Seul

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Avant de commencer ma journée, je quitte ma case sur la pointe des pieds. Il faut que je récupère mon carnet à l’abri des regards. Pendant le trajet, j’essaie de remettre mes idées en place.

J’ai fait un drôle de rêve, j’ai surgi de terre comme un geyser. J’ai descendu des gorges étroites, et ça m’a follement amusé. Puis, je suis descendu bien plus calmement vers la mer. En y repensant, je me dis que j’étais un cours d’eau. Ça me perturbe légèrement. Si je suis un fleuve, je suis à coup sûr dans les gorges, à devoir me faufiler, frapper, sauter, m’éclater… et si je suis l’eau, qui sont ces rochers que je dois confronter ? Qu’importe, après tout, c’est l’eau qui se forge un chemin, pas l’inverse ; le but, c’est de sortir des gorges sans encombre pour pouvoir être libre.

J’arrive un des derniers au réfectoire. Plusieurs personnes me sourient. C’est la première fois que je suis là sans mes copains. Je me sens un peu perdu. Lhassa vient près de moi et engage la conversation gentiment. C’est un homme profondément bon. Sa femme et lui ont quatre enfants, ce qui est rare au clan. Il est serein, posé et cultivé. Je suis toujours surpris par la connaissance et la philosophie de ce peuple. Ils n’ont pas seulement traversé la moitié du monde, ils s’y sont aussi imprégnés de chaque sagesse locale pour les fondre toutes avec la leur. Je mange ma galette tranquillement, comme si ces derniers jours n’avaient été qu’une parenthèse dans ma vie au hameau. Presque tous les villageois sont là quand Salween arrive comme un éléphant dans une cristallerie.

Il est essoufflé et cherche du regard où je suis dans l’ombre de la hutte. Je lève une main, en émettant :

Pas de panique, Terrien !

Il me rend mon salut, visiblement soulagé, plante son pied et crispe ses orteils, rassurant une personne qui attend dehors. Je ne me relève même plus pour savoir à qui il parle. Je m'en fous. J'ai promis de jouer le garçon sage et je tiendrai ma promesse.

Je travaille sereinement chez Bégawan toute la matinée. De temps en temps, j’entends Salween rôder autour du jardin. Ça me fait marrer. Il ne sait pas comment m'aborder. Il se répète " la confiance la confiance c'est ce qu'elle a dit, mais comment l'amener à la confiance ? "

Je veux élucider le mystère de cette fleur que j’ai vue sur le front de Borhut. Je la cherche dans le jardin pour demander à Bégawan quelles en sont les propriétés. La plante a été arrachée.

— Il n’y avait pas une fleur blanche, ici ? je demande innocemment.

Bégawan se redresse, plisse les yeux et imprime sur son front l’image de la fleur.

— Oui, bredouilla-t-elle, elle est fanée ?

— Non, elle a été arrachée, et je peux même te dire que c’est Borhut qui a joué au jardinier.

Bégawan s’approche du lieu, voit le trou et la terre fraîchement remuée, avec l’empreinte si caractéristique des quatre orteils de Borhut. Elle se tait, fronce les sourcils puis soupire.

— Qu’offrait-elle, cette fleur ? je demande calmement.

— Rien, murmure-t-elle.

— Vraiment ? j’insiste. C’est étonnant, une plante qui ne sert à rien dans ton jardin…

Je continue à la fixer, légèrement inquisiteur:

— Note, heureusement qu’elle ne sert à rien, il y en avait au moins dix plants derrière notre hutte, avant la maladie de Manon.

Bégawan m'envoie des yeux ronds, véritablement inquiète. L’image de Manon sur la paillasse, se battant entre la vie et la mort, s’imprime sur son front. Je ne la lâche pas des yeux, mon regard devient grave, je murmure :

— Est-ce que cette fleur peut avoir un lien avec la maladie de Manon ?

— Il faut les arracher immédiatement, répond-elle.

— C’est fait. La veille du jour où Manon allait si mal, Borhut a fauché l’ensemble des hautes herbes qui poussaient là. Y a-t-il un lien avec Manon ? je répète un peu las.

Salween passe sa tête au-dessus de la haie. Intrigué par le silence qui s’est installé, il me rejoint rapidement. Il aperçoit le trou et l’empreinte, devient vert et fixe sa mère.

C’était quoi ? demande-t-il.

— Du gandaki.

— Il se drogue ?

— Pas luin ni même Borhut. 

Je suis médusé. Je suis persuadé qu’elle a un lien avec la maladie. Pourquoi parlent-ils de drogue ? Je préfère reculer pour mieux sauter. Alors, j’interpelle Salween directement, sans lui laisser le temps de prendre la parole.

— Alors, qu’as-tu fait de beau ce matin ?

Salween bredouille une activité qui n’en est pas, en désignant un lieu indéfini. Je soulève les sourcils, légèrement moqueur, en avançant la tête comme si je ne comprenais pas bien son baragouinage. Salween rougit, se doutant que je ne peux pas gober son histoire de ménage dans sa hutte. Je le dévisage tranquillement sans insister et demande :

— Qu’est-ce qu’on fait cet aprèm ?

— Holà ! Tout doux ! Tu dois encore te reposer. Tu peux avoir quartier libre.

— Ah non ! je proteste. Je ne veux pas de liberté ! Tu m’as piqué mes copains, alors tu me formes à être ce bon « trois petits points » et qu’on en finisse ! Note, je peux passer l’aspirateur dans ta case, si tu ne l’as pas encore fait…

Bégawan se bidonne sous le regard légèrement contrarié de son fils.

Occupe-le, il a raison. C’est quoi « le bon trois petits points » ? demande-t-elle au bout d’un moment.

Mais elle a dit qu’il avait besoin de liberté, qu’a-t-il dans la tête ? Les trois jours qui viennent de se dérouler n’ont pas été de tout repos ! réplique-t-il, suspicieux, les mains sur les hanches.

Ça me fait sourire. Manifestement, Salween ne s’est pas vanté d’avoir un peu trop parlé. J’espère que Bégawan insistera sur les trois petits points inconnus. Elle me dévisage un instant puis propose :

Elle a surtout dit la confiance ; Salween tente la confiance !

Il n’en voudra pas !

— Il lui faudra du temps, c’est sûr ! Vous avez creusé un large fossé qu’il vous faudra combler ; ça ne se fait pas en un jour.

— À chaque essai, c’est un fiasco… réplique-t-il, fataliste.

— Tu veux que je le garde cet après-midi ?

Je bisque un peu qu’elle n’approfondisse pas les « trois petits points ». Je n’ai pas non plus envie de rester à végéter dans le jardin de Bégawan. J’enchaîne :

— Salween, je t’ai promis que, si je pouvais voir Manon, je serais aussi docile qu’un mouton ! Ne me regarde pas d’un air méfiant ! Je tiens mes promesses, moi !

— Mais moi aussi… commence-t-il, toujours aplati sur le mur de sa susceptibilité.

— Stop ! je le coupe, calmement et fermement.

Je n’ai aucune envie que Salween me balade une fois de plus. J’en ai assez souffert, je suis profondément fatigué. Salween me scrute un instant, vaguement coupable et se tait en soupirant. J’ajoute, avec un petit sourire en coin :

— De toute façon, quitte à devoir parcourir la forêt dans tous les sens avec toi, autant que ce ne soit pas à une allure d’enfer ni avec un bras bloqué dans le dos !

— OK, tu as raison. On va essayer de faire ça bien !

Je ne souris plus. C’est quoi le « ça » de « faire ça bien » ? Ça doit vouloir dire la même chose que ce « bon trois petits points ». Je n’arrive pas à comprendre grand-chose. Je ne suis même pas sûr que Salween sache réellement ce que ces termes sous-entendent. Je demande sans conviction :

— Ça ?

Salween imprime sur mon front une foule d’images, plus imprécises les unes que les autres. Y reviennent régulièrement les deux bracelets aux poignets d’un homme. Non, je réalise qu'il ne sait pas ce que « ça » veut vraiment dire. Je me tourne vers Bégawan. Elle, par contre, sait. Elle tente un sourire bienveillant. Sur son front se dessine un homme blessé qui lui confie les bracelets. Complètement abasourdi, je laisse tomber ma mâchoire.

Est-ce elle, le Kadga ? Non, impossible, ils viennent d’en parler entre eux. C’est une autre personne, certes féminine, même si je me souviens très bien que le premier jour, c’était un homme qui m’avait entrevu quand j’étais à plat ventre à manger la poussière. Je suis complètement perdu. Salween et d’autres doivent vraisemblablement démontrer à leur père ou mère voire les deux, que quatre gamins occidentaux peuvent être ces « trois petits points ». On m’a isolé parce que je casse les plans. Cela me remplit d’une profonde mélancolie : mes copains écopent de mon acharnement à ne pas rentrer dans leur jeu.

— Vous auriez dû laisser les autres ici et m’éloigner du clan puisque je vous emmerde, murmurai-je, abattu.

— Cela n’aurait eu aucun sens de t’isoler, réplique doucement Salween.

Il me regarde sans inimitié, il est aussi las que moi de ces querelles.

— Ce n’est pas juste ce que vous avez fait, dis-je encore.

Je lui explique ? demande Salween à Bégawan.

Pas maintenant, c’est trop tôt, répond-elle rapidement.

Faudrait savoir ce que tu veux ! dit-il. Qu’est-ce que je lui dis ?

Je ne sais pas. Il n’est pas encore mûr et on doit être tous réunis pour la fin.

Salween prend son souffle et s’apprête à parler quand je lève une main autoritaire devant lui.

— Ne dis rien, j’ai compris. Toi non plus, tu ne sais pas vraiment où tu vas. On s’offre une dernière chance ?

— Une dernière chance ?

— On tente la confiance, d’accord ?

— D’accord ! murmure Salween.

— Je te jure que je ne me cabrerai plus. Mais toi, tu joues franc-jeu ; ni entourloupe, ni mensonge.

— Je te le promets, me répond Salween, ému.

— Et vous, vous ne faites pas de mal à mes compagnons.

— Élias, on ne leur fait pas de mal, je te le jure.

— Qu’est-ce que tu en sais ? Comment déterminer le mal qu’on peut faire aux autres en leur voulant le plus grand bien ? C’est à chacun de choisir ce qui est bon pour lui et, sur cela, Salween, tu n’as aucune prise.

Waou ! Ne le déçois pas, et ça ira vite. dit Bégawan.

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