L'incendie
Assis dans mon hamac, je transpire à grosses gouttes, un peu comme si je venais de faire un marathon ou un sauna. Félix, où es-tu ?
Le blaireau est parti à peine son message délivré ! Génial.
Je dois choisir dans l’une des trois zones où Salween ne m’emmène jamais.
Lors de notre descente en radeau, je me souviens qu'on avait vu le troupeau lors de notre pique-nique. Je n'hésite pas plus, autant me diriger vers cette pâture. Je file dans la nuit jusqu’à la rivière. Je cours dans l’eau.
Une odeur de feu me prend à la gorge et mon ventre se noue. Je presse le pas et j’arrive enfin. Les moutons sont tous rassemblés de l’autre côté de la rivière. Je me cache parmi les bêtes et j’analyse la situation. Malheureusement, je ne vois pas grand-chose : la fumée et les flammes me bloquent la vue.
Un milan passe à proximité. À tout hasard, je me concentre pour naviguer au-dessus du pré avec l’oiseau. Comme avec la panthère, je lui demande mentalement, en espérant qu’il ne prenne pas la fuite en pensant que je suis un fou :
« Toi, le milan, mon frère, permets-moi d’observer avec toi ce qu’on voit du ciel. »
Je ferme les yeux et, miracle, je plane avec l’oiseau. Je découvre Félix qui tire Chebbi avec Tessaoud, chacun lui donnant une main. Ils courent vers de grands rochers au sommet du pré, pris au piège comme des rats dans le coin d'une pièce. Ces récifs se terminent par un à-pic d’une dizaine de mètres, parfait pour un plongeon, sauf qu'en dessous, il n'y a pas d'eau. Le second souci, c’est Chebbi. Complètement affolé, il a perdu ses moyens, ce qui n’est pas surprenant vu la situation.
Tessaoud aperçoit le rapace et, soulagé, le montre à Félix, celui-ci n’y fait même pas attention. Le milan s’éloigne des fugitifs pour flotter au-dessus des assaillants. Quatre hommes se tiennent de l’autre côté du rideau de flammes, menaçants, criant et brandissant des bâtons. L’un d’eux est, bien sûr, Borhut. Il aperçoit aussi l’oiseau et semble l’appeler, comme si c’était un bon toutou. Le rapace, lui, a d’autres projets et continue son vol vers son nid caché dans un chêne, au-delà de l’incendie.
Je quitte le milan et rouvre les yeux. Le vent commence à tourner. Je souris, soudain inspiré. Sans me faire voir, je me faufile à la hauteur des flammes, saisis un bâton et l’allume. Évidemment, avec ma torche en main, je deviens une cible. Les agresseurs m'aperçoivent et hésitent un tantieme de secondes sur l'objectif à poursuivre. Je profite de leur surprise pour courir et enflammer un second pan, trois pas devant le premier. Ils se moquent bruyamment de ma manœuvre, sans capter que le vent ayant tourné le feu s'arrêtera de lui-même. FélixTessaoud et Chebbi sont aussi étonnés. Mon frère, lui, percute tout de suite ce que je suis en train de faire, je l'entends me dire:
— Bien joué, p'tit frère
Comme prévu, le feu s'éteint, laissant un écran de fumée. Derrière les assayants se dessinent trois autres silhouettes : Salween, son jumeau, le fameux Gaoligong et le Kadga. Je me retourne vers Félix et hurle :
— Mettez-vous à l’abri de l’autre côté de la rivière !
— Je reste avec toi ! crie Félix en courant vers moi.
Je l'arrête d'une main et réponds:
— Ne t’inquiète pas pour moi, Salween est derrière eux avec son frère et le Kadga. Occupe-toi de Chebbi. Mouille-le entièrement. Vérifie qu’il n’est pas brûlé.
Les hommes n’ont toujours pas remarqué l’arrivée du Kadga et des jumeaux. Ils me fixent tandis que j'avance vers eux calmement en mode défi. Je me plante à cinq mètres d’eux je croise les bras, pieds bien ancrés dans le sol et j'attends. Je sais pertinemment que je ne fais pas le poids, mais avec Salween derrière eux, je me permets de bluffer, même si je n’en mène pas large.A Au moins je donne du temps à Félix pour mettre les autres à l'abri.
Tout à coup, le poil de la panthère me caresse la jambe et, menaçante, elle grogne sur les quatre assaillants. Je ne doute pas que le fauve aura plus d’arguments que moi pour les dissuader d’attaquer. Les hommes autour de Borhut changent de tête : je lis une sorte de crainte respectueuse qui se dessine dans leur esprit. Ce félin doit signifier bien plus qu’un simple animal de gardiennage, pensé-je. Il faudra que je découvre pourquoi ils ont si peur, mais ça, c’est pour plus tard…
Les agresseurs reculent d’un pas puis se retournent. Ils tombent nez à nez avec le Kadga et ses deux fils. Le bruit du feu m'empêche d’entendre ce qui s’échange à mi-voix. Les hommes quittent les lieux et disparaissent dans les bois. Le Kadga les suit peu après, laissant les jumeaux sur place.
Chebbi est étendu sur le sol, s’accrochant au bras de Félix. Je m’approche calmement et lui donne à boire. Je glisse ma main sous sa nuque et lui parle tout doucement. Je lui envoie au bout de mes doigts ce que j’appelle un courant chaud ; c’est un petit truc que j’ai inventé. Quand je dois soigner un enfant trop turbulent, je me plante dans le sol, capte l’énergie sereine de la Terre (celle qui m’a remis d’aplomb lors de mon bras de fer avec Salween) et je la transmets au blessé via mes mains.
Chebbi se détend totalement. Dans un dernier sursaut de détresse, il me fixe intensément et m’envoie une image qu’il a gardée en tête depuis longtemps. Je reçois le flash comme un coup de poing dans le ventre : Borhut est responsable de la noyade. Je ferme les yeux, furieux. J’hésite à réagir tout de suite ; c’est trahir une de mes facultés. Je déglutis et me jure que cette fois, je ne laisserai plus Salween se perdre dans ses hésitations. Il faut que je sache pourquoi Borhut a carte blanche pour faire du mal aux autres. Je soupire, rassure Chebbi en lui serrant la main puis, me tournant vers les autres, je demande :
— Personne n’est blessé ?
— Non, ça va, juste une petite brûlure de rien du tout, m’assure Félix. Quel coup de bol que tu te trouvais par là !
— Tu m’as appelé, non ?
— C’est moi qui t’ai convoqué, déclare Tessaoud.
— Convoqué ?
Tessaoud lance un regard penaud vers Salween et Gaoligong et il ajoute :
— Je n’avais pas le choix !
— Tu as bien fait, le rassure Salween.
— Et pourquoi moi ? je demande, un peu perplexe.
— Mais enfin Élias, qui voulais-tu que j’appelle d’autre pour nous tirer d’affaire ?
— Je n’ai rien fait de plus intelligent que de me jeter dans la gueule du loup ! Heureusement que la panthère est arrivée !
— Tu rigoles ? continue Tessaoud. Toi seul nous as sauvés. J’ai bien vu que tu intégrais le milan, puis tu as éteint le feu en détournant le vent. La panthère était là juste pour appuyer ce que l’on sait.
Je suis légèrement ennuyé qu’il mentionne la présence du rapace et cette faculté que je viens d’acquérir en me glissant entre ses yeux. À la manière de Salween, je réplique :
— Tessaoud, je n’ai pas détourné le vent ! Et que veux-tu dire par « la panthère était juste là pour appuyer ce que l’on sait » ?
— On verra ça plus tard, intervient Salween, aussi calme que ferme. Nous allons rentrer.
Je me retourne lentement vers Salween et, méfiant, je lui lance :
— Salween, de quoi parle Tessaoud ?
— Je t’expliquerai plus tard.
— Tu m’as promis : ni entourloupe ni mensonge. Ça a assez duré, je veux que tu m’expliques tout.
— Et je tiendrai ma promesse ; on s’occupe d’abord des moutons, puis je te raconte tout.
Chebbi prend ma main et montre les jambes de Félix : des brûlures lui mangent la moitié des mollets.
— Bravo Félix, dis-je, fâché. C’est ça « une toute petite brûlure de rien du tout » ? Tu dois crever de mal ; marche au centre de la rivière, le froid te fera du bien.
Durant tout le trajet du retour, j’observe Gaoligong. Il ressemble à son frère comme deux chats siamois, mais lui, il se tait. Il ne prononce pas un mot de trop. Il évoque ces oiseaux de haut vol qui ont une autorité naturelle sur les autres. Il y a de l’aigle dans cet homme. D’un coup, je me souviens de mon passage dans l’arbre, le premier jour. Je comprends enfin que les jumeaux s’amusaient à s’interchanger. C’était Gaoligong qui m’avait forcé à monter jusqu’à la cime. C’était cette autorité-là que j’avais suivie, plus que celle de Salween.
Gaoligong regarde au loin, l’œil sévère ; il veille sur les alentours. Son regard s’arrête sur une musaraigne qui s’est redressée. Il lui envoie quelques images, sans doute celles qu’elle vient de capter : on ne voit que des pieds qui courent vers les grands rochers. Puis un écureuil dans les branches se met à lui parler également. Gaoligong se tourne vers Salween et déclare :
— On doit rapatrier les filles dès ce matin. Je crains pour Zoé.
— De toute façon, ça ne sert plus à rien de l’isoler puisque Félix est de retour ! répond Salween.
— Pourquoi est-il si lent ? Il devrait déjà avoir passé plusieurs caps !
— À chacun son rythme ! Il a quand même entendu Tessaoud.
— Oui, mais ça, c’est un jeu d’enfant !
— Je te rappelle que c’est la première fois qu’on fait ce genre de manipulation, on ne sait pas trop s’il lambine ou non.
— Bégawan trouve aussi qu’il n’évolue pas assez vite et Manon est bien plus loin que lui. Il ne lui reste que des broutilles et elle sera tout à fait prête. On doit peut-être le changer de précepteur…
— Prends-le en charge.
Si j’accueille avec joie la première partie de ce dialogue, la seconde me fait peur. Comment retrouverai-je Manon ? Est-elle complètement asservie par Gaoligong ? Cette fois, j’exigerai une explication claire, dès que Félix sera soigné.
Le jour se lève quand nous rejoignons le village. Félix et moi nous dirigeons directement chez Bégawan. Félix serre les dents sans émettre aucune plainte, mais Bégawan finit par le sermonner doucement :
— Félix, ce n’est pas mauvais de montrer qu’on a mal : cela permet de savoir jusqu’où s’étend la blessure.
— J’ai mal, j’ai mal, j’ai mal, avoue Félix. J’ai mal partout.
— Bien, dis-je avec un petit sourire compatissant. Voilà qui est nettement plus clair !
— Élias, demande Bégawan, passe ta main au-dessus de l’ensemble du corps de ton frère et dis-moi ce que tu perçois.
— Tu crois que c’est le moment de faire une leçon ? je lui réplique.
— Ce ne sera pas long et Félix est un dur !
— Ça t’apprendra à ne pas être douillet ! dis-je à l’adresse de Félix. Couche-toi, que je m’amuse un peu !
Félix obéit sans broncher. J’accomplis l’exercice et, suivant les conseils de Bégawan, je constate non seulement les brûlures mais aussi une épaule déboîtée.
Bégawan m’explique la manœuvre pour remettre son épaule dans l’axe. Je deviens aussi blanc que mon frangin ; je regarde son bras sans oser bouger. Je la soupçonne de me laisser faire mes premières armes sur Félix parce qu’il est coriace.
— Vas-y, m’encourage Félix. Je ne peux pas avoir plus mal que maintenant ; je ne crierai pas, je te le promets.
Dans un mouvement rapide, je me décide et, rapidement, j’applique la manipulation prescrite. Félix hurle puis se tait.
— Voilà ! C’est fini, déclare Bégawan.
— Tu m’avais juré que tu ne crierais pas, soufflé-je, encore sonné, les jambes tremblotantes et transpirant à grosses gouttes.
— J’ai pas pu, c’était trop fort ! Mais, bravo, je n’ai plus mal !
Nous regagnons notre hutte où nous nous endormons comme deux marmottes.
Dans un demi-sommeil, je sens un animal qui considère mon corps comme un terrain d’aventures, se baladant çà et là en pinçant pour mieux grimper. En ouvrant les yeux, je découvre un perroquet qui observe mon visage d’un œil rond. D’un bond, je me redresse ; l’oiseau s’envole, surpris. Devant moi, Manon et Zoé se gondolent.
— Manon ! Zoé ! m’exclamé-je. Que le temps est long sans vous !
— Dis donc, vous puez le cramé ! Vous avez fait un feu de camp sans nous ? demande Zoé.
— Vachement trop puissant pour chanter autour ! précise Félix derrière eux.
— Mais grâce auquel nous voilà tous réunis ! ajouté-je.
— Et nous pouvons manger à quatre ! annonce Manon en exhibant quatre galettes. Vous avez loupé tous les repas d’aujourd’hui et Salween a manifestement très peur que tu entames une « petite grève de la faim ».
Nous nous asseyons sur le sol et les grands racontent joyeusement leurs aventures. J’observe Manon du coin de l’œil. Apparemment, il n’y a aucun changement notoire dans son comportement. Toujours aussi silencieuse, elle écoute les grands avec une mine très détachée, presque indifférente. J’aimerais lui parler seul à seul, pour comprendre ce qui se cache derrière cette transformation. Elle me lance un œil complice et me sourit candidement. Je reçois ce sourire avec une certaine inquiétude. Je plisse les yeux et fronce les sourcils.
— Je voudrais que tu me dises sincèrement comment ils t’ont traitée, lui soufflai-je.
— Bien, ne te tracasse pas !
— Je veux connaître les détails. Il y a toujours des trucs pas nets qui m’échappent totalement.
— Tu vas trop loin, je te jure que je vais bien.
— Oh les amoureux ! intervient Félix en nous désignant . Et toi, Élias, tu nous racontes ?
Je me tourne vers mon frère en souriant.
— D’abord, je voudrais m’excuser : si vous avez dû quitter le village, c’est à cause de mon sale caractère…
— T’inquiète ! intervient Zoé. Je ne regrette pas d’avoir eu ces vacances, je me sens complètement transformée par ce que j’ai appris.
— Moi aussi ! me rassure Félix en me frappant amicalement sur l’épaule.
Du coup, je me raidis et je demande avec une pointe de méfiance:
— En quoi avez-vous changé ?
— Cool ! réplique Zoé. Ça va pas te plaire, je vais rivaliser avec toi. J’t’explique : nous vivions dans une grotte, pratiquement comme les hommes préhistoriques. Un jour, alors que nous étions en pleine cueillette, dans la boue, j’ai remarqué…
Salween entre comme un ouragan dans la case, interrompant le récit de Zoé.
— Élias et Manon, vite, on a besoin de vous !
— Holà, on bouffe ; c’est absolument nécessaire ?
— Oui, très urgent, suivez-moi. Félix et Zoé, ne quittez pas la hutte sous aucun prétexte. Tarim et Narbada resteront avec vous.

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