Les lignes chaudes

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Je suis à quatre pattes dans la hutte, complètement incapable de bouger. Sérieusement, j’ai l’impression d’avoir avalé une pharmacie entière. Salween réapparaît, m’attrape comme un sac de patates, et me cale une main dans le dos pour me forcer à avancer. Je titube comme un zombie mal programmé. J’essaie de repérer Félix ou Zoé du regard pour leur faire comprendre que Manon a disparu — sans succès. Génial, je suis seul avec mon geôlier de luxe.

Salween m’emmène dans la partie interdite de la forêt. On avance vite, enfin… surtout lui, parce que moi, je trébuche tous les trois pas. Quand on arrive dans une petite clairière, il me lâche, et je m’effondre comme un flan. Il m’enlève mes baskets (super, il veut mes chaussures maintenant) et s’assoit tranquillement contre un arbre, le temps que je « retrouve mes esprits ». (Spoiler : mes esprits, eux, sont déjà partis en vacances).

Au bout d’un long moment, il me dit d’un ton très sage :
— Tu es ici à la croisée de deux lignes. L’une d’elles te mènera au village. Je t’y attends.
Je lève un sourcil :
— Tu crois vraiment que j’ai envie de te rejoindre ?
— Je doute que tu ne le fasses pas. Tu tiens trop à Manon.
— Du chantage ? Ah, super, il ne manquait plus que ça ! Elle n’est plus au village, alors pourquoi j’obéirais ?

Il me regarde, surpris. Apparemment, je viens de marquer un point. Je lui balance un petit sourire de victoire :
— Qu’est-ce que tu en sais ?
Je ne peux pas m’en empêcher :
— Ton nez se rallonge.

Évidemment, il prend l’expression au pied de la lettre et se touche le nez, l’air paniqué. J’éclate de rire. Sérieusement, ces gens n’ont pas le mode d’emploi des expressions françaises. Furieux, Salween tourne les talons et disparaît entre les branches… avec mes baskets. Parfait. Pieds nus, drogué, perdu dans la forêt. La routine, quoi.

Je m’assois sur la mousse. Elle est douce, ça me calme un peu. Il faut que je retourne au village, vite, pour prévenir les grands. Je fais le tour de la clairière, examine chaque arbre : rien. Pas une ligne. Je me rassois, je caresse encore la verdure — mais elle devient froide, humide. Le jour tombe. Si je n’arrive pas à résoudre ce stupide exercice, je vais perdre toute une journée.

Je me relève et plante mes pieds dans le sol : l’un dans une mousse tiède, l’autre dans une glaciale. Et là, révélation :
« C’est ça, les lignes ! Une chaude, une froide. »

À quatre pattes, je tâte le sol comme un sourcier en pleine crise mystique. Je trace deux lignes avec des bouts de bois : la tiède et la glaciale. Il faut que je choisisse. Je teste : la froide me crispe, la chaude m’apaise. Bon, je suis peut-être pas Einstein, mais je sais qu’on ne bâtit pas un village sur une ligne qui rend tout le monde grognon. Alors, va pour la chaude.

Sous la lune, je me lance, pied par pied, comme un funambule pieds nus. Les deux premiers mètres me prennent une éternité. À la fin, je sens la chaleur m’envahir sans même poser le pied. Mais mes pieds, eux, hurlent de douleur : la forêt, c’est pas un spa.

Quand j’atteins enfin les premières huttes, le jour se lève. Salween m’attend, tranquille, adossé au mur de la première hutte. Évidemment. Il se relève quand il me voit. Moi, je passe devant lui sans un mot, façon je passe par là par hasard. Il encaisse le coup, puis me rattrape en me proposant une pause « pour m’expliquer certaines choses ». Je réponds:
— Où est Manon.

—  Manon est en sécurité. Il est temps que tu comprennes pourquoi vous êtes ici ; suis-moi.

—  Jamais de la vie. Rends-moi Manon.

Salween s’apprête à m'obliger à le suivre en me tordant le bras, comme à son habitude. Je préviens le mouvement et m'esquive. C'est alors que J'entends:

—  Stop Salween. Elle a dit  « pas la force ». Laisse-le dormir, tu lui parleras après.

Elle? qui est cette femme qui impose cet ordre? Ça doit être Bégawan. Ou pas. Soit un mystère de plus, soit une piste...

Salween s’arrête net, mais moi je continue à foncer vers ma hutte, comme un bolide. Je ne veux plus le voir, ce type. Quand j’entre, je souffle enfin : Félix et Zoé sont là. Ouf. Sans perdre une seconde, je secoue mon frère.

— Félix, debout ! Manon a disparu !

Il se frotte les yeux, totalement à l’ouest, puis me balance d’un ton tranquille :
— Ben je sais. On nous a prévenus. Comme pour toi, d’ailleurs.

Je reste bouche bée.
— Quoi ?! Qui t’a dit quoi, exactement ?

Il hausse les épaules :
— Salween m’a dit qu’on mettait Manon au repos, à l’écart du hameau.

— Où ça hors du hameau? Et pour moi ? Il t’a sorti quelle version, cette fois ?

— Toi, tu faisais un exercice d’orientation, et Pour Manon, je n'en sais pas plus.

Je reste planté là, les bras ballants. Sérieusement ? Un exercice d’orientation ? C’est vrai que « perdu en forêt, drogué et pieds nus », ça fait très scout. J’essaie de rassembler mes idées quand une image me frappe : quatre scorpions sous une pierre… et Borhut, pas loin. Mon sang ne fait qu’un tour.

Je sors en trombe, dévale jusqu’aux pilotis et là — bingo — Borhut est là, en train de tripoter je ne sais quoi sous la hutte.
— Borhut ! que je hurle. Reprends tes petites bêtes !

Les villageois se retournent, intrigués. Félix accourt, suivi de Tamir et Lhassa. Borhut s’approche de nous, les yeux pleins de haine, et pointe Félix du doigt :
— T’es le suivant.

Je sens ma gorge se serrer. D’un coup, une vision s’impose : Félix, au milieu des flammes. Je déglutis, affolé, et me tourne vers lui. il hausse les épaules et répond :

  • Même pas peur !

La panthère gronde. Les villageois, eux, ne bougent pas d’un poil. Ce n’est que le grondement de la bête et leurs regards insistants qui poussent Borhut à reculer, puis à disparaître dans la forêt.

Félix me regarde et lâche, bravache :
— T’inquiète, Elias, tu dramatise tout !

— Félix, ce type est dangereux, vraiment dangereux, que je souffle.

— Ho, on se calme, monsieur parano. Dans un mois, on quitte le clan !

Et là, comme un diable qui sort d’une boîte, j'entends encore Borhut dans ma tête :
Que tu crois ! ricane-t-il.

J’en reste vert. Littéralement. Mon cœur tambourine. Et comme si ce n’était pas assez, je sens Salween approcher en courant depuis la forêt interdite. Une colère froide monte en moi — la même que celle qui m’avait pris près du bassin, quand Chebbi allait se noyer.

Je fixe Félix, et je lui parle directement dans la tête :

Il se passe des trucs pas nets. Borhut veut notre peau, et Salween s’amuse avec nous.

Félix me regarde, les yeux ronds comme des noix de coco. Il me désigne du doigt, genre t’es en train de faire quoi, là ?

Oui, je te parle dans ta tête. Comme pour Chebbi. Ils voulaient pas que tu saches. Salween fait des expériences sur moi et Manon. Elle, c’est la cible. C'est sans doute pour ça qu'on l'a éloignée. Moi, je suis juste… la blette de service. Celle qui empêche leur petit manège de tourner rond. Et franchement, j’ai la trouille. Salween va débarquer d’une seconde à l’autre. Dis-lui rien.

Félix hoche la tête, grave, juste au moment où Salween surgit.

— Que s’est-il passé ? demande-t-il d’un ton trop calme.

— Où est Manon ? que je balance aussitôt.

— Que faisait Borhut ici ?

— D’abord, Manon.

Il nous fixe, attend une réponse, puis se détourne vers les quelques villageois réveillés. Il leur parle, revient, examine les pilotis. Sans réfléchir, je lui envoie mentalement :

Pilotis nord-ouest, sous la pierre.

Il s’exécute. Et là, surprise : quatre scorpions bien vivants, en train de tourner en rond, furax qu’on ait dérangé leur petite réunion. Il me dévisage.

— Comment tu savais ça ?

Je me tais, reste de glace. Je ne veux pas qu’il voie à quel point, je panique. À ce moment-là, Zoé sort de la case, les cheveux en bataille, la tête encore dans les nuages.

— Qu’est-ce qui se passe ici ?

Félix reste muet, et moi je fixe Salween, complètement vidé. J’ai froid dans le dos, les épaules lourdes. Salween reprend la situation en main, comme si tout ça n’était qu’un incident banal. Il nous envoie petit-déjeuner.

Félix et Zoé obéissent, mais moi, j’ai juste envie de dormir pendant trois semaines. Je me dirige vers ma hutte, et Salween me rattrape par le bras.

— Le réfectoire, c’est par là, me dit-il.

Je me dégage brusquement.
— J’ai plus le droit de dormir, maintenant ? Je te rappelle que je viens de passer une nuit blanche… et sans baskets, en plus.

Il me lâche, et je retourne à mon hamac, vidé, avec une seule envie : fermer les yeux et oublier ce cauchemar.

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