I - Gilles

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New York, fin juillet 2010

Malgré les quelques douze mille yellow cabs qui sillonnaient les artères des cinq districts de New York, Gilles conduisait quotidiennement sa Mercedes Class S pour parcourir les quatre miles qui séparaient sa maison cossue de Greenwich Village au Metropolitan Museum of Art, au bord de Central Park. Cette décision n’était pas moins motivée par le fait de rouler dans une voiture luxueuse que de passer pour un néo-écologiste. En fait, Gilles adorait les signes extérieurs de richesse. Depuis sa plus tendre enfance, gosse de riches, il n’avait manqué de rien.

La voiture grise glissait rapidement sur l’immense Park Avenue. Il était huit heures du matin. Le soleil jouait à cache-cache entre les hauts buildings. La City changeait de peau. La faune nocturne laissait la place aux touristes, aux facteurs, aux ouvriers, au tissu familiale urbain. Une vieille dame poussait un caddy rempli de canettes vides ; deux hommes au ventre gonflé de bière le regardaient passer, l’œil morne. A un feu, une ribambelle de jeunes scouts, le costume tiré à quatre épingles, emprunta le passage clouté dans un ordre parfait. Gilles adorait cette ville et ses contrastes. Élevé dans les traditions strictes et européennes des universités françaises et anglaises, il goûtait pleinement la nonchalance américaine.

Fils du professeur Fogazzaro disparu en Antarctique alors qu'il n'était qu'un bébé, Gilles, après des études brillantes à la Sorbonne et à Oxford, avait quitté le vieux contient et tenté sa chance dans le nouveau monde. Il comptait bien réaliser son rêve américain : faire fortune. A son arrivée sur le sol américain il y a deux ans, l’un de ses amis le mit en contact avec une connaissance qui travaillait à la comptabilité du Metropolitan Museum of Art de New York, souvent abrégé « le Met ». Le travail était modeste mais le plus important était d’avoir un job qui le rapprocherait de ses ambitions. Saisissant humblement cette main tendue par le destin il se présenta sous le patronyme Zeltzin, nom de jeune fille de sa mère, et se garda bien de montrer ses diplômes, ne dévoilant qu’un papier attestant sa fréquentation universitaire britannique. Il était terrifié par le fait que sa carrière fut sabotée par son nom de famille et il comptait bien ne rien laisser au hasard. Le jeune homme avait traversé l'océan et laisser le passé derrière lui. Il avait fait table rase et comptait sur les promesses du Nouveau Monde.

Gilles obtint le poste et fut bien accueillit par le reste de l’équipe. Le bureau de comptabilité du Met occupait une vingtaines de personnes et Gilles était chargé des comptes fournisseurs et acquisitions. Il travaillait en étroite collaboration avec les bureau des archives. Les archives étaient situées dans les vastes sous-sols du Met et Gilles devait souvent s'y rendre pour y effectuer de petits contrôles de routine sur les milliers d'objets catalogués. La tâche des archivistes consistait à répertorier, cataloguer et photographier des milliers d’objets et Gilles, qui se débrouillait en antiquités, était capable de dater un papyrus égyptien en quelques secondes grâce aux couleurs des fibres ou à la texture de l’encre utilisée. Outre son bagage universitaire, il possédait une sorte de don qui, sans pouvoir l’expliquer, le guidait dans son travail. Et jamais il ne se trompait. Il lui était même arrivé de corriger les erreurs de classement de ses collègues historiens, ce qui ne lui valu pas que des remerciements.

Gilles était heureux dans son travail et sa vie pouvait enfin commencer.

Il quitta Park Avenue pour s’engager dans la East 80th Street. Au loin, on apercevait la perspective de l’énorme façade sud du Met s’appuyant sur la végétation luxuriante de Central Park. Passé la 5ème avenue, la East 80th contournait la vénérable bâtisse et livrait accès au parking souterrain du Met avant de finir sa course quelques mètres plus loin sur l’East Drive qui traversait Central Park du Nord au Sud.

La voiture coupa le laser dissimulé dans la borne à l’entrée du parking. La machine reconnu l’un des quatre cents codes d’identification des véhicules des employés du Met et, quelques mètres plus loin, les puissants plots de sécurités s’enfoncèrent automatiquement dans le sol, laissant libre accès à la Mercedes. Plus bas, il se gara soigneusement, empoigna sa petite mallette en cuir et emprunta l’ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée. Il se recoiffa rapidement devant un miroir, réajusta cravate et costume puis s’engouffra dans le vaste labyrinthe de couloirs, de pièces, d'officines et de bureaux du Met. Gilles avait pris l'habitude de passer par les archives avant de se rendre dans son petit bureau du rez-de-chaussée. Il y retrouvait le jeune Api, un garçon d'une vingtaine d'années d’origine hindoue, qui, comme son nom le suggérait, était constamment de bonne humeur. Api remplaçait John, un vieux garçon fort peu causant et très discret qui avait eut quelques soucis de santé huit mois plus tôt. Jeune prodige diplômé de la prestigieuse Stanford University, élégant et sportif, Api était un garçon sociable et il avait rapidement noué de bons contacts avec ses nouveaux collègues dont Gilles. Ils avaient pris l’habitude de passer la soirée du vendredi au pub et on était déjà jeudi. Le jeune Italien se réjouit de la perspective d’une bonne soirée. Il s’arrêta et jeta un œil avant d’entrer dans le bureau. Api était concentré devant l’écran de son ordinateur. Gilles imita la voix de Thomas Campbell, le directeur du Met, et tonitrua :

- Alors Mr Hamalyan, encore sur Internet à chatter avec ses amis au lieu de travailler ?

Api sursauta avec violence, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Son visage était moite et anormalement pâle. Il bondit vers Gilles, le pris par le bras pour le tirer dans la petite officine.

- Mais Api, c’était pour rire, ne prends pas la mouche.

- Je n’ai pas la tête à rire Gilles.

Il ferma la porte et abaissa tous les stores. Gilles se renfrogna.

- Api, qu’est-ce que tu as ? Tu commences à m’inquiéter.

Le jeune hindou s’appuya doucement sur l’armoire à dossiers à côté de la porte. Il ferma les yeux trois secondes et lorsqu’il les ouvrit, ce fut pour les planter dans le regard d’acier de son collègue.

- Gilles, je vais te demander de m’écouter attentivement. Ce que j’ai à te dire est très sérieux.

Gilles se redressa et croisa les bras sur la poitrine.

- Je t’écoute.

Api joignit les mains devant sa bouche à la manière des croyants. Les pouces sous le menton et les index sur les lèvres. Il toussa légèrement.

- Tu n’es pas sans savoir que les dommages collatéraux de l'invasion de l'Irak en 2003 n'ont pas touchés que l'économie planétaire. Ce qui s'est réellement passé dans les lieux culturels de ce peuple, qui touche tout de même aux racines de la civilisation, reste du domaine de l'inconnu et du non-dit. Le pillage organisé d'avril 2003 fut une tragédie et si de nombreux objets volés sont réapparus par la suite en Jordanie, en Suisse, au Japon et même sur eBay, les pertes restes énormes et incalculables. C’est pourquoi, lorsque le chantier de fouille de Eridu dans le sud de l’Irak fut ouvert en 2009, de nouvelles procédures furent mises en place pour garantir la sécurité des éventuelles découvertes. Comme le Met co-finance ces fouilles, le département des antiquités mésopotamiennes fut chargé de dresser une liste exhaustive, avec photos, des objets mis à jour à Eridu. Ceux-ci, quant à eux, devant être mis sous scellés et acheminés sous escorte militaire à Bassora pour être placé à l’abri dans le coffre-fort d’une banque. Cette nouvelle procédure a été baptisée « Legacy ».

- Mais Eridu n’est pas du tout un site archéologique majeur. Les seuls objets notoires qui furent mis à jour lors des fouilles de 1946 à 1950 sont des petites coupes et des tampons pour scellés. A moins d’un fait nouveau, je ne vois pas pourquoi des mesures aussi importantes sont prises pour un site si pauvre et d’ores et déjà étudié.

- Alors là Gilles, tu m’épates. Pour un comptable, tu es vachement calé en antiquités mésopotamiennes. Et que sais-tu d’autre sur le site d’Eridu ?

Gilles se détendit, décroisa les bras et s’appuya sur le bureau. Il avait pleinement confiance en Api et s’autorisa à étaler une partie de son savoir.

- Et bien je sais que ce site est une des traces de la civilisation sumérienne réputée la plus ancienne de l’humanité. Elle à la particularité de présenter dix-neuf niveaux archéologiques, ce qui à permis la constitution d’une longue séquence chronologique de la proto histoire du sud mésopotamien. Les objets trouvés ont été estimé provenant de la période Ubaid de 5500 à 4000 avant Jésus-Christ. Mais ils ne sont rien en comparaison des quatorze édifices sur terrasse superposés couvrant la période de 8000 avant Jésus-Christ jusqu’à Nabuchodonosor II qui restaura le sanctuaire d’Enki au début du VIème siècle. En résumé, Eridu est le témoin de la longue continuité d’une présence humaine dans la région mais ne recèle aucun trésor archéologique connu. Je ne m’explique pas l’ouverture d’un nouveau site de fouille l’an passé. Mais peut-être vas-tu le faire ? Je me trompe l’ami ?

Api le regardait par le bas. Aucune expression sur son visage ne trahissait ses pensées. Api avait une mission précise : surveiller, observer et, le cas échéant, protéger Gilles Fogazzaro, le tlazopilli. L'hindou avait étudié le dossier de Gilles. Il connaissait sur le bout des doigts tout le parcours du fils de Placido Fogazzaro. Depuis ses premiers points de sutures occasionnés par une chute de tricycle dans sa prime enfance jusqu’au numéro de sécurité sociale de Mlle Ginger Constantine, sa dernière et toute fraîche conquête. Il savait donc que Gilles cachait volontairement son parcours universitaire brillant ainsi que ces multiples diplômes et surtout son vrai nom. Mais même si Api avait obtenu d’excellents scores en télépathie, il lui était toutefois impossible de pénétrer les pensées de Gilles et cet exercice le fatiguait énormément. Api devait continuer sa mission et garder son anonymat. Ouvrant de grands yeux ronds, il feignit l’étonnement en prenant un air ahuri.

- Co… comment sais-tu tout cela ? Même en étant passionné d’histoire, être aussi calé sur un sujet si peu porteur que le site mésopotamien d’Eridu… ça force l’admiration. En tout cas, ton intuition a vu juste. Une équipe d’archéologues irakiens y a effectué quelques fouilles en 2008 et une cavité fut mise à jour sous le niveau Dix-neuf. Baptisé logiquement niveau Vingt. C’est pourquoi, l’année suivante, de nouvelles fouilles furent menées en partenariat avec la France et nous-même. Il y a deux mois, on y découvrit une tombe.

- Une tombe sous la série de temples. Cela semble logique. Et c’est cette découverte qui te met dans un état aussi fébrile ?

- Je continue. Cette tombe contient pas mal d’objets de type sumérien. Ce n’est pas une grande découverte car elle reste très pauvre, mais sur le plan archéologique, les artefacts découverts sont assez intéressants. Voilà pourquoi les nouvelles mesures de protection ont été mises en place et tout semblait parfaitement fonctionner.

- Semblait ?

Api se redressa et marcha dans la petite officine en se grattant le crâne nerveusement.

- Voilà Gilles, c’est ici que ça se corse. Ceci doit rester entre nous pour l’instant car ce que je m’apprête à te révéler est assez grave.

Gilles était de nouveau tendu. Une espèce de chatouillement se manifesta à la base de la nuque, signe intuitif que quelque chose ne tournait pas rond. Mais son éducation cartésienne prit le dessus. Préférant analyser les choses à froid et de manière scientifique, Gilles se demandait comment Api, simple employé aux archives, avait eu connaissance de cette découverte avant tout le monde.

- Bon, et bien tu as toute ma confiance Api. Dis-moi tout et n’omets rien.

- Voilà…

Il s’arrêta et regarda son bureau. Il prit Gilles par le bras.

- Prends une chaise, on sera mieux devant mon PC.

- Non, je préfère rester debout.

- Comme tu veux.

Api alla s’asseoir, et tapota sur le clavier. Gilles le rejoignit et regarda l’écran par-dessus son épaule. Tout en parlant, Api ouvrit une série de programmes, entra des mots-clé et des mots de passe.

- Tu dois certainement te demander comment je suis au courant de tout cela ?

- En effet, ça m’a traversé l’esprit. Gilles regarda Api avec un grand sourire, tu lis dans les pensées maintenant ?

L’hindou ne broncha pas. Mince, il s'est aperçu de quelques chose ! Tant pis, feignons ! Pensa-t-il.

- Ne sois pas bête Gilles. C’est mon cousin Açoka qui m’a contacté. Il travaille sur le site d’Eridu et il fait le même boulot que moi, il archive. Il est 17 heures à Bassora. C’est l’heure à laquelle on se parle depuis deux jours.

Sur l’écran, Skype était ouvert. Api cliqua sur l’adresse d’Açoka puis sur l’icône du cornet de téléphone. Une sonnerie sourde retentit dans les haut-parleurs intégrés de l’écran. Après quelques sonneries Açoka décrocha.

- Salut Api mon frère. Tu as du nouveau ?

La voix de leur correspondant était très claire. Malgré l’énorme distance qui les séparait, on eu cru qu’Açoka se tenait dans la même pièce.

- Comme je te l’avais dit, j’en ai parlé à mon collègue. Il est là avec moi. Je ne lui ai pas encore tout exposé. Je voulais que tu lui racontes.

- Tu es sûr de lui ? Il m’entend ?

- Oui, je ne lui cache rien, on t’entend dans les haut-parleurs.

- Tu es fou ? Et si d’autres nous surprennent ? Api… tu déconnes là !

Api diminua le volume des haut-parleurs.

- Voilà, j’ai baissé le volume. La porte est fermée ici, tu n’as rien à craindre. Ouvre ta webcam, vous pourrez vous parler plus librement.

Api ouvrit une nouvelle fenêtre et le visage rondelet d’Açoka apparu fortement bronzé, des yeux pétillants chaussés de petites lunettes rondes surplombant une barbe de plusieurs jours.

- Je te laisse la place. Dit Api en se levant et en présentant le siège à Gilles

Gilles s’assit et observa Açoka. L’image n’était pas trop mauvaise. L'hindou regardait constamment au-dessus de son épaule, visiblement tendu. Il portait des écouteurs et un micro.

- Bonjour… ou plutôt bonsoir, observa Gilles. Qu’avez-vous à me raconter ?

- Bonsoir Mr Zeltzin . Voilà, Api vous a dit que je travaille sur le site d’Eridu et que nous avons mis à jour une tombe sumérienne.

- En effet, c’est bien ça.

- Depuis bientôt un mois, je note, j’étiquette et j’archive des dizaines d’objets. Voici ma liste personnelle.

Açoka plaça devant la webcam une liste de plusieurs feuilles tenues ensemble sur une planche munie d’une pince.

- C’est un inventaire comme on en dresse lors de tous les sites de fouille du globe. Il y a une colonne pour l’origine, une pour la taille, le poids, etc. Chaque semaine, j’en remets une copie au directeur des fouilles.

Gilles était à la fois amusé et excité. Il se tourna vers Api et haussa les sourcils.

- Attends Gilles. Écoutes le.

Açoka devenait nerveux. Il avait du mal à garder les yeux fixés sur la webcam et tournait la tête sans arrêt. Il se tenait dans une tente de toile écrue sur laquelle le soleil de l’Irak traçait les silhouettes des personnes qui passaient à proximité. A chaque passage il se taisait et attendait que les ombres soient passées. Ce qui affectait Gilles et le rendait à son tour assez nerveux. En effet, sans savoir pourquoi, depuis tout petit Gilles faisait sien les émotions des autres. On l’avait dit hypersensible, mais en tout cas cet excès d’empathie le gênait.

- Allons Açoka, calmez-vous et dites-moi ce qui se passe avec cette liste, trancha Gilles.

- Hier vers 19h, j’allais déposer ma copie hebdomadaire dans la tente du directeur, comme il me l’a demandé. Arrivé à vingt mètres de celle-ci, un homme de type caucasien, que je ne reconnu pas, en sortit brusquement. Il tourna à l’angle de la tente et disparu. Je m’approchai et, pensant qu’il était à l’intérieur, je hélai le directeur. Aucune réponse, je passai ma tête et constatai que la tente était vide et en ordre. J’entrai donc et déposai ma liste sur son bureau. Là, mon attention fut attirée par la liste du jour précédent. Je la compulsai rapidement et remarquai des différences. Je pris sur moi de l’emmener. De retour à ma tente, je la comparai avec mon original et constatai d’importantes modifications qui m’ont poussé à prendre contact avec mon cousin Api.

- De quel ordre sont-elles ces modifications ?

- D’abord, je remets un original écrit à la main avec mon stylo à encre bleue, au directeur de fouille. La liste que j'ai trouvé est une photocopie. Ensuite, vous savez que chaque pièce porte un numéro, celui-ci se compose des deux derniers chiffres de l’année, suivi du numéro du carré de fouille et d’un numéro propre donné à l’objet. Le nombre repris dans la dernière colonne est un code supplémentaire établi par la procédure Legacy. Il est composé de 9 chiffres. Les trois premiers sont attribués au lieu de fouille, les trois suivants c’est le code du directeur de fouille, et les trois derniers le lieu d’entreposage Irakuien de l’objet.

- Voici ma liste.

Açoka tint sa liste de la main droite et de la gauche il montra la dernière colonne.

- Oui je vois, et bien ?

- Et bien le lieu d’entreposage des objets d’Eridu est un coffre à la Banque Nationale Irakienne de Bassora dont le code Legacy est 916.

Il approcha la liste de la caméra qui effectua un rapide ajustement de la focale. Les chiffres étaient écrits à l’encre bleue.

- Je lis 916, ponctua Gilles. C’est très clair.

Açoka déposa la feuille pour en prendre plusieurs autre agrafées ensemble.

- Voici la liste que j’ai empruntée au directeur. C’est donc la liste officielle. Regardez les trois derniers chiffres de la dernière colonne.

Gilles s’approcha et attendit que la focale donne une image claire. Il constata que les notes étaient effectivement d’un gris foncé, exactement comme une photocopie.

- 619.

- Oui 619, acquiesça Açoka en retirant la feuille.

- Qui à changé ces chiffres et pourquoi ? S’étonna Gilles. 916 et 619 se ressemblent étonnement. Si on n’y prête pas attention, il est très facile de ne pas voir l’erreur. Açoka, quel est le code Legacy 619 ?

- Un entrepôt militaire de troisième ordre, non loin de l'aéroport de Bagdad.

Gilles se tourna lentement vers Api. Une idée lui traversa l’esprit et en quelques secondes il entrevu l’ampleur de la découverte du jeune scribe hindou.

- Un trafique d’antiquité. Ils sont entrain de piller la tombe sous nos yeux et en plein jour !

- J’en suis arrivé à la même conclusion, ajouta Api.

- Avez-vous le moyen de nous faire parvenir votre liste ?

- Oui je peux la prendre en photo.

- Parfait, faites des clichés des deux listes tout de suite et envoyez-les sur l’adresse email d’Api. Ah, tant que vous y êtes, envoyez-nous le maximum de photos des objets découverts, tout ce que vous pourrez nous fournir nous aidera à faire la lumière sur cette histoire. Ensuite, je vous conseille vivement de remettre discrètement la liste du directeur à sa place et enfin de quitter Eridu le plus vite possible. Faites-vous porter malade et ne faites confiance à personne, même pas à votre directeur des fouilles. Si cet inconnu s’aperçoit que vous savez quelque chose, qui sait ce qui peut vous arriver. Contactez-nous dès que vous serez en sécurité. Nous allons mener une enquête discrète.

- D’accord, merci et à bientôt.

Açoka coupa la communication.

Api se laissa tomber dans le fauteuil de l’autre bureau. Il observa Gilles à la dérobée. Il plaça son cerveau en mode alpha et entreprit de percer les pensées de son collègue.

Gilles croisa les mains derrière la tête et regarda le plafond. Son cerveau fonctionnait à plein régime. D’un fait précis, l’altération volontaire de la liste de fouille, il entrevoyait les possibilités sur un schéma en arborescence. Plusieurs pistes donnant chacune plusieurs possibilités et ainsi de suite, il imaginait le cycle action-réaction à l’infini. Entrevoyant chaque niveau, aussi distant que possible, et rebondissant de l’un à l’autre. Tout cela en quelques secondes. Puis une réponse lui vint. Sans qu’il soit possible d’en faire la démonstration avec précision, il en était sûr, c’était la solution. Et comme toujours il ne fit pas confiance à son raisonnement.

Depuis tout petit il vivait avec cette dualité. Enfant, ses impressions s’étaient avérées précises et justes mais il lui était impossible d’expliquer son raisonnement et il se heurtait à l’incrédulité et aux railleries de son entourage, seule sa mère le comprenait. Plus tard, adolescent orphelin à Londres, cette différence le poursuivit et il se sentit horriblement seul car personne ne le comprenait et, pire encore, ne lui accordait du crédit. Il avait donc apprit à garder pour lui ce qu’il découvrait et gardait le silence. Cela le rongeait car systématiquement il avait deviné le dénuement de tel ou tel problème.

Aujourd’hui encore il devait se taire. L’affaire était trop importante et pouvait mettre sa crédibilité en jeu. Voir même nuire à son avancement ou pire encore, il pouvait perdre son travail. Cela aussi, il l’avait soupesé. Non, décidément, il ne bougerait pas et garderait le silence. Il se tourna vers Api qui avait les yeux fermés, son visage d’une pâleur cadavérique était couvert de sueur. Gilles tressaillit.

- Api... Api, tout va bien ?
Le jeune hindou se ressaisit et ouvrit les yeux.
- Ou... oui. Ce n’est rien. Je réfléchis, répondit-il en bredouillant, visiblement perturbé.
- Et bien mon vieux, tu te mets dans un drôle d’état. Je pense que cette affaire est beaucoup trop importante pour nous. Nous devrions en informer nos supérieurs.
- Absolument, c’est la meilleure chose à faire, répondit-il machinalement.
Api prit quelques secondes pour remettre ses idées en place et rétablir son cerveau en mode bêta. Décidément il éprouvait la plus grande peine à pénétrer les pensées de Gilles. C’était à peine croyable. Lui qui était l’un des meilleurs tonauac de sa fratrie, capable de pénétrer les esprits les plus tenaces, il n’arrivait à rien avec cet homme. Sa biopsyché était hors normes. Et pire, à chaque nouvelle tentative c’était plus difficile. Comme si la barrière psychique de l’italien se nourrissait de ses épreuves.

A des lieues de connaître le tourment que vivait Api, Gilles quitta son siège et alla relever les stores. Une lumière vive réchauffa le petit bureau. Le soleil était presque à son zénith. Gilles observa distraitement la nature de Central Park, des bribes d’images dansaient devant ses yeux : le visage d’Açoka, le nombre 619. Il chassa ces idées et se retourna vers son collègue. Celui-ci, toujours assis à sa place, les coudes sur les genoux, se tenait la tête entre les mains. Gilles s’avança et posa la main sur l’épaule d’Api.

- Allez viens, je t’offre un café. On à bien besoin d’un remontant. - Je te suis, conclu Api, heureux de faire un break.

A peine les deux hommes avaient-ils quitté l’officine que le PC d’Api émit un petit tintement signalant qu’il venait de recevoir un email. Açoka envoyait tout ce qu’il avait sur le site de fouille d’Eridu. L’un de ces documents était une photo qui allait entraîner Gilles dans une aventure incroyable, bouleversant définitivement son existence.

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