Le procès
Le lendemain, les grands prennent déjà leur petit déjeuner quand Manon et moi, on se réveille. Je demande à Manon sur le chemin du réfectoire :
— Tu te souviens, quand Salween nous a séparés juste après ta maladie ? Tu me parlais des images que la panthère t’avait montrées pour t’arracher à la fièvre.
— Je ne me rappelle pas, répond-elle un peu trop rapidement.
— C’est vrai ? j’insiste en la scrutant dans les yeux.
— À peu près !
— C’est-à-dire ?
— Écoute, Élias, quand tu as fait ta grève de la faim, on est venu me chercher en pleine nuit, tu te souviens ? Avant de m’autoriser à te rendre visite, on m’a obligée à oublier ce que j’avais vu pendant ce délire. Le message était clair : « Si tu oublies tout et que tu le rassures, tu peux voir Élias. Au moindre faux pas, tu ne le reverras plus avant longtemps, très longtemps ! » J’ai vraiment un trou. C’étaient de simples hallucinations. Ça aurait sûrement détérioré ton état. Je ne sais pas. Mais n’en parlons plus !
Tandis que Manon m’explique la scène, celle-ci défile dans ma tête comme si j’étais au cinéma:
— Auparavant, je ne voyais que des images. Maintenant, j’en suis au film...
Manon me regarde, inquiète :
— Qu’est-ce qui se passe, Élias ?
— Je vais te raconter comment ça s’est déroulé. Dis-moi si je me trompe : Salween et Gaoligong sont à côté de toi, de part et d’autre du hamac dans lequel tu es assise. Une troisième personne que tu ne vois pas te tient la tête par derrière. Tu penses que c’est Bégawan (ce n’est pas elle puisqu’elle est restée avec moi). Gaoligong te parle calmement mais il est extrêmement ferme. Il t’explique mon état et il te demande de me rassurer. Il te somme d’oublier tes visions, de façon suffisamment autoritaire pour que tu lui obéisses. De temps en temps, il regarde le comparse qui se tient derrière toi. C’est lui qui donnera le feu vert à notre entretien. Il disparaît dans l’ombre avant que les jumeaux ne t’accompagnent jusque devant la porte de la hutte « médecine ». Gaoligong ne rentre pas.
— C’est dingue ! C’est exactement comme ça que ça s’est passé !
— Manon, je crève de trouille !
— J'te crois ! J’y ai réfléchi cette nuit. Tu pourrais me dire qui était présent lorsque tu sautais un palier ?
Je refais le film de chaque scène dans ma tête. Elles se déroulent alors devant mes yeux de manière extrêmement précise. Manon écoute attentivement puis conclut :
— Une seule personne est omniprésente, c’est Borhut. À chaque épisode, il te provoque et tu as la rage contre lui.
— J’ai toujours envie de lui casser la gueule,ce n’est pas une preuve ! Puis hier, il n’était pas là…
Je m’arrête un instant et réalise :
— Sauf qu’en soignant l’ours, j’ai vu le film… Je croyais que c’étaient des images, mais maintenant que j’y pense… oui, tu as raison !
— Tu crois que Salween et lui pourraient être de mèche ?
— Sûrement pas ! Salween éprouve une profonde haine envers lui. Un truc viscéral.
Je lui raconte la petite algarade près du bassin.
- Ou alors Salween me trompe depuis le départ…
— Il ne peut plus te mentir, tu le percevrais sur son front, comme tu vois ce secret qui apparaît sans qu’il ose t’en parler ! Sans doute Borhut te transmet-il ces facultés sans le vouloir, comme un système de vases communicants.
— Je n’en serais pas étonné. Dans la prairie, alors que je volais avec le milan, il l’a appelé. Le rapace s’est détourné, ce qui a décuplé la rage de cette teigne. Tu te rends compte que je pourrais devenir aussi cruel que lui ? Je préfère ne pas y penser !
— Mais non, voyons ! Le caractère n’intervient pas là-dedans, rassure-toi ! Peut-être que Salween connaît ce phénomène et qu’il t’a choisi pour assurer le transfert de ses capacités.
— Moi, ça m’étonnerait ! Mais toi, par contre, c’est certain !
— Non, je n’arrive pas à ta cheville ! réplique Manon avec un petit sourire très doux.
— Je ne crois pas. Tu as commencé par une autre face de cette manipulation : pour toi, ce sont les animaux, pour moi, c’est la Terre. D’après ce que je sais, dès ce matin, j’irai avec Gaoligong et je ne serais pas étonné que tu sois obligée de suivre Salween. Le tout est de savoir ce qu’ils feront de nous au bout de toutes nos mutations.
— On sera mutants ! dit Manon en riant.
Je lui souris. J’ai envie de sauter le petit déjeuner pour continuer cette conversation, mais des éclats de voix venant de la hutte « réfectoire » se font entendre bruyamment. On s’immobilise dans l’embrasure de la porte et découvre d’un côté plusieurs villageois hargneux et, de l’autre, Zoé et Félix, entourés par quelques fidèles des jumeaux. Salween est debout au centre de la pièce, à quelques doigts de Borhut. Entre ces deux-là, un second bras de fer se déroule.
Manon et moi, on est tétanisés. Je puise dans les têtes quelques informations dont je ne saisis pas le sens. Affolé, Félix me fixe. Je suis la scène qui s’imprime sur le front de mon frère : une grande partie du clan se range derrière les arguments de Borhut et exige le départ des grands par-delà la mer. Quelques fidèles des jumeaux exigent que la décision du conseil des sages soit appliquée jusqu’à la septième lune. Salween assure à tous que celle-ci arrivera assez vite, qu’ils n’auront plus à attendre longtemps.
Bégawan arrive derrière moi. Elle me prend par les épaules et me force à avancer jusqu’au milieu de la hutte.
— C’est à toi de jouer ! me souffle-t-elle. La tribu est divisée : toi seul peux sauver tes compagnons.
— Facile à dire !
— Je vous propose un marché, dit-elle calmement. Soit Élias répond correctement à vos questions et vous ne touchez plus aux visiteurs, Si pas, on respecte votre demande. Vous êtes d’accord ?
L’assemblée acquiesce à coup de grognements. Tous s’écartent du centre pour me laisser de la place, sauf Borhut, Gaoligong et Salween qui restent debout, sur le qui-vive. Je commence à paniquer. Je suis certain d’envoyer les miens par-delà la mer, je ne peux pas satisfaire à cette requête. Je ne connais rien à leurs histoires ! Une profonde colère monte en moi : les dés sont de nouveau pipés, mais cette fois, je ne serai pas l’instrument de leur guéguerre.
— Non, je ne suis pas d’accord, fulminé-je d’une voix rauque. Je ne vois pas pourquoi je devrais me défendre. Je ne suis pas un appareil de mesure. Vous ne testerez ni mon âme ni mon cœur ! Je suis ce que je suis.
Je les braque tour à tour, furieux. Les villageois se taisent ; Salween me fixe, inquiet ; les grands ouvrent des yeux suppliants mais Gaoligong affiche son regard autoritaire, presque outré que je ne veuille pas me prêter au jeu. Ça décuple ma rage et je reprends :
— Non, je ne vais pas révéler vos secrets devant tout le monde pour satisfaire la soif de pouvoir de Borhut ! Pas question de vous dire pourquoi Volga n’arrive pas à avoir d’enfant ou pourquoi Dhalia doit se rendre chez Bégawan le matin avant de manger. Et surtout, je ne vous prouverai pas que je suis plus fort ou plus rapide que Borhut à retrouver un gamin que vous auriez caché dans la forêt. Imaginez un instant ce que cette teigne ferait au gosse avant que je ne le récupère ! On risque de le retrouver noyé dans le bassin, comme Chebbi. C’est non ! Jetez-nous à la mer tous les quatre, si tel est notre destin, mais ne m’obligez pas à dévoiler ce qu’au plus profond de vous, vous n’avez pas envie que je divulgue !
Je laisse passer un temps ; je continue à les fixer sans les voir, absorbé par ma colère.
— C’est le procès de qui qu’on joue ici ? hurlé-je. Celui de Salween ? Du Kadga ? Le mien ? Le nôtre, nous les intrus ? Pourquoi n’entamez-vous pas celui de ceux qui méritent de se trouver à notre place ? Ceux qui ont mis le feu à la pâture, manquant de tuer deux des vôtres, en plus de Félix ? Ceux qui ont blessé Lisu en excitant la bête ? Vous voulez savoir quelles images ont défilé dans la tête de notre frère l’ours quand j’ai soigné ses blessures ? Elles n’étaient pas belles, je vous le promets, il est même allé jusqu'à la bergerie !
Les hommes visés se tassent, plongeant le cou entre leurs épaules ; ils se sont bien gardés d’avouer au clan leurs exploits. Plus rien ne m’arrête ; je les pointe du doigt :
— EUX doivent répondre de leurs actes, pas moi ! Qu’avez-vous à me reprocher ? Je n’ai pas à me défendre !
Les villageois commencent à marmonner entre eux.
— Et puis, je continue, pourquoi ne protégez-vous pas vos plus faibles face à cette Hyène ? Pourquoi Borhut peut-il noyer le plus fragile d’entre vous en toute impunité ?
Je souffre comme un buffle. Les habitants sont anéantis, ils me fixent, les yeux exorbités. Chebbi fait un mouvement qui appuie mes dires. Je finis mon plaidoyer en hurlant à travers toute la hutte :
— C’est quoi votre justice ?
Ma dernière phrase résonne longtemps après que je quitte le réfectoire.
Je m’enfuis en courant. Je me réfugie au bord de la rivière poissonneuse. L’endroit est beau et calme; je m’assois sur le rivage, perdu, à regarder les poissons. Je me maudis. J’aurais mieux fait de répondre à leurs bêtes questions au lieu de me braquer. Si les grands sont jetés par-delà la mer, ce sera entièrement ma faute.
— Je ne suis qu’un tapir, une blatte, une larve ! murmuré-je pour les poissons.
Pour la première fois, je pense à la bergerie. Je ferme les yeux, et refait le film de ma tirade, et ensuite des images que l'ours m'a envoyées. En effet, j'ai vu la bergerie, j'ai l'impression que ma mère y était... Serait-elle restée à nous attendre? Peu probable.
Les salauds sont allés jusque-là.
Je perçois Gaoligong qui descend vers moi. Je suis certain qu’il va m’annoncer le départ de mes compagnons. Je m’imagine en vitesse un plan pour les sauver. Gaoligong m’appelle simplement :
— On a besoin de toi. Suis-moi.

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