Seul sans mes copains

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Après cette séance mélo, je reviens sur la plante et demande à Bégawan ses propriétés:

— C’est une drogue me dit-elle. La dépendance est très rapide et, si on n’y pourvoit pas, on risque tout simplement la mort dans des angoisses sans nom, déclare-t-elle, le ton sérieux.

Je continue :

— Peut-il y avoir un lien entre la plante et la maladie de Manon ?

Salween se tourne, intrigué, vers sa mère :

Qu’est-ce que t’en penses ?

Même si j’entends pertinemment ce qu’ils se disent, je veux garder les rênes de la conversation. Je coupe le dialogue en désignant les orteils de Salween :

— La confiance, ça passe aussi par un langage haut et clair ; parlez tout haut !

Salween acquiesce d’un mouvement de tête, puis repose la question à sa mère qui semble elle-même fort ennuyée. Elle finit par avouer :

— Je suppose qu’il en a planté là où Manon se retirait pour ses besoins ; elle agit au simple contact. Je n’ai pas pensé un instant que Manon pouvait être droguée. En l’arrachant partout, il créait le manque. Tu as vraiment bien fait d’appeler la panthère ; c’est elle qui l’a libérée de ses angoisses, là où elle se serait laissée définitivement mourir. Je suis désolée, Élias. J’aurais dû y penser.

— Je ne crois pas que tu sois entièrement responsable. Tu soignes en te baladant dans ton jardin et en t’arrêtant sur la plante qui serait salutaire. Si elle n’y était pas, tu ne pouvais pas détecter la dépendance. Ce qui m’étonne, c’est qu’il signe son méfait. Donc, si je suis mon raisonnement, il veut prouver au clan que tu n’es plus à la hauteur. Que se passe-t-il dans ce cas-là ?

Complètement anéantis par cette possibilité, Salween et Bégawan me fixent comme si je venais de leur dire que le sol allait se dérober sous leurs pieds.

— Je n’en sais rien, finit par murmurer Bégawan. Je suppose que la tribu exigerait un successeur.

— Et qui serait-il ?

— Il n’est pas prévu, répond rapidement Salween, l’air grave.

— Vrai ? je titille. Ce ne serait pas lui par hasard ?

— Pour être tout à fait exact, il en a les capacités, mais pas la philosophie ; le clan le refuserait.

— Enfin, on l’espère, ajoute Bégawan entre ses dents, comme si elle venait de croquer un citron.

— Il voulait sûrement t’imposer une sorte de chantage parce que, si vous ne le voulez pas comme médecin, vous n’êtes quand même pas certains que le clan ne vous l’imposerait pas. C’est possible ?

— Tout à fait, approuve Salween, déjà furieux contre Borhut, probablement prêt à lui lancer tout ce qui lui tomberait sous la main.

— Qu’est-ce qu’il aurait demandé ?

— Sans doute votre départ.

— On ne va pas lui donner la victoire facile ! Tu as d’autres gandakis ?

— Oui, j’en ai toujours en réserve ; je m’en sers parfois pour atténuer le mal. C’est dans la forêt interdite.

— Eh bien, allez en chercher, je garderai la boutique ! Je suis excellent pour repousser les jardiniers envahissants !

Les deux adultes me fixent avec des yeux ronds. Ils ne savent pas très bien sur quel pied danser. Je jauge leur confiance à la perche que je leur lance :

— De quoi t’as peur, Salween ?

— Je n’ai peur de rien ! réplique-t-il un peu vexé. Ça ira, ici, tout seul ?

— Bien sûr, je n’aurai pas grand-chose à faire ; peut-être un bobo ou juste repousser un jardinier invétéré. Pas de panique, je vous promets de ne pas bouffer toutes les racines de réglisse !

Salween hoche la tête et part avec Bégawan en passant par la forêt. Quand ils reviennent quelque temps plus tard, ils sont passablement saouls. (Ça me fait marrer, j'ai jamais vu Salween rire autant !)  Je repère directement l’état de Manon quand elle revient du pipi du matin et qu’elle essaie de se concentrer sur la leçon « chauve-souris ». Je fais attention à ne pas toucher la plante et je la repique à sa place.

Bien plus rapidement que Manon, ils ont envie de dormir et s’assoient contre la case pour sombrer dans un sommeil profond.Un truc qui m'intrigue pourtant c'est comment Borhut a-t-il pu planter ces fleurs sans être lui-même dépendant. 

Je garde la boutique pendant l’heure qui suit. Je déambule dans les allées en cherchant un remède pour qu’une fois sortis de leur somme, ils ne sombrent pas dans la dépression. Lisu passe la tête au-dessus de la haie, constate l’état des deux ronfleurs et entre directement dans le jardin.

Je invente un prétexte à leur état:

— C’est à cause d’un sirop qui était devenu trop alcoolisé. Ils ont voulu le tester tous les deux.

Lisu me dévisage un peu sceptique, comme si je venais de lui dire que les licornes existent.

— Montre-moi ce sirop ! demande-t-elle.

— Pas possible, ils ont tout bu !

— Le bocal, alors !

Totalement dans l’impasse, je tente une sortie « à la Salween »:

— Je vais aller le chercher, mais avant cela, je voulais te parler d’un truc : tu te souviens que tu m’as proposé de voir le départ de Manon comme un passage important pour elle ?

— Oui.

— Je crois que tu avais raison.

Ainsi débute une conversation sur le passage, jusqu’à ce que Bégawan et Salween se réveillent. Lisu se retire dès les premiers mouvements ; elle ne peut pas se trouver dans le jardin. Je soigne la dépression par une décoction de verveine. Puis je déclare :

— Donc Manon a eu juste un gros refroidissement et la panthère n’a fait que la réchauffer ! Vous êtes d’accord pour cette version ?

Ils hochent vigoureusement la tête, heureux de cette première connivence, comme des enfants qui viennent de découvrir un bonbon.

**

La vie est rythmée par le travail au jardin, les leçons de Salween, et, en fin de journée, je m’octroie un jeu de cache-cache avec les enfants. Je ressors mon carnet de croquis. J’y note mes expériences, je dessine la vie du clan au jour le jour, comme un mini-roman photo.

Salween m’explique dès le lendemain ce qu’étaient ces lignes chaudes et froides.

— Ce sont les veines de la Terre ; c’est comme celles de notre corps ; « la Terre vit », avait-il souligné, grandiloquent.

Je souris du ton employé mais j’apprécie le message. Je perçois ces vaisseaux, les suis les yeux fermés, peux m’orienter grâce à eux, un peu comme un GPS vivant.

Salween s’applique à ne rien me dissimuler ; il me détaille chaque jour la composition de la leçon, le pourquoi et le comment, avec l’enthousiasme d’un enfant devant une boîte de bonbons. J’adore, même si les cours ne sont jamais très calmes. Salween procède par énigmes ou par épreuves.

Il ajoute au menu pêche et baignades. Nous sommes en plein hiver, l’eau est vraiment frigorifique mais, comme il me l’enseigne, si on ne s’arrête pas, on la supporte jusqu’au printemps ! Je ne suis pas vraiment convaincu, surtout quand mes dents commencent à claquer.

J’ai des nouvelles de Manon chaque matin, grâce à Lhassa. Même si ce dernier me cache religieusement qu’il abrite Manon, dès qu’il me voit, l’image de Manon s’imprime sur son front avec ce qu’elle a fait la veille. Je suis profondément apaisé de la percevoir en pleine santé et heureuse dans la vie qu’on lui fait mener. Il en est de même pour les deux grands. Les villageois qui vont les visiter reviennent avec leur image sur le front ; ils sont heureux et, même s’ils n’habitent pas dans les mêmes lieux, mes compagnons se rencontrent quotidiennement. Je suis content pour eux. C'est surtout Zoé qui va de l'un à l'autre.

Je progresse vite avec Salween. Aucun caillou, aucun arbre n’a de mystère. Mon sens de l’orientation s’est aiguisé au point de pouvoir me repérer dans un four, ce qui n’est pas très utile, je l’admets. Néanmoins, Salween évite de me mener trop près des endroits où un des trois copains séjournent. Si je me doute que ces trois positions non explorées doivent correspondre à leur repaire, je ne m’y rends jamais. Je joue le jeu de la loyauté. C’en est beaucoup plus reposant, sans avoir à jongler avec des secrets.

Cependant, une petite zone d’ombre atténue légèrement cette confiance qui s’installe. Salween n’arrive pas à me transmettre certaines choses qui me concernent. Je décide de taire mes facultés paranormales tant qu’il ne m’aura pas dévoilé les « trois petits points ».

De temps en temps, je vois sur le front de Salween les sept médaillons de lune ou le médaillon de la panthère, ou plus généralement celui des bracelets. Je sais alors qu’il est à deux doigts de lâcher le secret, mais à chaque fois, il se rétracte. Cela me fait sourire, car je n’ai plus aucune envie de quitter mes leçons ou celles de Bégawan.

Chez Bégawan, j’apprends à soigner. Je ne compte plus le nombre de fois où je vomis de dégoût quand elle m’enseigne comment déceler une maladie. Mes progrès auprès d’elle sont nettement plus lents que ceux de la découverte de la Terre. Je n’ose pas encore appliquer certains remèdes et je me limite au traitement des bobos, ce qui est déjà un bon début.

Chaque jour aussi, j’écris à Manon. Nos mots sont longs, ressemblent plus à des phrases qu’à de véritables mots ; en voici quelques exemples :

— JeTéVuAvecUnPérokéSurlEÉpol

— CMonOisoAprivoiséGaoligongMAprenAParléAuzAnimoEÉToi ?

— MoiJeParcourLeTeritoirSanmAretéQuièGaoligong ?

— LeFrèrJumoDeSalweenJéVuLesOtre.

— LaProchènFoiDiLeurQueJeVéBien

Ainsi donc, Salween a un frère jumeau nommé Gaoligong. Il m’a fallu trois mots, donc trois jours, pour l’apprendre. C’est presque un record !

Salween me prévint qu’il ne prendrait pas d’autre page de mon carnet. Une fois la feuille terminée, ce petit jeu le serait aussi. Je souris en acceptant la mesure avec une certaine philosophie. Si je scribouillais ces mots, c’était d’une part pour que Salween ne connaisse pas cette faculté que j’ai à voir les images s’imprimer sur le front des personnes, et d’autre part pour rester en contact avec Manon.

Le temps passe vite. Le changement de saison me signale que les sept lunes doivent être terminées depuis belle lurette, ce en quoi Borhut n’a pas eu tort quand il a réfuté l’affirmation de Félix qui disait que nous rentrerions le mois suivant dans nos pénates.

Je n’éprouve aucune rancune vis-à-vis de ce non-dit tant cette vie au grand air me plaît. La seule ombre au tableau, c’est mes copains. Même si je sais qu’ils vont bien, j’aimerais leur parler.

Cela me rend de plus en plus souvent nostalgique. Un soir, je croise Lisu qui grave sur son front la photo de Félix avec cette même mélancolie. J'ai failli me confier mais je me retiens au dernier moment. Elle doit être l’amoureuse de Salween. De temps en temps, elle s’assoit à côté de moi pendant les repas. Nous engageons alors des débats sans fin sur le sens de la vie et sur la philosophie. C’est passionnant. Salween doit être profondément épris parce qu’elle est la seule qu’il n’interrompt pas pour reprendre ses leçons, ce qui est un exploit en soi !

À un moment, je cherche un stratagème pour que nous puissions nous revoir, ne fût-ce qu’un jour. Je ne dois pas me casser la tête très longtemps. Cette nuit-là, je me fais réveiller brutalement par un blaireau qui est entré dans la hutte. J’entends Félix m’appeler. D’abord, je ne comprends pas très bien d’où vient l’alerte. Le blaireau imprime entre mes yeux l’image de Félix, derrière un rideau de feu. Je me souviens d’avoir vu la même image sur le front de Borhut. Cela me glace. Il faut que je le retrouve sur-le-champ !

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