La mère de Salween
Je ne me réveille qu’en plein après-midi. En sortant de ma hutte, je tombe sur quelques femmes en grande conversation juste devant leur case. Elles s’interrompent en me voyant. Je maudis mentalement d’être sorti si vite — peut-être aurais-je su davantage si j’étais resté dans mon hamac. Je les salue à moitié et me dirige vers le bassin.
Varanasi me rattrape en courant et me propose d’aller manger. Je refuse : il faut que je parle à Félix. Elle lève les sourcils, un peu surprise. Sur son front, j’aperçois Félix qui part avec Tessaoud et Chebbi. J’ai un nœud dans le ventre et je file vers la cascade, en priant pour m’être trompé.
Les enfants qui se sont baignés remontent déjà quand j’arrive. Je leur demande au hasard s’ils ont vu Félix ou Zoé. Ils répondent d’une voix unanime : non. Tant pis. Je vais chez Bégawan. De loin, j’aperçois Salween en plein conciliabule avec elle. Je m’arrête sur la route, à l’affût, pour capter ce qu’il pourrait me cacher.
— Grâce à Borhut, explique Salween, on n’a eu aucun mal à leur faire comprendre l’importance de les éloigner.
— Bien, répond Bégawan. Et Élias ?
— Il dort. Il n’est pas encore au courant.
— Salween, lui souffle-t-elle doucement, sais-tu où tu vas ?
— On est tous d’accord : il faut l’isoler de ses compagnons, insiste-t-il.
— J’espère pour vous que vous avez raison. Qu’a-t-elle dit à ce sujet ?
— Elle n’est pas au courant. Mais c’est elle qui a décidé ce qu’on devait faire des trois autres.
« Elle ? » Si c'est pas Begawan, qui est cette femme dont ils parlent ? il ne me semble pas que je l'avais perçu avant hier matin quand je suis revenu de la forêt. Y aurait-il une autre personne qui serait entrée dans leur jeu?
Je n’ai pas le temps de fouiller la question que Kahad, un gosse du village, crie du bout de la rue :
— Élias ! Je sais où est Félix !
Bégawan et Salween se retournent, et moi je file vers le petit.
— Ah bon, où ça ?
— Aux moutons ! répond le gamin.
— Merci. Tu peux aussi demander pour Manon et Zoé ?
— D’accord !
Il repart en courant vers le hameau. Salween et Bégawan me rejoignent.
— Ça va mieux ? commence Salween doucement.
— Où sont les autres ? demandai-je.
— On les a mis à l’abri, on craint que Borhut ne recommence. Traditionnellement, c’est le moment où toutes les jeunes filles vont chercher des brins d’osier pour l’hiver. Zoé les accompagne. Quant à Félix, il gardera les moutons plusieurs jours.
— Élias ! hurle à nouveau Kahad de l’autre côté de la haie. Zoé ramasse des tiges pour la vannerie. Mais personne ne sait où est Manon !
— Merci Kahad !
Puis, je me tourne vers Bégawan :
- Où est Manon ?
— Manon était plus en danger que les autres, dit Bégawan calmement. Nous l’avons cachée dans la forêt.
Je m’étrangle presque :
— N’importe quoi ! Vous nous avez laissés tomber précipitamment parce que Manon disait avoir capté des images que la panthère lui envoyait. Qu’attendez-vous d’elle ? Pourquoi aviez-vous, tous les deux, une telle trouille qu’elle m’explique ce qu’elle a vu ?
— On n’a pas peur de ce que te dirait Manon, répond Salween. Ce n’étaient que des visions dans un délire. J’étais là par hasard et il fallait la protéger.
— C’est quoi, le plat suivant ? lâchai-je, sarcastique.
— Comment ça « le plat suivant » ?
— Tu me racontes que des salades, alors je veux savoir le dessert. Tu mens comme un chacal !
Salween respire fort. Bégawan recule d’un pas et lui émet :
— De grâce, garde ton sang-froid. Venez manger chez moi, et allez discuter calmement sous le saule. Tant qu’il est en colère, tu n’arriveras pas à le raisonner.
— Élias, on va en parler calmement. Ma mère va te donner à manger et… commence Salween.
— Ta mère ? m’exclamé-je, hébété, en désignant Bégawan.
Je les fixe l’un après l’autre :
— Mais dans quel jeu vous me faites jouer ? Vous me prenez vraiment pour un tapir !
— Élias, je vais t’expliquer… commence Bégawan.
— Stop ! l’interrompis-je en écartant les mains. Non merci, je préfère les salades du potager, elles sont moins vénéneuses.
Sans attendre, je rejoins le potager collectif. Prostré au milieu du champ, j’essaie de remettre mes idées en place, d’élaborer un plan : si on m’isole au village, je ne peux compter que sur moi-même. Les autres sont-ils vraiment en sécurité? Surement pas ! Borhut peut aller leur rendre visite quand il veut. Sauf que pour les grands, ils sont en groupe, ça devrait ralentir les élans de cette hyène. Donc ils ont mis les grands et moi-même en sécurité, mais comme je suis l'emmerdeur, ils me gardent ici. Quant à Manonils s'en occupe autrement ! Manon, si elle est vraiment au milieu de la forêt, est-elle en sécurité ou est-elle en train de se faire...
J'ai le ventre qui se noue chaque fois que j'y pense. J'ai mal, bien trop mal... Je ferme les yeux, la terre tourne autour de moi dans un tourbillon que je ne maîtrise pas. Je sens que je vais m’évanouir ; j’ai faim. Depuis le début de la maladie de Manon, je n’ai grignoté que quelques fruits secs et bu beaucoup d’eau. Je me couche dans l’humus fraîchement remué et tente de reprendre mes esprits.
Une drôle d’impression m’envahit. Soudain, je me sens protégé par cette masse brune qu’est la terre. J’ai chaud, je suis bien. J’ai l’impression de me confondre avec elle. Je me cale sur l’attraction terrestre et, pour la première fois depuis des semaines, je souris. Au fond, me dis-je, ce n’est pas la terre qui tourne autour de moi, c’est moi qui tourne avec elle.
Je sors brutalement de cet état en sentant Salween près du champ. Il hésite à m’interrompre, puis s’assoit à l’ombre, au bord du terrain. Je sens qu’il essaie de lire dans ma tête. Pour que ce bouffon n’entende rien, je commence à remplir des paniers de légumes et, surtout, je me mets à chanter mentalement une chanson ridicule :
« Les ânes aiment les carottes
Les carottes n’aiment pas les ânes
Hi-han hi-han, c’est idiot, mais c’est marrant ! »
Salween fulmine. Moi, j’en remet une couche, et chante plus fort (en silence). Il s’avance à grands pas, barre ma route alors que je porte un panier plein, reprend son souffle et ordonne le plus calmement du monde :
— Viens manger. On prendra le temps de parler sereinement.
— J’ai déjà assez de salades dans les mains ! répliquai-je en bifurquant.
— Tu n’as pas le droit de manger ces légumes-ci, me saisit-il par le bras. Laisse-moi t’expliquer certaines choses.
Je laisse tomber le cageot dans ses bras, en marmonnant :
— Tiens, voilà de quoi alimenter tes propres discours.
Il lâche la caisse en râlant :
— Ce n’est pas mon boulot !
— C’est quoi ton boulot alors, si ramasser des légumes te semble subalterne ? T’es le Kadga, le grand sorcier. C’est pour ça que tu ne voulais pas que j’entende le nom que Manon allait prononcer !
— On ne doit pas connaître le visage du Kadga, répond-il sèchement. Voilà pourquoi il ne fallait pas que tu le saches !
— Bravo, m’exclamé-je. Tu viens d’admettre que les images de Manon ne sont pas qu’un délire fiévreux ! quel effet ça te fait de dire la vérité? t'as pas trop mal?
Salween se tait, serre la mâchoire. On se toise un long moment, yeux dans les yeux. Je reprends, très froid :
— Vous avez isolé Manon pour autre chose que de la protéger. Qu’allez-vous faire d’elle ?
— Rien de mal, répond Salween en balayant l’air. Viens avec moi si tu veux comprendre.
Je vois briller sur son front le médaillon de l’aigle. Un instant, j’hésite à le suivre, puis une autre image me retient : ce médaillon disparaît pour céder la place à des bouts d’une histoire pas encore écrite.
— Tu te fous de moi, lâché-je. Prépare ton prochain bobard si tu veux, je ne t’écouterai pas. Maintenant, laisse-moi bosser. J’ai des jours et des jours à rattraper.
— Si tu ne quittes pas ce champ immédiatement, tu y passeras la nuit ! menace-t-il.
— Avec plaisir ! parce que visiblement, c’est la seule récompense que vous m’offrez : une nuit à la belle étoile… sans baskets ni menus rassurants.

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