissait menaçant.
C’était précisément pour cela que l’endroit convenait.
Il marcha jusqu’à l’église sans détour. Un bâtiment discret, coincé entre deux immeubles plus récents, suffisamment banal pour ne susciter aucune attention. Une porte en bois, une pierre usée, une histoire visible. Une autre invisible.
Il entra.
Le silence était dense, presque matériel. Quelques silhouettes immobiles, des regards tournés vers l’intérieur d’eux-mêmes. Personne ne le remarqua. Personne ne le devait.
Le prêtre était là.
Toujours à la même place, comme s’il n’avait jamais quitté cet espace.
— Mon fils.
— Je ne suis pas venu pour ça.
— On ne vient jamais pour ça. On vient pour ce qu’on ne peut pas éviter.
John s’approcha du confessionnal, s’installa sans précipitation. Le bois grinça légèrement sous son poids, comme une mémoire qui refusait de disparaître.
— J’ai terminé une mission.
— Tu en termines toujours une.
— Celle-ci a laissé une trace.
— Ce sont les traces qui te ramènent ici.
John fixa l’obscurité devant lui.
— Un mot.
— Les mots sont dangereux.
— Celui-ci n’était pas destiné à être compris.
— Alors pourquoi l’écouter ?
— Parce qu’il n’avait pas peur.
Un silence.
— Dis-le.
— Phantasma.
Le prêtre ne répondit pas immédiatement. L’air sembla se figer, non pas sous le poids du mot, mais sous ce qu’il impliquait.
— Ce qui n’existe pas n’a pas besoin d’être caché.
— Ça existe.
— Alors ce n’est plus une illusion.
— Ce n’en était pas une.
Le prêtre se pencha légèrement, comme s’il cherchait à rapprocher deux réalités qui ne devaient pas se toucher.
— Les illusions ne mentent pas, John. Elles simplifient.
— Ça ne simplifiait rien.
— Non. Ça te préparait.
John resta immobile.
— À quoi ?
— À regarder quelque chose qui ne te laissera aucune place pour douter.
— Je ne doute pas.
— Tu doutes toujours. Tu appelles ça de l’analyse.
Un souffle discret traversa l’espace.
— Ce que tu vas rencontrer n’est pas désordonné. Ce n’est pas violent. Ce n’est pas instable.
— Alors ce n’est pas un problème.
— C’est exactement pour cela que ça en est un.
Le silence se referma.
— Les systèmes parfaits n’ont pas besoin de se défendre. Ils attendent simplement que tu les acceptes.
— Je n’accepte rien.
— Tu acceptes déjà de continuer.
John serra légèrement les mâchoires.
— Tu ne me dis rien.
— Je ne suis pas là pour t’informer.
— Alors pourquoi je viens encore ?
Le prêtre esquissa un sourire à peine perceptible.
— Parce que tu sais que certaines réponses ne peuvent pas être données ailleurs.
Un temps.
— Ta foi va être testée.
— Je n’en ai pas.
— C’est ce que tu crois.
Le prêtre posa lentement sa main contre le bois du confessionnal.
— L’absolution ne change pas ce que tu es. Elle t’autorise simplement à continuer avec.
John se redressa.
— Ça me suffit.
— Pour l’instant.
Un déclic, presque imperceptible.
Puis le monde bascula.
Le sol ne céda pas. Il glissa.
Le confessionnal s’enfonça dans une obscurité parfaitement contrôlée, sans vibration, sans bruit mécanique apparent. La lumière de l’église disparut au-dessus de lui, remplacée par une descente lente, précise, presque irréelle.
John ne bougea pas.
Il connaissait le protocole.
Cinquante mètres.
Pas un de plus. Pas un de moins.
La plateforme s’immobilisa.
Les parois s’ouvrirent.
Le contraste était brutal.
Un espace immense, froid, parfaitement structuré. Du marbre blanc à perte de vue, des colonnes massives s’élevant vers un plafond invisible, une symétrie presque excessive, comme si le lieu avait été conçu pour imposer le silence.
Aucun bruit.
Aucune présence visible.
Seulement l’écho d’un monde qui ne devait pas exister.
John sortit du confessionnal sans un mot.
Ses pas résonnèrent légèrement sur le sol poli, chaque mouvement amplifié par le vide.
Ce n’était pas un bunker.
C’était un sanctuaire.
Et comme tous les sanctuaires, il avait été construit pour protéger quelque chose.
Ou quelqu’un.
Au centre de l’espace, une lumière plus froide dessinait une zone d’accès.
Le véritable monde commençait ici.
Pas en surface.
Sous elle.

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