Bras de fer

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l'homme me porte comme s'il rentrait de la chasse avec du gibier. J'ai repris conscience mais je fais le gibier mort, pour entendre ce qu'il vont dire.

Il était dans l’arbre, dit-il. C’est la première fois que il se « fonds » comme ça ?

Il me dépose dans le hamac.

Oui, répond-on.

C’est un cap, un petit, mais un cap quand même ! Maintenant, c’est à toi de jouer, Salween. Tu n’as plus droit à l’erreur, sinon on va le perdre.

Ça fait deux jours que j’essaye de lui parler, se lamente Salween, mais il se braque au quart de tour ! C’est comme parler à un mur

C’est toi qui le cabres ! Il est en colère, attends qu’il ait accepté d’être seul au village, lui répond un troisième, avec une voix douce mais ferme. Elle a bien dit qu’il fallait lui laisser de la liberté, qu’on ne peut pas le forcer à tout lui dire.

Je garde les yeux fermés. J’écoute tout ça, en espérant capter plus que des bribes. Quelqu’un me pose la main doucement sur le front. Impossible d’identifier qui, ils ont tous trop de points communs : la communication silencieuse, c’est leur truc.

Ça n’avance pas assez vite. Il faut mettre les bouchées doubles. On aura bientôt des ennuis, s’il continue à lambiner comme ça ! souffle une voix.

— Son caractère ne rend pas la chose facile. Je suis loin d’être malléable

— On le savait ! reprend Salween. Mais de là à le vivre… Il m’en fait voir de toutes les couleurs !

— C’est parce que tu as tout faux, c’est elle qui l’a dit, raillent-ils. Pas la force, juste la parole !

— Je vous signale qu’on était tous d’accord pour que je l’emmène dans la forêt.

Certes, mais elle a dit que tu devais réussir à lui parler avant de revenir devant elle. Et elle n’a pas du tout apprécié la manière dont tu l’as emmené là-bas.

Elle ? me demande-je. Ce n’est pas la première fois qu’ils parlent d’« elle », mais le Katga a une voix d’homme, j’en suis sûr… enfin, je crois.

J’ai tenté la pêche plusieurs fois, mais il refuse systématiquement de se retrouver seul avec moi. Et Manon ?

— Elle, par contre, elle est docile. Manipulable comme une marionnette, on arrivera à nos fins, je m’y donne à cœur joie !

— Il revient à lui.

— On s’en va.

À entendre parler de Manon, mon ventre se noue, et ça trahit mon état. J’ouvre les yeux, seulement Salween et Bégawan sont là. Je ne dis rien, mais je capte tout.

— Alors, susurre Salween, tu reviens de loin. Tu dois manger maintenant, il ne faut pas te laisser aller !

— Où est Manon ?

— Élias, je t’ai déjà expliqué que Manon est en sécurité. Elle ne subit aucun mal. N’est-ce pas ça le principal ?

— Où est Manon ? je répète, insisté.

— Et si je te donne ma parole qu’elle va bien, ça ne te suffit pas ?

— Ta parole ? lui lance-je, sceptique. En as-tu seulement une ?

Salween se tait, il doit sentir la claque dans le ventre.

Et vlan ! s’écrie une voix dehors, juste derrière la porte.

Ils sont encore là et assistent en duplex ! ça m'énerve. Je suis constamment surveiller. Je déclare, en éloignant mon bol :

— Je ne mangerai pas tant que je n’aurai pas parlé à Manon.

Voilà autre chose ! s’exclament-ils.

— Tu fais du chantage ? me reproche Salween.

— Ça te connaît, hein ?

— Manon dort. Tu ne voudrais quand même pas la réveiller ? tente Bégawan.

— J’ai tout mon temps.

Il est buté comme une mule !

— Ce n’est qu’un échantillon, ajoute Salween. Il ne va rien avaler tant qu’il ne l’aura pas vue, je vous le promets !

— C’est plus une qualité d’être têtu, non ? répond Bégawan Et sa fidélité, aussi.

D’accord, mais qu’est-ce qu’on fait ?

— On va chercher Manon ! décide une voix off.

Je grimace un petit sourire de victoire. Salween reste sidéré.

Il a souri ! surprend Salween,

Je me morfonds en espérant que cette tête d’ahuri heureux ne me trahira pas. Salween et Bégawan me dévisagent avec des regards étonnés. Je baisse les yeux, cherchant mes mots pour brouiller les pistes.

— Alors, Salween ? On se fait encore tirer les oreilles par sa môman ?

— De quoi je me mêle ! réplique salement Salween, en me regardant.

Il ajoute pour les autres :

— J’ai cru qu’il sautait un cap !

— T’es sûr qu’il n’en a pas passé un ? insiste une voix off.

Je ne pense pas, répond Bégawan en me fixant. Il n’en a pas l’air.

Viens, Salween, on a un petit boulot à faire avant qu’elle ne le voie.

— Si tu vois Manon, tu mangeras ? lui demande Salween.

— Je te promets que je ferai tout ce que tu veux si je peux lui parler : j’avalerai même toutes tes salades jusqu’à la cerise sur le gâteau !

Tu lui as fait un gâteau ? s’étonnent-ils dehors.

— Mais non, c’est sa façon de s’exprimer ! réplique Bégawan.

— Je ne m’y ferai jamais !

Je suis assez médusé. Si j’ai réussi à prendre le dessus sur ce groupe de chauves-souris, je ne comprends pas très bien ce qu’ils veulent avec ce fameux « petit travail » avant qu’elle ne le voie. Ça m’inquiète.

— Coucou, Élias ! s’invite Manon en entrant.

— Manon ! Comment vas-tu ?

— Très bien. On m’a dit que tu t’inquiétais pour moi ?

— Ben oui, on n’avait pas fini notre petite conversation !

— C’étaient des bêtises, coupe-t-elle vite. Oublie tout ça !

Et là, je sens que quelque chose cloche. Sa précipitation, ses mots, tout ça sent l’alerte. Elle est peut-être menacée, ou surveillée. Je cherche une solution pour connaître la vérité:

— Tu te souviens quand on était en maternelle, je dis, on devinait l’humeur de la maîtresse à la façon dont elle attachait ses cheveux ?

— Oui, répond-elle.

— Tu te rappelles des coiffures ?

— Très bien ! s’exclame-t-elle. Si elle les…

— Pupupup, ne dis rien, mais montre-moi avec tes cheveux ce que tu ressens…

Salween pâlit en entendant ça.

Oh la belette ! Quel furet ! s’écrie une voix en off, se perdant dans l’énumération animale. Quand Elle te disait qu’il était sur la défensive, Elle ne mentait pas. Il ne te reste qu’à l’apprivoiser.

— Oui, encore faut-il qu’il veuille bien, il file aussi vite qu’une truite ! réplique Salween

Laisse-le venir, au lieu de le traquer ! Tu n’apprends pas à pêcher comme ça. Tu te vantes d’être le plus rapide, alors montre-le.

Ça va ! s’énerve Salween ; vous pouvez aussi le prendre en charge !
— Non merci ! je préfère la musaraigne, elle est plus besogneuse !

Manon se bidonne en tressant ses cheveux.
T’es vachement méfiant ! mais j’avoue que la tête de Salween vaut bien une tresse ! me dit-elle.
Parle pas comme ça, je réplique directement, je crains qu’ils nous entendent.
Salween n’a pas l’air de réagir outre mesure ; il est toujours occupé à se quereller avec les compagnons en duplex, tandis que Bégawan nous observe avec attention.
Alors, cette coiffure ? émet-on dehors.
— Une tresse, c’est assez joli, mais ça paraît sévère, non ?
— Elle sait faire ça ? J’ai toujours rêvé de savoir faire des tresses ! Je lui demanderai de m’en apprendre. Et Élias ?

— Ça te va ? me demande Salween. Tu es rassuré ?
— C’est parfait !
— On va y aller ; tu es d’accord ou bien tu as autre chose à lui faire faire ?
— T’as eu peur, hein ? je me moque. Il suffisait de voir ta tête de poisson frit pour voir que t’étais pas très fier !
— Je n’ai pas eu peur, je savais que Manon allait très bien et je n’ai pas arrêté de te le dire !
— Donc, puisque tu n’as pas peur, on pourra se revoir ?
— Aucun problème ! bredouille Salween, pas trop rassuré.
— Quand ?
— Je ne peux pas te dire quand ! Ne fais pas la grève de la faim pour ça, me sermonne-t-il. Il faut que vous soyez tous les deux libérés de vos tâches, et vous aurez un emploi du temps un peu particulier !
— On peut s’écrire alors !
Salween passe par toutes les couleurs. Manon s’amuse autant que moi à le voir se dépatouiller dans ses histoires.
— Il faudrait du papier et un crayon, nous n’en avons pas !
— J’en ai !
— Je croyais que tu avais perdu ton carnet ?
— Je l’ai retrouvé !
— Il était où ?

Je réponds en éludant la question à la manière de Salween. :

  • Je peux ne prendre qu’une feuille, On n’a pas besoin d’écrire énormément : juste un mot par jour, griffonné en petit ; ça fait déjà des centaines de mots. On se reverra avant des centaines de jours, je suppose !
    — Misère, Élias ! tu es vraiment un discutailleur, soupire Salween. Où était ce carnet ?
    — De quoi t’as peur ? je l’incise, légèrement narquois.
    — Je n’ai peur de rien, bute-t-il, toujours aussi susceptible ; mais je ne vois pas qui pourrait faire le messager.
    — Moi ! annonce Bégawan. Je déposerai le papier dans l’écorce du grand chêne à l’orée du bois et, côté forêt, on viendra le chercher et replacer le suivant au même endroit. Ça marche ?
    Tu te rends compte de ce que tu proposes ? s’affole-t-on à l’extérieur.
    Élias tient les rênes autant que vous ! souvenez-vous de ce qu’elle a dit : « Si vous ne jouez pas la confiance, il n’y a aucune raison qu’il vous octroie la sienne »
    — D’accord, lâche enfin Salween, je m’incline !
    — C’est qui, ce « on » côté forêt qui va jouer au facteur ? je demande légèrement obstiné.
    — Manon vit dans une famille, assure Bégawan en laissant s’imprimer sur son front l’image de la famille de Lhassa et Varanasi. Ne t’inquiète donc pas !

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