Me former à être un bon trois petits points

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Je bosse dans le champ depuis je ne sais plus combien de temps, jusqu’à ce que, complètement crevé, je m’endors au milieu des légumes. Je me réveille juste avant l’aube et je reprends la besogne, acharné. C’est à ce moment-là que Lisu débarque et me balance, très doucement :
— Faire le boulot des autres, ça n’aide pas les autres ! Et te tuer à la tâche, ça t’aide pas toi non plus.

Je marmonne :
— Ça permet de pas penser et…

— Et de pas affronter ce qu’il faut affronter ?

Je lâche mon panier en soufflant :
— Ils ont piqué Manon.

Je me laisse tomber par terre, au bord des larmes ou peut-être dedans, j’sais plus. Lisu s’assoit à côté de moi, m’écoute, me pose deux-trois questions. Après une bonne discussion, je me sens un peu mieux.

Je tente un sourire :
— Tu devrais t’installer comme psychologue, tu ferais fortune !

— Comme quoi ? Je ne connais pas ce mot.

— Laisse tomber, c’est rien.

Elle me dit :
— Viens manger avec le clan, ce sera plus facile d’accepter ce qui t’arrive.

— Non, j’ai pas faim.

— Alors va chez Bégawan, c’est là ton vrai travail.

— Elle m’a roulé !

— Pas vraiment. Une fois grands, les enfants quittent le foyer ; c’était pareil dans ton ancienne vie.

— J’irai pas tant que j’aurai pas revu Manon. Je joue plus à leur jeu.

Lisu penche la tête, compatissante, puis se lève et s’en va. Je la suis du regard. Elle passe devant la hutte de Bégawan, lui lance un regard, puis file vers le village. Elle tombe sur Salween, et bien sûr, ils papotent. Ça a l’air animé — j’serais pas étonné qu’elle soit en train de plaider ma cause. Salween finit par me repérer : moi, planté là, bras ballants, piteux, au bord du potager. Il prend Lisu par l’épaule et l’entraîne plus loin.

Pendant que je fixe toujours l’endroit où ils ont disparu, Bégawan se plante devant moi, .
— Explique-moi, Élias, ce que ça change entre nous que Salween soit mon fils ?

— Rien, je sais bien ! Mais pourquoi tu me l’as pas dit ?

— On n’est l’enfant de ses parents que le temps de la dépendance. Après, chacun vit sa vie. Je n'ai pas pensé que cela pouvait être important pour toi.

— Pourquoi vous nous laissez dans un brouillard pareil ?

Elle me regarde droit dans les yeux, hoche lentement la tête :
— D’accord. Viens. Je vais essayer de répondre à tes questions.

Elle m’emmène dans sa hutte, prépare une galette et un bol de cacao. Je touche à rien.
— Bois, tu aimes ça ! me dit-elle.
Puis elle enchaîne :
— Chez nous, “être mère”, ça veut dire “mettre au monde”. Je suis la mère de plus de la moitié du village, mais pour Salween, oui, je suis aussi sa maman. C’est mon fils, je l’ai porté, je l’ai mis au monde. Tu veux poser une autre question ?

— Où est Manon ?

— Tu n’as rien à craindre, elle va très bien.

— Je serai rassuré que quand je la reverrai ! C’est quoi votre plan avec nous ?

— Nous sommes plusieurs à avoir des responsabilités envers vous. Narbada et Chebbi et Tessaoud pour Félix, Lhassa pour Manon, Tode pour Zoé et moi pour toi. Ma mission, c’est de t’apprendre les herbes et leurs usages.

— Tode ? Mais c’est qu’une gamine ! Qui vous a envoyés en mission ?

— Nous l'avions décidé au conseil, quand vous êtes arrivés. Chacun de nous doit simplement réveiller ce qui dort déjà en vous.

  • Ne me dis pas que vous aviez décidé que ce soit Narbada et Chebbi au conseil pour Félix. Narbada était pas vraiment tendre avant la noyade de Chebbi, c'était un copain de Borhut.

Elle grimace en penchant la tête. Je la vois chercher dans sa tête ce qui pourrait me rassurer. Les images défilent sur son front, je ne vois que des jambes de quatre personnes assises en tailleur, l'une d'elle joue avec les bracelets du Kadga. Je ne comprends pas. Je plisse légèrement les yeux, en fixant l'image. Bagawan s'en aperçoit et me scrute, genre inquisiteur. je baisse les yeux, je n'ai pas envie qu'elle découvre cette capacité à " lire les front"

Salween entre, regarde sa mère, l’air inquiet :
Qu’est-ce que tu lui as dit ?

— Rien d’important, mais tu fonces droit dans le mur, elle te l’a dit !

Salween regarde la galette, puis me fixe, les yeux froncé. Je le toise aussi, pas question de baisser les bras face à lui.
Il demande :
Il a mangé ?

— Non.

— Ça fait combien de jours ?

— Quatre ou cinq… peut-être six.

— Très bien. Tu as jusqu’à la fin du travail collectif pour le faire manger. Sinon, je m’en mêle !

Je me lève et je sors direct.
— Où vas-tu ? me lance Salween.

— Me laver, Bouffon !

— Tu as du travail ici !

Laisse-le se doucher, dit Bégawan. Il est sale comme une blatte !

— Il enfreint toujours les règles ! Il doit apprendre à faire comme tout le monde !

— Tu parles sérieusement ?

Sale, c’est pas un mot en l’air. Depuis la maladie de Manon, j’ai pas remis un pied près de la cascade.

L’endroit est paisible, l’eau est douce, presque tiède. Allongé sur le dos, les yeux fermés, les bras et les jambes écartés, je flotte au rythme du clapotis. Ça me calme direct. Je somnole un moment.

Puis j’le sens arriver, lui. Salween. Même sans ouvrir les yeux, je sais qu’il est là, sur ma droite. Il est tendu comme un arc électrique.
À lui tout seul, il émet autant de tension qu’une centrale, je me dis. Si je touche le sol, je grille sur place.

L’image me fait rire silencieusement.
Ne plus penser maintenant…

— Impossible de ne pas penser, me répond Salween calmement. Et oui, je suis tendu. Heureux que tu le remarques.

Je garde les yeux fermés, je dérive tranquille. Ma tête passe pas loin de ses genoux. Il ne tente rien, il est en mode " je l'amadoue"
Heureux ? je répète, ultra sceptique. Le coup de ma mort te met en joie, c’est ça ? Mais détends-toi, c’est juste une image, tes humeurs vont pas me tuer, bouffon.

Il soupire.
— Je ne veux pas ta mort, Élias. Tu le sais très bien.

Je bondis sur mes pieds et je lui fais face.
— Ben oui, évidemment ! Si je meurs, tu perds ton jouet !

Il bouge pas. Il me regarde avec ce sérieux lourd, presque triste. Des images s'impriment sur son front: les bracelets du Kadga, puis l’image de Manon inanimée sur une paillasse supplante celle des bracelets. Mon ventre se noue. Je murmure. :
— Où est Manon ?

— Élias, viens, on s’assoit et on s'explique tout ça, d’accord ?

— Je m’en fous de “tout ça” ! Délivre Manon d’abord !

— Manon n’est pas prisonnière.

— À d’autres ! On l’est tous, ici ! J’ai pas voulu être là, à supporter tes pseudo leçons, tes colères, tes mensonges, et maintenant tes salades pseudo-spirituelles !

— Je ne t’ai jamais menti.

— Ah ouais ? Alors explique pourquoi tu m’as isolé de mes potes. Et me parle pas de “danger”, j'y crois pas. Si Borhut était vraiment une menace, t’aurais éloigné lui, pas nous. Il peut courir de l’un à l’autre tranquille, et toi tu fais semblant de gérer.

Il reste planté, bouche close. Pris au piège. Et moi, je le regarde, sans pitié de le voir pédaler dans sa gadoue de mensonges. Je grince:
— Pour peu, je parie que Borhut bosse avec toi. Il sème la panique, et toi, tu débarques en mode héros protecteur !

— ÇA, JAMAIS ! hurle-t-il d’un coup.

Je sursaute et là — bam — une image surgit dans son front : un jeune mec (lui, sans doute), attaché à une falaise, la mer montant petit à petit. Je détourne le regard, gêné d’avoir vu ça. Il me pointe du doigt:

— Ne reviens plus jamais là-dessus. Même si tu me prends pour ton bouffon, j’ai jamais été cruel. Si tu me laissais une chance, tu t’en rendrais compte. Oui, on t’isole, mais c’est pour ton bien.

— Mon bien ? Qu’est-ce que t’en sais, de mon bien ? Marcher toute une nuit dans la forêt sans basket c'est pour mon bien ou c'est quand même un peu cruel ?

Il semble tout à coup gêné :

— Je, je ne, je ne savais pas que ça pouvait faire mal... je suis désolé. Je suis là pour te former à être un bon…

Il s'arrète net.

  • De me transformer en quoi ?
  • Pas transformer, juste t'aider...Elias, viens avec moi, je t'expliquerai tout.
  • Dis moi simplement, ce que est être un bon ... “trois petits points” ? et je verrai si ca vaut la peine d'ecouter les salades suivantes.

— C'est plus compliqué que ça. Laisse-moi te guider.

— Toi, un guide ? Ah ouais, super, c’est le nouveau menu ? T’es le plat principal, ou juste la cerise sur le gâteau ?

Il a pas le temps de répondre. Je tourne les talons et je file vers le village. Je veux juste disparaître un moment. Je repère un grand eucalyptus sur la place et j’y grimpe, façon koala fatigué.

— Qu’est-ce que tu fais, Élias ? me demande une petite voix en bas.

C’est Kahad et Safran. Deux gamins adorables, un peu trop curieux.
— Chut ! Je fais une blague à Salween. Vous dites rien, ok ?

— On peut jouer avec toi ?

— Pas aujourd’hui, mais si vous me trahissez pas, je joue avec vous la prochaine fois. Promis juré.

Ils acquiescent, le sourire jusqu’aux oreilles, et filent.

Salween passe deux fois sous l’arbre sans me voir. Les gamins gloussent à chaque passage. J’ai peur qu’ils me vendent sans le vouloir, mais non, ils finissent par se lasser et partent jouer plus loin. Moi, je m’endors entre deux grosses branches, vidé.

Quand je me réveille, la nuit est bien avancée. Tout le village dort. Je descends de l’eucalyptus tout doucement, je fais quelques pas sur la route. Et là, une main m’attrape par-derrière.

— Stop, gamin. Fini de jouer.

Un doigt se plante dans ma nuque. Tout devient noir.

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