L'ours
Je suis en train de courir derrière Salween, avec Manon à mes côtés, à travers l’île. On longe la falaise ouest. Salween nous explique la situation : l’ours a été malmené par les mêmes hommes qui ont mis le feu. Il est devenu fou de rage et il s’apprête à attaquer le village. Super, comme si on n’avait pas assez de problèmes comme ça !
On arrive devant la tanière de l’animal. Gaoligong nous attend :
— Il gémit, murmure-t-il. Il a encore des images de colère dans sa tête. Manon, tu les vois ?
— Je crois, répond-elle.
Je découvre aussi les visions de fureur, mais je me garde bien de le faire remarquer.
— Élias, tu t’appliqueras à le soigner. Manon et moi allons lui projeter des tableaux pour le calmer. Je te ferai signe quand tu pourras t’approcher de lui, m’indique Salween.
— Pourquoi ce n’est pas Bégawan ?
— Bégawan s’occupe de Lisu, explique Salween. Elle a été surprise par l’ours.
Gaoligong et Manon s’installent de part et d’autre de la grotte. Manon, visiblement angoissée, me lance un regard.
— Concentre-toi, Manon ! C’est de toi que dépend la sécurité d’Élias ! dit Gaoligong avec force.
— Pour mettre la pression, il est doué, ce Gaoligong ! je souffle à Manon, qui grimace faiblement.
— Je n’ai pas peur pour moi, mais pour toi ! Tu n’as jamais vu la bête : elle est gigantesque !
Je jette un œil vers Salween, qui nous observe avec un brin de suspicion. Il se demande sûrement si on communique en silence. Je réalise avec une satisfaction certaine qu’il n’a pas menti en disant qu’il ne peut pas percevoir les dialogues qui ne lui sont pas adressés. En fait, il est juste un tout petit peu moins fort que moi ! Ça me fait sourire.
— T’inquiète, il faut vivre dangereusement ! dis-je à Manon sur un ton allègre.
Gaoligong me fixe d’un œil sévère, presque indignés.
— Vivre dangereusement ? C’est toi qui lui as appris ça ?
Je pince les lèvres pour ne pas éclater de rire. Je me contente d’afficher une tête désinvolte, ce qui contrarie un peu les jumeaux.
— Je ne l’ai jamais mis en danger, se défend Salween. Il ne sait sans doute pas ce que c’est !
— Dans ce cas, il n’est pas plus intelligent qu’une poule ! Le moindre enfant sait qu’un ours peut être dangereux.
— Ce n’est pas le moment d’en parler ; à toi de jouer.
Gaoligong acquiesce d’un mouvement de tête. Lui et Manon commencent à projeter des images apaisantes dans la tête de l’animal. Je regarde leur film sans rien dire. Quand je sens que je peux entrer, je pénètre dans la grotte. L’ours est allongé sur le côté et il grogne à peine en me voyant.
Je passe ma main au-dessus de la bête, comme je l’ai fait pour Félix. Je repère quelques plaies qui le rendent si agressif. Ce ne sont que des bobos, mais chaque blessure a son histoire. Ça me met en colère : l’animal a été l’instrument de vengeance des quatre hommes. Je suis écœuré. Tout doucement, je soigne ces bobos-histoires en lui parlant calmement :
— Pauvre frère, je murmure. Tu as été bien malmené. N’aie pas peur, je ne suis pas comme eux.
Je continue mon petit monologue tout en appliquant la fameuse mixture racine-crachat de Bégawan. Je dois en confectionner plusieurs fois. Je sors de la grotte seulement quand le soleil est déjà couché ; je suis épuisé. Manon, Salween et Gaoligong m’attendent non loin de là. On rentre tous les quatre au village, en silence.
Arrivé devant les premières huttes, Salween se tourne vers moi :
— Élias, je t’ai promis de tout t’expliquer aujourd’hui. Pourrait-on attendre demain ? Je voudrais voir comment se porte ma… Lisu.
— Tu allais dire ma colombe, ma fiancée ? je plaisante. Bien sûr ; je suis crevé !
Sur le chemin de notre case, je dépose une main sur l’épaule de Manon et lui murmure :
— Bien content de faire équipe avec toi !
— Moi pas ! réplique-t-elle avec un petit sourire.
— Ah bon, pourquoi ? je m’étonne, un peu vexé.
— Tu travailles seul, tu ne fais équipe avec personne. Tu es entré sans le feu vert que Gaoligong devait te donner. Ça a déjà provoqué un sourire réjoui des deux frères et, quand tu as commencé à marmonner, ils jubilaient. Gaoligong m’a fait signe de m’éloigner, on a poireauté tout le reste du temps.
— Eh bien, c’est du joli ! Moi qui avais confiance en vos images !
— M’enfin Élias, tu es sorti trois fois pour préparer ta mixture ; comment se fait-il que tu n’aies rien remarqué ?
Je m’arrête un instant pour refaire le film de l’après-midi ; je secoue la tête :
— Trop occupé, sans doute. Ils veulent ma mort ou quoi ? Si l’ours n’avait pas réagi à mon monologue, il m’aurait tué.
— Moi, je suis toujours restée en contact avec l’ours. Il se calmait au fur et à mesure que tu lui parlais ; Gaoligong avait mesuré les risques.
— Je n’en suis pas si sûr… murmuré-je, me remémorant brusquement le dialogue que j’ai surpris la veille entre les deux frères. Ils sont très contents de ton évolution, pas de la mienne.
— Mon évolution ?
Je raconte à Manon la conversation que j’ai entendue en rentrant au village après l’incendie. Gaoligong apprécie la jeune fille ; il la trouve « prête », tandis qu’ils estiment que moi, je lambine trop.
— Pour ma part, je ne me sens jamais manipulé. Certes, j’apprends à parler aux animaux, mais c’est grisant, presque magique, dit Manon avec une pointe d’enthousiasme.
Je la fixe avec un soupçon de désarroi et d’inquiétude. Oui, on nous enseigne, mine de rien, des trucs que le commun des mortels ne peut pas faire, mais pourquoi ? Zoé n’a pas pu finir l’explication de son évolution, mais elle a parlé de « rivaliser avec lui », ce qui veut dire qu’elle doit aussi avoir des facultés paranormales. Quant à Félix, il a seulement suggéré qu’il a été transformé par l’expérience et qu’il ne le regrette pas.
— Tout ça, Manon, ce n’est pas normal !
— Et toi ? As-tu subi aussi une transformation ?
J’approuve d’un hochement de tête. J’entraîne Manon un peu plus loin pour lui révéler mes pouvoirs sans que personne n’entende. Je lui montre l’envers du décor, ces caps à franchir, « cette manipulation » que les jumeaux entament pour la première fois. Je lui raconte ce que j’ai vu sur le front de Bégawan, l’homme blessé qui me tendait les bracelets.
Je lui parle aussi de cette femme qui les conseille. Manon est aussi convaincue que moi que le Kadga est un homme. Je la regarde et hésite à prolonger mes élucubrations... Manon penche la tête et me souffle:
- On s'est juré de ne rien se cacher...
- C'est vrai, ne le prends pas mal, mais, est-ce que tu crois que Zoé pourrait-être cette femme?
Manon ouvre les yeux un peu plus grand. Je lui révèle qu'elle était la seule à passer d'elle à Félix.
- Je l'ai vue souvent, sans doute une fois tous les deux jours, c'est vrai. Jamais elle a tenté de m'intimider ou de me tirer les vers du nez... Elle me donnait des nouvelle de Félix et moi je lui donnait des nouvelles de toi. de là à conseiller Salween pour qu'il t'apprivoise, c'est possible après tout mais ma soeur est loin d'être la plus diplomate du groupe !
- En tout cas, ce n'était pas pour nous nuire, on lui demandera!
Nous décidons de raconter tout cela aux grands, mais à la cascade, pour que personne ne nous entende. On rentre calmement dans la hutte. Tarim et Narbada sont assis à l’intérieur. Ils discutent gentiment avec Félix et Zoé.
Nous grimpons tous dans nos hamac, les deux adultes se couchent avec nous. Encore une nuit où je ne dormirai pas vraiment.

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